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Mystère. Il y a plus de quarante-cinq ans débutait l’une des affaires criminelles les plus sombres de la Ve République. Deux innocents y perdirent la vie, ils étaient dijonnais. ( Cet article n'engage que la responsabilité de l'auteur )


http://www.gazette-cotedor.fr/images/96_la-gazette-de-cote-dor_2ff70ad93be502e403012f0562e13070_1257352649.jpgCINQ JUILLET 1964, 7 heures du matin, route nationale 7 dans le Var, entre Puget-sur-Argens et Fréjus. Au volant d’une rutilante Volvo sport noire et blanche, Jean-Claude Saint-Aubin, 23 ans, fils de réputés bijoutiers dijonnais. Calée dans le siège passager, le regard amoureux, Dominique Kaydash, 16 ans, la petite amie de Jean-Claude. Les deux amants ont taillé la route toute la nuit. Destination : le Pin de la Lègue, la maison de vacances de la famille dijonnaise. Les parents, Jean et Andrée, et les deux autres fils Saint-Aubin, François et Philippe, sont déjà au domaine, arrivés plus tôt dans la matinée. Il ne manque plus que Jean-Claude à cette traditionnelle réunion estivale. Entre les deux communes, la route, sinueuse par endroits, est encore imprégnée d’une rosée matinale que les premiers rayons du soleil n’ont pas encore évaporée. Le jeune garçon roule vite. Pied au plancher il laisse sur place une Traction Avant sans âge. Son pilote reste médusé devant cette belle et ronronnante mécanique suédoise. Jean-Claude Saint-Aubin n’est pas pour autant un danger public. La vitesse, il la connaît, la maîtrise, c’est son job. A Genève, il travaille pour Jaguar comme essayeur. Mais déjà, la demeure familiale n’est plus qu’à quelques kilomètres.


La vieille Citroën, larguée quelques minutes auparavant aborde, toussotante, le lieu-dit des Esclapes. Le nuage de fumée évanoui, le conducteur comprend vite ce qu’il vient de se passer ici. Littéralement enroulée autour d’un platane, la Volvo sport du jeune Saint-Aubin. Le choc n’a laissé aucune chance aux deux passagers. Les secours n’y changeront rien. La vie les abandonne sur la route du centre hospitalier de Fréjus. 


Les gendarmes établissent les premières constatations. Le secteur, bien qu’en ligne droite, est accidentogène, la chaussée glissante. Le conducteur roulait trop vite. Banal accident de la route, c’est ce que l’enquête conclut rapidement... Bien trop rapidement.


Les Saint-Aubin, déjà inquiets du retard du couple, apprennent la nouvelle par le gardien du domaine : « Il y a eu un accident. Les deux occupants de la Volvo sont morts » lance t-il sans détour, visiblement peu ému par la terrible missive. Andrée hurle sa douleur, celle d’une mère qui vient de perdre un enfant. Les vacances, en un instant, se transforment en cauchemar. Le paternel, soutenu difficilement par son cadet se rend à la gendarmerie. L’officier en poste, d’un ton alambiqué confirme la thèse de l’accident. Direction le lieu du drame. D’emblée les deux hommes s’étonnent. À première vue, cette portion de nationale ne leur paraît pas si casse-gueule que ça, surtout pour Jean-Claude, un pilote chevronné. Ils demandent à consulter le procès-verbal établi par le trio de képis, André Vaussourd, René Burg et Georges Barros. La copie du document leur parvient une poignée de jours plus tard. À sa lecture, l’étonnement de la première heure se mue en doute. Les croquis, les observations établis par la maréchaussée sont incohérents. Rien ne colle. D’après le rapport officiel, un dos d’âne serait à l’origine de la perte de contrôle du véhicule. Un dos d’âne que les gendarmes indiquent à environ 80 mètres de l’arbre meurtrier. En réalité le ralentisseur est à près de 200 mètres ! « Faute de frappe » leur dit-on à la gendarmerie. De toute évidence la vérité est ailleurs. Les époux Saint-Aubin décident de mener une enquête. Ou plutôt une contre-enquête. Ils n’imaginent pas alors qu’ils s’embarquent pour plus de trente longues années de croisade.

