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http://english.chosun.com/media/photo/news/200302/200302260020_00.jpgArchive de presse décembre 1994 -  Pierre Rigoulot, 50 ans, est historien. Son sujet: les camps soviétiques. Ancien animateur de la revue « Est et Ouest », il est l'un des responsables de l'Institut d'histoire sociale (fondation Boris-Souvarine) et dirige, en tant que rédacteur en chef, les « Cahiers d'histoire social e» (1), revue trimestrielle consacrée à l'histoire du communisme au sens large. Après avoir publié « Des Français au goulag » (1984) et « La Tragédie des malgré-nous » (1990), livres consacrés aux Français engloutis dans l'archipel concentrationnaire sibérien, il a tenté, dans « Les Paupières lourdes » (Editions universitaires, 1991), de percer le mystère de l'aveuglement occidental face aux camps communistes. Passionné par le thème de la mémoire, il a publié « Les Enfants de l'épuration » (Plon, 1993). Toujours avec le souci que l'aventure totalitaire, kyrielle sanglante d'épopées, d'illusions, de mensonges et de tragédies, ne sombre pas dans l'oubli. (1) « Cahiers d'histoire sociale » (trois numéros parus): 4, avenue Benoît-Frachon, 92023 Nanterre Cedex. PHOTO: PIERRE RIGOULOT

 

L'EXPRESS : Cinq ans après la chute du mur de Berlin, on a célébré la libération des ex-pays socialistes, mais personne n'a jamais commémoré, chez nous, la fin du goulag...


PIERRE RIGOULOT : C'est exact. La notion de «postcommunisme» serait-elle réservée aux ex- «pays de l'Est»? A l'Ouest, on constate une sorte d'effacement du communisme dans les esprits, un «sans-communisme» plutôt qu'un «après-communisme». Aurions-nous si mauvaise conscience? Alors qu'on réfléchit toujours, cinquante ans après la guerre, sur les camps nazis et, surtout, sur les complicités que les hitlériens ont trouvées dans notre pays - car ce passé-là «ne passe pas», comme on l'a écrit, et c'est heureux - rien de tel concernant les camps soviétiques. Pourtant, la chute du régime communiste, l'ouverture des archives russes devraient permettre quelques salutaires clarifications...


- Y a-t-il encore tant de mythes à détruire au sujet du goulag?


- Il me semble que oui. Le premier, très répandu, associe les camps à la terreur stalinienne.


C'est ignorer que, dès le début du régime bolchevique, Lénine expédie ses adversaires dans des camps: aux îles Solovki, sur la mer Blanche, dès 1919, puis à Kholmogory - qu'on appelle déjà «le camp de la mort». En 1922, on compte quelque 850 000 détenus, selon un responsable de la Croix-Rouge de l'époque. Il est vrai que c'est dans les années 30 que le Goulag prend son nom (Administration centrale des camps) et son ampleur, de la Mordovie à Sakhaline, de la Nouvelle-Zemble aux steppes du Kazakhstan.


- Mais la déportation n'était-elle pas déjà pratiquée sous les tsars?


- Sans doute. Elle fut officiellement substituée à la peine de mort lors de son abolition par la tsarine Elisabeth, en 1753. Au xixe siècle, on déportait à Tobolsk, Tomsk, Ienisseïsk, Irkoutsk. Parfois de grands écrivains, comme Dostoïevski, et beaucoup d'opposants politiques. Mais on ne peut comparer cette sanction avec le système du goulag. D'abord, quelque 60% de ces déportés parvenaient à s'évader. Ensuite, rappelez-vous Trotski vantant le calme de sa prison tsariste, où «l'on était idéalement bien pour le travail intellectuel». Ou Lénine, en Sibérie, en 1897, qui, selon le témoignage de sa femme, «allait à la chasse et recevait tous les journaux et les livres qu'il désirait»!


- Autre mythe à dissiper: le goulag n'était pas réservé aux dissidents...


