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http://covers.openlibrary.org/b/olid/OL4018777M-M.jpgAu Moyen Age, le mari, la femme, les enfants, mais aussi les serviteurs, voire les étrangers de passage, partagent des lits immenses. Et la plupart du temps, ils ne se parent pour la nuit que de leur seule nudité. Et d'un bonnet de nuit.

L'auteur du Mesnagier de Paris, ouvrage composé par un riche bourgeois anonyme vers 1393 à  l'intention de sa toute jeune femme, conseille à  celle-ci, lorsque son mari rentre chez lui bien fatigué, de " le faire coucher dans des draps blancs, avec un bonnet blanc, bien couvert sous de bonnes fourrures, et le combler d'autres joies, ébattements, privautés, amours et secrets que je passe sous silence ". A en juger par ces propos, notre homme ne porte donc pour dormir qu'un bonnet de nuit ! Et, de fait, au Moyen Age, on dort nu. On dort aussi ensemble. Avec des exceptions, particulièrement en ce qui concerne les moines .

Point de chemise de nuit ou de pyjama sous les draps ! Les textes de l'époque, et particulièrement les sources littéraires, l'attestent. Ces sources rapportent certes des événements imaginaires, mais dans un cadre réel, celui de l'époque oÙ elles ont été écrites. C'est ainsi qu'une des Cent Nouvelles Nouvelles , recueil d'anecdotes rédigé vers le milieu du XVe siècle à  la cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, conte l'histoire de la " lamproie fantôme ". Un marchand de Tours achète une belle et grosse lamproie, mais sa femme la donne à  son amant. Ne voyant plus le poisson, son mari veut la châtier et, pour ce faire, cache des verges de bouleau près de son lit. " Il s'attarda longuement au dehors, jusqu'à  ce qu'il ait acquis la certitude qu'il trouverait sa dame nue dans son lit. " Mais son épouse, fort rusée, s'est fait remplacer : " Elle invita sa voisine à  se déshabiller et la fit coucher à  sa place. " C'est donc la voisine qui reçoit les coups. La femme, revenant alors de chez son amant avec qui elle a mangé la lamproie, refait son lit, met d'autres draps. Puis, après être allée chez sa voisine, " dès qu'elle le put, elle revint chez elle, se déshabilla entièrement et, dans le beau lit qu'elle avait préparé, elle se coucha et dormit à  poings fermés " jusqu'au retour de son mari. Elle lui jure alors qu'il n'a jamais acheté de lamproie et qu'il ne l'a point battue. " Elle souleva la couverture et la rejeta, puis se montra toute nue, sans un bleu, ni la moindre écorchure. " Le marchand naïf s'imagine alors avoir rêvé.

Autre exemple, qui permet d'aboutir à  la même conclusion, car le fait de ne pas ôter sa chemise est présenté comme exceptionnel : Lancelot, dans Le Chevalier à  la charrette , roman de Chrétien de Troyes écrit vers 1171-1181, accomplit maints " travaux " à  l'exemple d'Hercule. En particulier, il doit résister à  une demoiselle qui lui offre l'hospitalité, et même son lit. " Un lit est préparé au milieu de la salle. Les draps en sont très blancs, larges et fins. Une couverture faite de deux étoffes de soie à  ramages est étendue sur le lit. Et la demoiselle se couche, mais elle n'enlève point sa chemise. " Or Lancelot aime une autre femme et veut lui rester fidèle ; mais il a promis à  la belle de coucher dans le même lit qu'elle. Que fait-il alors ? " Il va se coucher aussitôt, mais sans ôter sa chemise comme sa compagne avait fait. Il a grand peur de la toucher. " La demoiselle se rend compte de son état d'esprit. Puisqu'il a rempli sa promesse, elle ne lui demandera rien de plus. " Elle se lève. Le chevalier n'a pas de chagrin. La demoiselle le voit bien. Elle se rend dans sa chambre. Elle se couche toute nue... " Dans ce cas, le fait de garder sa chemise est à  mettre en rapport avec la sexualité. Quant au sommeil, il est lié à  la nudité.

Comment procédaient nos ancêtres ? La réponse ne saurait être unique et doit tenir compte aussi bien des époques - le Moyen Age s'étend sur dix siècles - que des catégories sociales. Le seigneur contemporain de Lancelot commence par enlever ses vêtements, qu'il suspend à  une sorte de portemanteau, à  savoir une tringle enfoncée dans le mur. Mais c'est seulement une fois dans le lit qu'il ôte sa chemise. Il la met sous l'oreiller et peut ainsi la reprendre avant de se lever.

Il est probable que chez les paysans le coucher se déroule de façon plus succincte. Des textes narratifs et non plus littéraires témoignent de cette habitude de dormir nu, comme le Registre de l'Inquisition de Jacques Fournier (1318 -1325). Arnaud Sicre rapporte qu'une nuit, il dort dans le même lit qu'un nommé Bélibaste. Celui-ci, note-t-il, a enlevé sa chemise, mais non point son caleçon. Cette remarque donne à  penser qu'Arnaud, quant à  lui, a quitté tous ses vêtements.