Un témoin gênant

Les mois s’écoulent. Les investigations menées par le couple endeuillé donnent des résultats probants. Au détour d’une conversation, ils apprennent de la bouche d’une pompiste varoise qu’il existe un témoin de l’accident, un harki marocain, un certain Mohamed Moualkia. Etonnant, ce témoin, il n’en est question nulle part. Sur le bonhomme, pas une ligne dans les procès-verbaux de la gendarmerie. L’ancien soldat employé dans une cimenterie voisine est bavard. Et ce qu’il raconte aux époux Saint-Aubin n’a, une fois de plus, rien à voir avec la thèse officielle : « J’ai vu l’accident en me rendant à mon travail. Ce n’était pas beau. Un camion militaire a débouché d’un chemin et projeté la voiture contre un arbre. Puis le camion à pris la fuite, suivi par une 203 sur laquelle il y avait une flamme tricolore sur la plaque minéralogique ». Bingo, les parents Saint-Aubin ont - pensent-ils - des billes pour faire rouvrir l’enquête. D’autant plus que les dires du Marocain sont consignés devant huissier. Que nenni ! Moualkia ne sera jamais entendu par la justice. Magistrats et gendarmes accordent leurs violons pour discréditer le témoignage. Robert Mion, le commandant de la gendarmerie en charge de l’enquête indique aux époux Saint-Aubin que l’ouvrier ne pouvait avoir assisté à l’accident vu qu’il avait pris ce matin-là son poste à la SABAC à 5 heures du matin. Les Saint-Aubin, méfiants, vérifient le registre des entrées de la société. L’heure de prise de poste de Moualkia est grossièrement biffée. Comme par magie le 7 est devenu un 5… Un huissier constate la malversation. Le harki lui, finira ses jours sans jamais être auditionné. En 1984 son cadavre calciné sera retrouvé à la suite de l’incendie de son appartement. Donnée troublante, l’unique témoin devait quelques jours plus tard donner une interview à des journalistes de TF1 sur l’affaire Saint-Aubin. Et ce n’est qu’un début. A l’hôpital de Fréjus, plus de trace du certificat de décès de Jean-Claude. L’ambulancier, lui, dit ne se souvenir de rien. Le couple demande l’exhumation du corps de son fils pour pratiquer une autopsie. Requête refusée par la justice. Dans la tête d’Andrée Saint-Aubin une intuition commence à germer. Si la justice, les autorités militaires font obstacle avec tant de verve à la moindre de leur démarche, c’est bien qu’il y a quelque chose à cacher. Un secret d’Etat ? Un complot ? Pourquoi ? Jean-Claude était un garçon à l’existence paisible, pas de casier, rien de houleux dans le passé, aucune implication politique. Se serait-il trouvé au mauvais endroit au mauvais moment ? Etait-il directement visé ? Le scénario ne cessera de s’affiner au fil des investigations menées sans relâche par le couple et ses enfants.