- Bien sûr! Les camps ont accueilli nombre de serviteurs zélés du régime - ces «communistes honnêtes» auxquels Khrouchtchev a rendu hommage au 20e Congrès, en 1956 - et, surtout, des millions de prisonniers de droit commun. La population carcérale, en URSS, a toujours été, proportionnellement, plus grande qu'ailleurs. Il est vrai que le régime qualifiait tout chômeur de «parasite social» et tout esprit d'entreprise de «spéculation». Où passait la limite entre le politique et le non-politique? Combien de prisonniers de conscience ont été incarcérés pour «dénigrement de l'Etat soviétique» ou pour «espionnage»? Se retrouvaient ainsi, pêle-mêle, l'intellectuel qui avait fait circuler un samizdat, la mère de famille désireuse de donner à ses enfants une éducation religieuse, l'écolo hostile à tel projet gouvernemental, le nationaliste lituanien ou l'Ukrainien de Lvov - il y a eu très peu de musulmans, dans les camps - trop attaché à sa langue ou à sa culture...


- Peut-on citer des chiffres?


- Difficilement. On peut, du moins, démentir celui des «10 à 15 millions de personnes» incarcérées aux pires périodes, après les purges de 1937 ou dans les années 50. Les chercheurs qui travaillent actuellement dans les archives - je pense à Nicolas Werth - amènent à réviser ces chiffres à la baisse. Si l'on ajoute les détenus du goulag à ceux des prisons et aux forçats des «colonies de travail», le maximum semble avoir tourné - quand même! - autour de 3 millions de personnes.


- Il y avait aussi différents types de camps...


- Oui. D'abord, il y avait plusieurs régimes concentrationnaires: «général», «renforcé», «sévère» ou «spécial». Le camp de travail sous la neige de Sibérie, voilà ce qu'on a gardé en mémoire. Mais il y avait des champs de cailloux sous le soleil kazakh, il y avait de vrais mouroirs, comme dans la Kolyma, et aussi des camps plus cléments. D'anciens détenus de Potma m'ont même parlé de matchs de football!


- La dureté du régime des camps devait dépendre, d'ailleurs, de l'époque?


- En général, il a empiré avec la Seconde Guerre mondiale. Une répression terrible s'est abattue sur les «zeks», notamment après les grandes grèves de 1953-1954 à Norilsk, Vorkouta, Djezkazgan, etc., elles-mêmes provoquées par une trop timide amnistie à la mort de Staline. Puis la discipline est devenue moins militaire. Et la pénurie de main-d'oeuvre, sur la fin, a obligé le Kremlin à ne pas «gâcher» cette force de travail...


- Quelle fut l'importance économique du goulag?


- Enorme. Les camps - dont la fonction première, rappelons-le, était de terroriser la population et d'éliminer les adversaires du régime - employaient plusieurs millions de «travailleurs» sur des chantiers parfois célèbres: le canal de la mer Blanche, le Transsibérien, le métro de Moscou sous Staline ou le fameux gazoduc sibérien sous Brejnev...


- Combien restait-il de prisonniers politiques, dans la dernière période?


- En 1984, exilé à Munich, l'ex-dissident Kronid Lioubarski avait patiemment recensé 835 noms de prisonniers de conscience, mais sa liste n'était évidemment pas complète. Qu'ils fussent 2 000 ou 8 000, les «politiques» étaient une toute petite minorité. Votre confrère Yves Mourousi fit une belle «boulette», en 1985, le jour où il accusa spectaculairement Gorbatchev de détenir 5 millions de prisonniers politiques!


- C'est Gorbatchev qui a fermé le goulag?


- En effet. On lui doit la libération de presque tous les détenus de conscience, en 1987, dont Grigoriants, Koriaguine, Begun, etc. Mais, cette année-là, les camps accueillent encore quelques nouveaux pensionnaires, notamment des chrétiens baptistes.


- Et aujourd'hui?


- Le goulag, c'est fini. Pour les «politiques», à coup sûr, mais aussi pour une partie des «droit commun». Dans certains endroits, les camps ont déjà disparu, envahis par les glaces ou par la forêt sibérienne. Mais il reste beaucoup d'anciens détenus, demeurés sur place, sans travail ni qualification.


- Il reste aussi la mémoire des camps, pour laquelle un Soljenitsyne aura beaucoup oeuvré!


