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Semaine du 02/09/10 du NouvelObs

Ailes et lui

 

http://multimedia.fnac.com/multimedia/FR/images_produits/FR/Fnac.com/ZoomPE/7/6/8/9782070129867.jpghttp://ak2.static.dailymotion.com/static/video/163/736/23637361:jpeg_preview_large.jpg?20100719095722Dans un magnifique récit, le romancier mêle l'histoire de son père, qui fut pilote de ligne, à celle de l'aviation

 

Le Siècle des nuages, par Philippe Forest, Gallimard, 556 p., 21,50 euros.

Dans les années 1930, du côté de Mâcon, un adolescent admire les hydravions des Imperial Air-ways britanniques en route vers l'Australie qui font escale sur les eaux de la Saône. Il est né en 1921, quand l'aviation avait une trentaine d'années si l'on s'en tient aux tentatives de Clément Ader (en 1890 et 1897), et pas vingt si l'on considère que, le 17 décembre 1903, Orville Wright avait réussi à quitter le sol en Caroline du Nord pendant 1 minute et 59 secondes. Comment un gamin de cette époque n'aurait-il pas été fasciné par ces grands oiseaux métalliques ? « Ils descendaient depuis l'azur, laissant vers le bas grossir la forme de leur fuselage, traçant doucement leur trait au travers des nuages. Leur ventre touchait enfin la surface de l'eau, projetant à droite et à gauche un panache puissant qui retombait en écume», avant de redécoller, emportant les rêves d'aventure d'un gamin qui n'aura bientôt plus qu'une idée : voler. Il réalisera son rêve. Mais avant, il aura fallu que l'histoire abatte sa grande hache sur le monde. Que Hitler envahisse la France, que Pétain la déshonore avec la collaboration, que notre jeune homme rejoigne les Français libres en Algérie, puis gagne les États-Unis où il obtient ses galons de pilote de chasse (sorti parmi les meilleurs de sa promotion, il ne combattra jamais, affecté qu'il sera à la formation de ses camarades). A la Libération, il est un des premiers pilotes d'Air France, ce qu'il demeurera jusqu'à sa retraite en 1981. Après un dernier vol aux commandes d'un 747, cet homme rentre chez lui, range son bel uniforme et ses dossiers. Puis sombre peu de temps après dans la dépression, passant ses journées devant la télévision. Jusqu'au 26 novembre 1998. Ce jour-là, il s'effondre brutalement dans une rue de Paris alors qu'il promenait son chien, mort «par hasard, comme tout le monde ». Trois ans plus tard, le 11 septembre 2001, à New York, deux avions détournés par des fanatiques islamistes s'encastrent dans les Twin Towers, tuant quelque 3 000 personnes. Le XXIe siècle venait de commencer. Au moins, le père de Philippe Forest, puisque c'est de lui qu'il s'agit, n'aura pas vu ça.


On a un jour demandé à son fils pourquoi il a toujours tenu à qualifier ses récits de romans (on n'a pas oublié « l'Enfant éternel » et « Toute la nuit », bouleversantes tentatives de conjurer la révolte et la douleur qui les avaient submergés, lui et sa femme, devant l'insoutenable : le cancer et la mort en 1996 de Pauline, leur petite fille de 4 ans.) « Toute vie, en vérité, est un roman. Et en conséquence seul le roman sait dire la vie », avait répondu Forest. « Le Siècle des nuages » est donc un gros roman de 556 pages. Elles ne sont pas de trop pour ce qu'ambitionne son auteur : raconter, à travers celle de son père et de sa famille, l'histoire du XXe siècle. Qui est aussi celle de l'aviation.

Une histoire universelle


Un espoir - Forest raconte la légende de l'Aéropostale et de ses chevaliers, Mermoz, Guynemer et les autres - qui aura très vite viré au cauchemar. « Car, en l'espace de quelques années, celles qui se sont écoulées en un battement de paupières depuis Ader et Blériot, l'aviation est devenue cela : cette entreprise anonyme de dévastation qui s'étend méthodiquement sur toute la surface des continents, faisant passer sur ceux-ci des formations par centaines qui accomplissent leur métier de mort, larguant leurs bombes à l'aplomb des villes. » Jusqu'à l'apocalypse nucléaire, tombée du ciel en août 1945 sur Hiroshima et Nagasaki. Ces histoires - des hommes et des avions -, Philippe Forest les raconte magnifiquement. Mais le portrait qu'il fait de son père est inoubliable. D'une mélancolie et d'une tendresse infinies, il renverra d'une manière ou d'une autre chacun à sa propre histoire familiale, à ses souvenirs, à son petit sac de névroses. Comment pourrait-il en être autrement ? Quoi de plus universel que cette histoire ? Voici un homme qui aura mené une vie droite, exemplaire, sans un écart (résistant, catholique convaincu, marié toute sa vie à la même femme, pilote impeccable pendant trente-cinq ans), couvert d'honneurs et entouré de l'estime générale et qui, au soir de sa vie, voit tout se défaire en lui et autour de lui, réalisant que ce monde n'est plus le sien. Et son fils, qui sait trop bien qu'en ce bas monde tout est voué au néant, se souvient : «Je le revois, lui, mon père vieillissant, et ce qu'il disait du naufrage d'avoir vécu. Il ne se plaignait pas. Il n'avait rien à regretter de sa vie, je crois. C'était autre chose. Au fond, il n'en revenait pas. Que tout soit allé si vite et se trouve désormais accompli. »

Bernard Loupias


Philippe Forest est né en 1962. Professeur de littérature, critique, essayiste et romancier, on lui doit notamment « l'Enfant éternel » (1997), « Sarinagara » (2004).

http://hebdo.nouvelobs.com/sommaire/livres/100468/ailes-et-lui.html


Lien utile sur le blog

Le siècle des nuages de Philippe Forest

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