Chape de plomb

C’est au début de l’année 1970 que l’affaire rebondit, près de six ans après l’accident. Les époux Saint-Aubin reçoivent une facture - plutôt salée - d’un garagiste genevois concernant les frais de gardiennage d’un véhicule accidenté, une Volvo sport au nom de Jean-Claude Saint-Aubin. Impossible. Les parents du garçon ont en leur possession un certificat de destruction de la voiture de leur fils signé de deux douaniers. À moins qu’un faux en écriture n’ait été commis dans la précipitation afin d’éloigner les fouineurs et éviter ainsi toute expertise du véhicule. Expertise qui aurait pu, par exemple, corroborer la version de la collision avec un camion militaire. Forts de ce nouvel élément, les Saint-Aubin déposent plainte, toujours dans le but de rouvrir l’enquête. Une information est bien ouverte à l’encontre des deux fonctionnaires fautifs. Ils bénéficieront d’un non-lieu en bonne et due forme. Pour la famille dijonnaise, cela ne fait plus le moindre doute, l’Etat est mouillé, l’armée tout particulièrement. Reste à savoir pourquoi leur fils a perdu la vie ce matin du 5 juillet 1964. La version définitive des parents Saint-Aubin, celle qu’ils ne lâcheront plus jusqu’à leur mort, c’est en Jean Méningaud qu’ils la trouveront à la fin des années 70. Cet avocat refugié à Genève, était membre actif de l’Organisation armée secrète (OAS), hostile au général de Gaulle depuis l’indépendance de l’Algérie. Ils apprennent que Méningaud, le jour de l’accident avait rendez avec quelques-uns des ses compagnons d’armes sur le territoire français… du côté de Fréjus. Ils apprennent également que le trésorier de l’organisation roule en Volvo sport… noire et blanche. Et comme Jean-Claude Saint-Aubin, il est immatriculé en Suisse. Même date,  même lieu, même voiture…tout s’emboîte : Méningaud était visé par la sécurité militaire, Jean-Claude a payé à sa place. La théorie tient debout, elle est même plus que plausible. Pour trouver d’éventuels appuis, la famille Saint-Aubin pousse des portes,  multiplie les contacts, avec les politiques notamment. François Mitterrand, encore député de la Nièvre les reçoit. Visiblement touché par l’union sacrée de la famille, il écrira dans L’abeille et l’architecte paru en 1981 ces quelques lignes «  J’ai devant moi les parents de ce garçon tué avec sa fiancée, dans un accident d’automobile le 5 juillet 1964. Ils ont le regard usé de ceux qui ont trop attendu. Depuis dix ans ils cherchent une vérité qu’on leur refuse. Je ne sais pas s’ils ont tort, s’ils ont raison, car j’ai lu à la hâte le dossier qu’ils m’ont remis. Je les vois cependant tels qu’ils sont, acharnés à saisir le moindre fil, désespérés de n’y rien comprendre, ou de trop bien comprendre. Quoi qu’il en soit, les parents Saint-Aubin, déboutés, errent de tribunal en tribunal. La justice n’est pas curieuse. La vérité a-t-elle besoin de tant mentir pour être vraie ? ». La tirade est joliment tournée mais rien n’y fera. Même s’il promet toute la vérité sur l’affaire lors de son accession à la présidence en 1981, jamais le sceau du secret défense ne sera levé. Quant au dossier lui-même, il a disparu des archives des ministères, un peu comme si l’affaire Saint-Aubin n’avait jamais existé. Maigre consolation en 1985. L’inspection générale des services admet l’implication d’un camion militaire et les dysfonctionnements de la justice, sans pour autant s’exprimer sur le fond de l’affaire. En clair pas question d’attentat barbouze. En tout et pour tout les époux Saint-Aubin recevront 500 000 francs en guise de dédommagement. Nouvel espoir en 1992. Un magistrat en poste à  Créteil affirme avoir reçu les confidences d’un ancien haut gradé de l’armée. L’officier supérieur qui n’a évidement pas souhaité se faire connaître aurait confirmé la thèse « d’un acte volontaire et d’une méprise sur la personne ». Cela n’ira pas plus loin. Enfin, en 1997, c’est un ancien membre de l’OAS, Michel Enaud qui dira avoir en sa possession des documents estampillés secret défense. Documents accréditant également la théorie de la bavure. Prudent, l’ancien militaire a toujours refusé de produire les documents tant que le secret défense ne serait pas levé. Infos ou intox, on ne le saura sans doute jamais. Aujourd’hui François Saint-Aubin, l’un des frères de Jean-Claude dit ne « plus avoir d’espoir, à moins d’un miracle ». Intarissable sur le sujet, il avoue même avoir certains questionnements sur la théorie défendue pendant des décennies par sa mère, décédée en 2003. « Il y a peut être d’autres pistes qui n’ont pas été totalement explorées » .

par Roald Billebault - 05/11/2009 - La Gazette de Côte d'Or

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