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http://www.mollat.com/cache/Couvertures/9782877067034.jpgRomancier ? Surtout pas ! Alexandre Dumas se croyait promis à une double carrière de dramaturge et d'homme politique. Les romans qui ont fait sa gloire sont nés des circonstances, pour ne pas dire du hasard, explique Simone Bertière dans un livre alerte, qui vous emporte comme un cheval au galop (Dumas et les Mousquetaires, histoire d'un chef-d'oeuvre, éd. de Fallois, 302 p., 20 €). Biographe du cardinal de Retz et de Mazarin, auteur d'une vaste fresque consacrée aux reines de France, cette historienne se fait ici vulgarisatrice, en reconnaissant sa dette à quelques grands spécialistes de Dumas, comme Claude Schopp.

Dramaturge débutant, le futur auteur des Trois Mousquetaires rêvait d'une carrière politique. Louis-Philippe le renvoya gentiment à ses écritures : "Vous êtes poète ; faites de la poésie."

Ensemble, Victor Hugo et Alexandre Dumas vont dynamiter le théâtre classique. Si le premier s'impose avec Hernani, le second, animé d'un romantisme flamboyant, jette par-dessus bord la règle des trois unités avec Christine, passe du vers à la prose avec Henri III et quitte l'histoire pour l'actualité avec Antony...

A la fin des années 1830, vivant dans l'opulence, Dumas est au faîte de la gloire. Mais son talent de dramaturge s'essouffle. Il manifeste toujours le même mépris pour le roman historique, qu'il accuse de tronquer l'histoire. Un double événement va l'amener à reconsidérer les choses : l'invention de la presse à grand tirage et la naissance du roman-feuilleton. Eugène Sue rencontre en effet un succès aussi immense qu'inattendu avec Les Mystères de Paris.

"Ordre, clarté, mémoire"

Dumas tombe par hasard sur un vieux livre, publié en 1700 par un certain Courtil de Sandras : Les Mémoires de M. d'Artagnan. Il va se saisir de ce texte apocryphe de mauvaise qualité pour en faire un chef-d'oeuvre. Mais il a besoin de se documenter : son imagination ne s'exerce qu'à partir de matériaux, qui lui servent de tremplin. Il a besoin aussi de raconter avant d'écrire : c'est la parole qui libère son écriture. Il trouve la perle rare en la personne d'Auguste Maquet, de onze ans son cadet : cet ancien condisciple de Nerval et de Gautier sera non seulement son documentaliste et son interlocuteur, mais le coauteur de tous ses grands romans. Pendant sept ans, ils vont travailler quotidiennement ensemble. Douze pages de Maquet deviennent soixante-dix quand Dumas s'en empare. Mais cette belle collaboration finira au tribunal : ne se contentant pas de partager l'argent, le coauteur prétendra partager la gloire...

Personnages fictifs, les trois mousquetaires (qui sont... quatre) se mêlent à des personnages réels et se glissent dans les blancs de l'Histoire. Dumas s'est identifié au jeune d'Artagnan, qui n'a ni la lucidité d'Athos, ni la force de Porthos, ni la séduction complexe d'Aramis. Quatre héros au lieu d'un lui permettent de quadrupler les péripéties. "Ordre, clarté, mémoire : il a l'esprit logique, quasi scientifique", souligne Simone Bertière.

Contrairement à Balzac, il entre tout de suite dans l'action, estimant qu'il faut "parler des personnages après les avoir fait paraître", et non l'inverse. Les dialogues sont nombreux et s'attardent souvent en questions-réponses, car l'auteur est dramaturge... et payé à la ligne.

Dumas, qui passe pour un jouisseur invétéré, travaille douze heures par jour dans sa retraite de Saint-Germain-en-Laye. Il écrit à la plume d'oie, sur du papier bleuté, de grand format, que lui fournit un admirateur lillois. Quasiment pas de ratures. Et presque pas de ponctuation, pour gagner du temps.

Tableau chronologique à l'appui, Simone Bertière montre qu'il a composé ses grands romans sans reprendre son souffle, et même parfois en les menant de front. Les Trois Mousquetaires se terminent en juillet 1844 dans Le Siècle. Le mois suivant, c'est Le Comte de Monte-Cristo qui commence dans le Journal des débats. Il n'est pas encore terminé que paraît le début de La Reine Margot dans La Presse, laquelle se chevauche avec Vingt ans après dans Le Siècle...

Le feuilleton impose deux règles : ne pas ennuyer, ne pas choquer. Obligé de renoncer aux audaces qui viennent sous sa plume, Dumas se rattrape dans la veine comique : ses mousquetaires, qu'on retrouvera dans Vingt ans après et Le Vicomte de Bragelonne, sont de joyeux lurons, irrévérencieux et insolents.

Pour les besoins du roman, l'auteur n'hésite pas à maltraiter l'histoire. Simone Bertière recense les inexactitudes flagrantes qui émaillent sa trilogie. Ignorait-il par exemple qu'entre 1625 et 1628 la France n'était pas encore en guerre contre l'Espagne ? Dumas est absous cependant par cette lectrice admirative. "Bien qu'il triche avec les faits et les dates, sa perception globale de l'histoire est juste."

LE MONDE DES LIVRES | 19.11.09 | 12h43  •  Mis à jour le 19.11.09 | 12h43

Robert Solé

Article paru dans l'édition du 20.11.09

 

 

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