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http://www.odilejacob.fr/ean/9782738124463.jpgVoyage à travers les cultures : le sous-titre de son dernier livre pourrait être la devise d'Anne Marie Moulin. Pourtant rien ne semblait la disposer à l'errance : fille d'un médecin auvergnat installé à Clermont-Ferrand, au centre de la France, la voie paraissait tracée de la profession médicale dans l'Hexagone. Les horaires fantaisistes dictés par les urgences d'un père anesthésiste, sa curiosité intellectuelle et son goût pour la discussion sont peut-être à l'origine d'un non-conformisme tout en douceur mais intraitable.

Elle voulut être d'abord philosophe. C'était la belle époque de Sartre et Beauvoir. L'époque aussi sinistre de la guerre d'Algérie. L'étudiante brillante traversa très vite le cursus universitaire, toujours dans le peloton de tête... Assistante de philosophie à l'université de Clermont, elle menait de front l'internat des hôpitaux de la région parisienne, son enseignement et la préparation d'une thèse. Elle se donna ainsi une triple qualification : médecine, philosophie (histoire des sciences) et langue arabe, qui lui ouvrit les portes du monde.

En 1979, l'entrée au CNRS ne signifiait pas que la jeune femme renonçait à l'enseignement. Elle ne renonce jamais à rien qu'elle juge important. Trente ans plus tard, elle demeure intarissable sur les joies de l'enseignement, ce « banc d'épreuve des idées » . A l'autre bout de sa carrière, elle jubile de faire découvrir aux futurs professeurs du Caire les délices d'un esprit critique que tout le reste de leur formation leur apprend à étouffer...

Tout en se spécialisant en médecine tropicale, elle achève sa thèse sur l'histoire de l'immunologie au moment où apparaît une maladie nouvelle qui s'attaque aux cellules de l'immunité, le sida. Elle aurait pu en faire sa spécialité exclusive. Mais elle n'entend pas, avec son aimable fermeté, s'y enfermer. Partie aux États-Unis, elle surprendra ses collègues américains en refusant de choisir. Une fois pour toutes, elle a parié sur l'alliance entre une pratique médicale tout-terrain et une réflexion sur l'histoire et la philosophie de la médecine.

L'immunisation contre les maladies infectieuses la projette dans l'histoire de la vaccination et son ancêtre la variolisation. Elle part, pour en étudier les balbutiements, sur les traces d'une femme d'exception, lady Mary Montagu, Anglaise intrépide qui en 1717 à Istanbul entreprit de protéger les enfants de ce fléau. Il en sortira L'Islam au péril des femmes (1981). Mais aussi, sur un terrain plus universitaire, une somme sur L'Aventure de la vaccination qui suggère que l'histoire accidentée de la lutte contre les maladies réserve encore bien des surprises.

Sa passion de la médecine n'a pas étouffé son goût pour la philosophie. Son livre Le Dernier Langage de la médecine (1991) présentait le système immunitaire comme apparenté à un système philosophique : l'analogie avec la « monade » de Leibniz, miroir fermé sur lui-même et pourtant reflétant le monde, sert de guide.

Retour au réel, au politique, aux institutions : la voilà lancée sur l'histoire d'un monument national, l'Institut Pasteur. Cette histoire a sa logique propre : les institutions « pensent » et sécrètent une version officielle de leur passé, qu'elles protègent vigoureusement ; « non seulement elles pensent, mais elles mordent » . Comment trouver la formule équilibrée et juste, respectueuse et honnête à la fois, qui ne risque pas de nuire, pour décrire les hésitations, les rebroussements ou les éventuels fourvoiements des hommes qui font la recherche ?

Au carrefour de la pratique et de la théorie, cette moraliste a beaucoup réfléchi sur la déontologie, celle du médecin, mais aussi celle de l'historien conscient de la portée de ses découvertes ; comme du directeur d'ouvrages collectifs qui aide d'autres auteurs à « accoucher » de leur pensée, sans y substituer la sienne. Remettant à plus tard une version définitive de l'histoire de l'Institut Pasteur de Paris, elle contourne l'obstacle. Elle qui a toujours adoré les voyages, elle fait le tour du monde pour explorer les Instituts Pasteur d'outremer, du Maghreb au Vietnam en passant par Téhéran.