- Certes, mais n'oubliez pas tous ceux qui ont raconté la terreur des camps, depuis les années 50, sans être entendus. Je pense surtout à Varlam Chalamov, dont «Les Récits de la Kolyma» sont beaucoup plus terribles, plus pessimistes que ceux de Soljenitsyne. Pour celui-ci, l'épreuve du goulag aura été une chance de rédemption morale. Pour Chalamov, au contraire, le camp est une entreprise de déshumanisation qui a réussi. L'un et l'autre auront contribué à préserver la mémoire collective de tout un peuple, de toute une histoire. En Russie, mais surtout chez les Occidentaux, dont la mémoire est aussi fragile que sélective!


- Peut-on mettre en parallèle les deux grands systèmes concentrationnaires du xxe siècle, le communiste et le nazi?


- Il y a des différences fondamentales entre les deux. D'abord, à Sobibor ou à Auschwitz-Birkenau, une bonne partie des déportés juifs étaient assassinés avant leur entrée dans le camp. Et la théorisation raciste comme la systématisation du génocide sont propres au système nazi. Mais cela n'interdit pas de comparer les deux réseaux de camps...


- Le risque n'est-il pas, ce faisant, de banaliser l'horreur de la Shoah?


- Les millions de morts du goulag ne permettent pas qu'on parle de «banalisation»! Et il ne faudrait pas, pour cette raison, occulter ce passé-là. La question est complexe et douloureuse. Moi-même, je me sens honteux de ce qui s'est passé à Auschwitz, et j'ai toujours envie d'en demander pardon à je ne sais qui. Mais je crois qu'il faut jeter des passerelles entre la Shoah et les autres entreprises d'extermination massive, ne serait-ce que pour des raisons pédagogiques. J'ai regretté que telle ou telle grande voix se taise, à propos du Rwanda, pour la raison que «ce n'est pas la même chose». Une incitation au respect rituel du seul génocide qui en vaudrait la peine ne peut que desservir la cause de la mémoire de ce génocide-là, justement. C'est aussi à partir de l'actualité rwandaise ou algérienne que l'on peut sensibiliser les jeunes générations, a posteriori, sur le plus grand crime de ce siècle. Hegel a raison quand il affirme qu' «un pâle souvenir est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent».


- En France, en ce moment, le passé n'a rien de «pâle»!


- Certes, mais le débat porte sur Vichy, complice ou non du génocide. Sur le nazisme, la cause est entendue. Concernant l'URSS et le communisme, rien n'a été dit sur les camps, ou presque, mais ce n'est pas parce que la cause est entendue - au contraire! On a mis du temps à admettre la simple existence de ces camps. Et l'on n'a pas vraiment entamé la réflexion sur leur sens. Quant au débat sur notre complicité à l'égard du goulag, il n'a pas eu lieu du tout. Or le procès reste à mener: celui des intellectuels qui ont fauté par omission, indifférence, dénégation ou complaisance; celui du Parti communiste français, qui encensait le maître d'oeuvre des camps; celui d'une partie de la gauche, qui en niait farouchement la réalité. Rappelez-vous le procès de Victor Kravchenko: pour quelques personnalités, comme Claude Lefort, André Breton, René Char ou Maurice Nadeau, qui l'ont soutenu lorsqu'il dénonçait le système concentrationnaire soviétique, combien de Pierre Cot, Albert Bayet, Roger Garaudy, Vercors, Jean Cassou - hélas! - et autres d'Astier de La Vigerie se sont faits les complices de Yejov et de Beria? Et combien d'hommes politiques, aussi? Récemment, sur France 3, c'est Maurice Couve de Murville qui reconnaissait avoir «ignoré», quand il était ministre, l'existence de Français dans les camps soviétiques! Mais peut-être, comme dans le cas de Vichy, la réflexion sur notre rapport au communisme et au goulag viendra-t-elle plus tard. L'Histoire est une école de patience.


" Il faut ouvrir le procès du goulag " L'Express va plus loin avec Pierre Rigoulot

Par L'Express, publié le 08/12/1994

 

 

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