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http://www.europartenaires.net/FTP/jnj.jpgArchives d'histoire - Qu'est-ce que la corruption ? Peut-on faire l'histoire des rapports entre la politique et l'argent ? Les scandales nous indiquent-ils le degré de corruption d'une démocratie ? L'actualité la plus immédiate nous ramène, avec force, à ces questions.


1 - Peut-on faire l'histoire de la corruption

Nul doute que l'historien ait répugné longtemps à s'aventurer dans les sentines de la République. Par une sorte de pudeur devant l'ignoble, peut-être. Avec la fierté, probablement, de respirer plus haut. Sous l'effet de la crainte, surtout, que lui manque, dans un domaine où la dissimulation est la règle, la documentation qui lui permette de statuer à bon escient, de jauger et de comprendre.

Alfred Mascuraud, président du Comité républicain du commerce et de l'industrie qui fut longtemps, sous la IIIe République, un important bailleur occulte de fonds électoraux, déclara devant la commission d'enquête parlementaire sur le financement de la campagne de 1924 : « Voulez-vous me permettre de vous dire que je n'ai fait aucune écriture ? Je suis vieux, je puis disparaître demain. Vous ne trouverez pas trace d'une élection, il n'existe rien. Quand les élections sont faites, tout est terminé chez nous. Soyez convaincus, messieurs, que ce que nous avons fait, personne ne l'a jamais su. »

Soit. Mais comment accepter pour autant de renoncer ? Le rôle de l'argent caché dans les destinées de la République doit être évidemment étudié ? pour nourrir à la fois la réflexion civique d'aujourd'hui et l'intelligence du passé. Il s'agit d'éclairer, en somme, les conséquences de la corruption* directe (ou indirecte par le détour de la presse), sur les décisions des élus ou des fonctionnaires, autrement dit sur les politiques publiques.

Or cette histoire est possible. L'épisode récent de la cassette fixant le témoignage apporté par Jean-Claude Méry sur les procédés de financement de divers partis politiques, au premier chef le RPR, à Paris, dans les années 1980 (le circuit des commissions versées par des entreprises attributaires de marchés publics), démontre que si bien des secrets demeurent impénétrables, il en est quantité d'autres qui, ayant laissé des traces, finissent par émerger(1). D'abord parce que beaucoup de ceux qui ont à manier ou à accepter de l'argent impur sont conduits à tenir des comptes pour y voir clair et au besoin pour se justifier auprès de leurs mandants ou pour mieux les convaincre d'être généreux.

Deux exemples parmi bien d'autres. Voyez les fameux cahiers à spirale du système Urba sur lequel le parti socialiste appuya une partie de son budget à partir de pourcentages sur les contrats d'approvisionnement des municipalités et divers marchés publics : ces documents furent saisis par la justice en avril 1989 ; à la différence de ceux qui, ailleurs, préféraient les valises de billets (ni vu ni connu), le responsable marseillais de ce « bureau d'études », Joseph Delcroix, y avait noté soigneusement tous les mouvements de fonds. Autre cas, plus ancien : j'avais trouvé autrefois dans les archives de Louis Marin plusieurs correspondances qui m'avaient permis, en recoupant avec d'autres sources, d'éclairer les finances du parti qu'il dirigeait, la Fédération républicaine, dans l'entre-deux-guerres, avec les canaux de l'argent patronal dont elle vivait pour l'essentiel, en un temps où la législation était tout à fait laxiste(2).

Ajoutons que divers mobiles peuvent conduire les acteurs à dévoiler tout ou partie de leur expérience. La vanité y a souvent sa part, avec l'appétit de révéler un rôle que l'on souffre de voir minimisé. Le désir d'autojustification n'est pas moins fécond, pour favoriser l'émergence des documents, de même que, parfois, le goût de se venger de qui aurait mal traité un bon serviteur de la soute. La crainte enfin de quelques-uns pour leur sécurité, au moment des orages, les a conduits à mettre en lieu sûr des informations qu'ils jugeaient propres à les protéger. Ces trois dernières motivations se sont conjuguées, apparemment, dans la « confession » posthume de Jean-Claude Méry.

Il reste bien sûr à apprécier l'importance relative de ce que l'on débusque par rapport à ce qui demeure enfoui. Mais, après tout, c'est le propre du travail de l'historien que de déterminer le degré de représentativité des sources qu'il exploite, de discerner ce que la mâchoire du dinosaure déterrée lui apprend sur le tout de la grosse bête...

L'intégralité de cet article est disponible en cliquant sur le lien ci-dessous

Argent, politique et corruption

Par Jean-Noël Jeanneney
publié dans L'Histoire n° 251 - 02/2001  Acheter L'Histoire n° 251  +

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