Paris de nouveau. En 2000, une réforme hospitalière entraîne la fermeture du vénérable hôpital Laennec. Attachée à ces bâtiments qui ne le cèdent en rien à la « sublime place des Vosges » , Anne Marie Moulin accepte de faire l'histoire de ce qui était à l'origine l'hospice des Incurables. Elle y rencontre Mme de la Sablière, la protectrice de La Fontaine, venue là se repentir de ses fautes et mourir d'un cancer du sein. A son écoute, elle recueille « un des rares témoignages sur le vécu quotidien des pauvres malades qui dans l'histoire se sont peu fait entendre. J'entendais dans les couloirs les cris passés de tuberculeux traités par pneumothorax sans anesthésie ». Il en sortira un livre collectif, De l'hospice des Incurables à l'hôpital Laennec. Une histoire de la médecine en l'an 2000 , hélas presque introuvable.

Un nouveau chantier l'attendait à partir de 2002 : la médecine moderne et contemporaine en Égypte. Elle va au Caire pour s'y consacrer, dans un institut patronné par le CNRS et le ministère des Affaires étrangères. Une fois de plus, elle combinera études livresques et expériences vécues, happée par le présent, interpellée par les drames de la santé en Égypte : trafic d'organes, épidémies mal contrôlées, misères du corps et de l'esprit. Elle fait revivre la science médicale arabe, réputée endormie, du Moyen Age à nos jours. Pour le plaisir encore une fois de proposer une « écriture du passé proche des enjeux de l'actualité » . Jadis elle donnait des conférences à Paris, à la mosquée de la rue de Tanger, pour dialoguer avec des hommes et des femmes qui n'entreraient jamais dans un amphi à l'université. Aujourd'hui, elle est la première femme à avoir donné une conférence dans la grande mosquée de Mascate, en Oman...

De son séjour au Caire vient de sortir un livre, Le Médecin du Prince , consacré aux aventures des médecins des souverains en Europe, dans le monde musulman et en Extrême-Orient. Proches du pouvoir, ceux-ci occupaient une niche originale, un observatoire sur les sociétés comme sur les individus exceptionnels qu'ils ont été amenés à soigner. Cet ouvrage passionnant qui se lit comme un roman est pour une part autobiographique. C'est aussi une réflexion, nourrie d'exemples, sur les rapports entre religions et médecine, et sur la manière de soigner à travers les différences culturelles.

Un plaidoyer sensible et pénétrant pour une médecine qui traite l'individu comme un tout, opposée à l'anonymat croissant de la pratique hospitalière. Réflexion qui va du général au particulier, galope en Afghanistan et en Égypte pour revenir en France où l'histoire de la médecine fournit un recul critique indispensable et quelques suggestions, elle l'espère, pour un avenir meilleur.

Anne Marie Moulin, médecin des hommes

Par Pierre Chuvin
publié dans L'Histoire n° 352 - 04/2010  Acheter L'Histoire n° 352  +



Les encadrés

BIOGRAPHIE +

1944 : naissance à Clermont-Ferrand.

1962-1967 : École normale supérieure (Sèvres) et début des études de médecine.

1970-1978 : assistante de philosophie à l'université de Clermont-Ferrand et interne des hôpitaux de la région parisienne.

1981 : elle publie, avec Pierre Chuvin, L'Islam au péril des femmes (François Maspero-La Découverte).

1983 : elle monte un laboratoire de parasitologie au Yémen.

1999-2002 : elle dirige le département santé-sociétés à l'Institut de la recherche pour le développement (IRD).

2002 : elle est affectée au CEDEJ, Centre d'étude et de documentation économiques, juridiques et sociales, au Caire.

2005 : prix Rammal pour sa contribution à la paix et à la coopération scientifique dans la région méditerranéenne.

2010 : Le Médecin du Prince paraît chez Odile Jacob.

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