En hiver, selon l'auteur du Mesnagier de Paris , l'époux doit avoir bon feu sans fumée " et entre vos mamelles bien couché, bien couvert et là  ensorcelez-le ", c'est-à -dire faites son plaisir. Mais une cheminée, et toutes les chambres n'en comportent pas, ne permet pas de bien chauffer une pièce. On comprend que le bonnet de nuit soit nécessaire, ainsi que des couvertures. Les fourrures jouent un rôle beaucoup plus important que de nos jours, car elles servent à  la fabrication des oreillers et des couvertures ou courtepointes. L'inventaire de Charles V, en 1379, mentionne " vingt couvertoirs et deux demi-couvertoirs fourrés ", alors qu'un seul est doublé de drap. Si les couvertures utilisées par les grands personnages au cours de la première moitié du XIVe siècle ont généralement entre 11 et 14 m2, leurs dimensions augmentent vers la fin du siècle. La plus grande couverture connue appartient à  Charles V et mesure 8,36 x 4,64 m, soit une superficie totale de 38,79 m2,. Plus tard, les couvertures semblent mieux correspondre aux dimensions des lits. Au XVe siècle, les étoffes font concurrence aux fourrures, qui se raréfient après 1450. La plupart des couvertures sont désormais fourrées de taffetas, de tissus de soie, parfois de coton.

Le lit médiéval ressemble fort au lit contemporain. Il comporte trois éléments : le bois du lit ; le lit proprement dit, ce qui correspond plus spécialement à  notre literie ; enfin les étoffes qui, disposées autour et au-dessus du lit, protègent le dormeur des regards indiscrets, de la lumière ou des courants d'air. Certains lits sont larges d'un lé et demi, de deux lés et même de trois lés, le lé correspondant probablement à  la place d'une personne. Au XIVe siècle, le lit de Francesco Datini, riche marchand de Prato, et de sa femme Margherita, a une largeur de 3,50 m et comporte un marchepied, tout à  la fois siège et coffre.

Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que les lits médiévaux accueillent non seulement le mari et son épouse, mais aussi les enfants, des amis, des domestiques, voire des étrangers. Une lettre de rémission de 1395 signale que deux Poitevins sont compagnons depuis longtemps, " couchant, se levant et travaillant ensemble ". Une autre lettre de 1398 rapporte l'anecdote suivante : Jean Jourdain, couturier établi à  Parthenay, voit venir dans son échoppe un jeune Anglais nommé Guillemin, ouvrier couturier de passage en la cité. Jean Jourdain l'embauche. Le lendemain, comme un ouvrier qui a hébergé Guillemin la nuit précédente refuse de le recevoir à  nouveau, Jean Jourdain l'emmène chez lui et le fait coucher dans son lit avec sa femme déjà  endormie, lui-même se trouvant au milieu. Pendant la nuit, Guillemin veut violer l'épouse qui se défend, lui donne un coup de poing et quitte le lit pour aller chercher une chandelle. Comme Guillemin parvient à  éteindre celle-ci, la femme se met à  crier. Son mari s'éveille, se lève et agrippe Guillemin qui doit lâcher l'épouse. Finalement, en se défendant, Jean Jourdain tue le jeune Anglais.

Autre anecdote, mais qui montre l'exception qui confirme la règle : Joinville, malade et incapable de se lever, fait venir son chapelain pour qu'il dise la messe. Le prêtre, également souffrant, perd connaissance lors de la consécration. " Quand je vis qu'il allait tomber, rapporte le chroniqueur, moi, qui étais vêtu de ma cotte, je sautai de mon lit sans chausses, et je le pris entre mes bras, et lui dis de faire sa consécration tout doucement et tranquillement. " Joinville n'est donc point nu. Lorsque le bateau des croisés, en 1254, s'échoue sur un banc de sable à  Chypre, Joinville se lève car il est couché. Un de ses chevaliers lui apporte alors un surcot fourré " parce que je n'avais sur moi que ma cotte ". Quant au roi, " il était les bras en croix, face contre terre, sur le pont de la nef, sans chausses, en simple cotte et tout échevelé ". Il semble donc que les croisés portent un vêtement de nuit.

La fin du Moyen Age voit se développer la recherche de l'intimité. Dans les demeures seigneuriales, la chambre où l'on dort se distingue du " salon/salle à  manger ". Et si, dans les maisons paysannes de Montaillou, la partie centrale est constituée par la cuisine, on couche dans des pièces attenantes, ou situées au premier étage. Raymonde, fille de Pierre Michel, décrit ainsi la maison où elle vit à  Prades d'Aillon, un village voisin. " Il y avait, dans la pièce basse de notre maison, deux lits : l'un dans lequel couchaient mon père et ma mère, l'autre destiné à  l'hérétique de passage. Cette pièce basse était contiguë à  la cuisine, avec laquelle elle communiquait par une porte. Moi et mes frères nous couchions dans une chambre qui était à  côté de la cuisine, laquelle se trouvait au milieu. "

Ainsi coucher à  plusieurs est souvent ressenti comme une obligation. Ceux qui en ont la possibilité préfèrent dormir seuls ou avec une personne choisie - même si parfois un domestique occupe une couchette dans la chambre du maître.

Dormir nus et ensemble prend vite une connotation sexuelle. A l'inverse, le vêtement est un gage de chasteté. Ainsi, lorsque le roi Marc découvre Tristan et Iseult endormis, ses soupçons disparaissent du fait que la reine a gardé sa chemise et Tristan ses braies. Aussi est-ce sans doute pour cela que la chemise de nuit va se répandre, du moins dans les classes sociales élevées. - Par Jean Verdon

Au lit : sans chemise sans pyjama

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=8519

Dossier : Quand la nudité était sans-gêne

01/08/2001 - HISTORIA


Le nu et le vêtu au Moyen Âge, XIIe-XIIIe siècles (Broché)

de Collectif (Auteur), Cécile Treffort (Auteur)

Broché: 397 pages

  • Editeur : Pu Provence (1 janvier 2001)

  • Collection : Sénéfiance


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