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http://static.decitre.fr/media/catalog/product/cache/1/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/9/7/8/2/7/0/7/3/9782707322777FS.gifPour quelqu'un de ma génération, né après la Seconde Guerre mondiale et désireux de savoir comment il se serait comporté en de telles circonstances, il n'existe pas d'autre solution que de voyager dans le temps et de vivre soi-même à cette époque. Je me propose donc ici, en reconstituant en détail l'existence qui aurait été la mienne si j'étais né trente ans plus tôt, d'examiner les choix auxquels j'aurais été confronté, les décisions que j'aurais dû prendre, les erreurs que j'aurais commises et le destin qui aurait été le mien.

 

 

Et moi, qu’aurais-je fait ? Qu’est-ce qui transforme l’homme sans qualités en héros ? En interrogeant ce moment de bascule, Pierre Bayard approche la part potentielle de notre identité. Et lui garde son mystère.

 

Cette question, qui d’entre nous ne se l’est posée, parmi ceux à qui les hasards de la naissance n’ont pas offert la possibilité d’une réponse assurée ? Mais chez nous tous, elle est demeurée vaine. Chez Pierre Bayard, elle donne l’occasion d’une fructueuse expérience de pensée, bien dans la ligne de ses précédents essais.


Comment donner de la consistance à une interrogation condamnée à l’incertitude ? D’abord en ne prétendant pas faire autre chose qu’une pesée des probabilités ou des vraisemblances. L’auteur ne saura jamais, pas plus que nous, ce qu’il aurait fait s’il était né comme son père en janvier 1922. Probablement n’aurait-il pas été vichyste, probablement aurait-il intégré l’École normale supérieure au printemps 1942, sans doute aurait-il été ébranlé par le décret de février 1943 instituant le STO, peut-être alors aurait-il choisi une forme de résistance minimale en se faisant nommer bibliothécaire, et voilà tout. On voit que Pierre Bayard a la politesse de ne pas s’imaginer un destin grandiose à la Jean Moulin. À moins qu’une jeune et jolie femme rencontrée à la bibliothèque de la rue d’Ulm, lectrice de Kafka, ne lui ait par impossible parlé de Milena et que cette haute figure n’ait provoqué en lui la bifurcation énigmatique qui transforme un homme sans qualités en héros ou en Juste.


Et puis, Bayard prend soin d’illustrer les étapes de ce parcours imaginaire par des récits de vie dans lesquels le choix de la résistance ou de l’aide aux persécutés a été opéré : que se passe-t-il précisément lorsque le pasteur André Trocmé, Sophie Scholl ou Aristides de Sousa Mendes passent de l’autre côté de la barrière de la peur et se rendent disponibles à l’appel du bien ? « Tout engagement est une réponse », disait Gabriel Marcel. Mais à quoi, à quelle voix ?

 

À la voix de notre « personnalité potentielle », dit Pierre Bayard, celle que les circonstances ont condamnée à la virtualité mais que d’autres événements auraient pu rendre actuelle. On pense bien entendu au personnage du cinéaste Louis Malle, Lucien Lacombe, qu’un pneu crevé conduit dans les bras de la collaboration alors qu’il s’apprêtait à entrer dans la Résistance. On peut songer aussi au film de Frank Capra, La vie est belle, qui déroule pour son héros la bobine d’un destin imaginaire, funeste celui-là, et qui aurait été tout aussi possible que le vrai. Alors seulement, en visionnant cette vie qui n’eut pas lieu, le spectateur mesure tout ce qui aurait été différent et combien le monde en aurait été appauvri.

 

On aura compris que l’intérêt du livre de Bayard n’est pas d’offrir une réponse mais de réfléchir à cette instance mystérieuse qui, dans le tumulte des passions autocentrées, fait entendre une voix décentrée. À laquelle, soudain, il devient impossible de ne pas répondre. On sait ce qu’a de désarmant le récit de cette bifurcation par ceux qui l’ont accomplie : « J’ai fait simplement ce qu’il y avait à faire », disent-ils tous. Paul Ricœur appelait cela « les balbutiements de la bonté ». Au « moi » de tous les jours, fait de conformité sociale, faut-il opposer, comme y invite Michel Terestchenko, le « soi » de la « présence à soi » ? À condition d’entendre cette présence à soi sur le mode de ce que Ricœur appelait l’identité-ipse (la singularité d’une biographie, ce qui m’est absolument propre) par opposition à l’identité-idem (l’ensemble des qualités qui me définissent). Les deux assurent notre permanence dans le temps. Mais la seconde à la façon du caractère – on ne se refait pas, dit la sagesse populaire – et la première à la façon de la promesse tenue. Tout se passe comme si, au moment de la bifurcation, était entendue la voix non proférée et ignorée de la promesse à soi. À soi seulement ? Ou à autrui présent en nous sous la forme de l’injonction d’humanité ? Karl Jaspers, auteur en 1946 d’un livre circonstanciel : Die Schuldfrage, traduit en français sous le titre La Culpabilité allemande (Minuit, 1948), parlait d’une culpabilité métaphysique qui tient au fait de la solidarité humaine. En vertu de cette culpabilité métaphysique, chacun se trouve coresponsable des crimes commis sans qu’il les ignore. « Si je ne fais pas ce que je peux pour les empêcher, je suis complice », écrivait ce philosophe qui savait de quoi il parlait puisqu’il avait connu le régime nazi.


Qu’on l’appelle comme on voudra, cette « région cruciale de l’âme » chère à Malraux, « où le Mal absolu s’oppose à la fraternité », est aussi certaine qu’elle est inassignable et indétectable. La fécondité de l’hypothèse d’une dialectique entre personnalité potentielle et personnalité réelle, entre identité-ipse et identité-idem, et le recours à la narration pour figurer cette dialectique, ne peuvent pas dissimuler ce qu’a d’impalpable le moment où tout bascule. Pierre Bayard le sait comme quiconque. Car après tout, et pour paraphraser Jankélévitch, pour vouloir il suffit de vouloir. Le reste est silence.

 

Par François Azouvi

 

Philosophe, spécialiste de la pensée et de la culture contemporaine. Très inspiré par Paul Ricœur, avec lequel il a réalisé un excellent livre d’entretiens, La Critique et la Conviction (avec Marc de Launay, Calmann-Lévy, 1995 ; Pluriel, 2011), il vient de publier Le Mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire (Fayard, 2012), qui réfute l’idée que la mémoire de la Shoah ait fait l’objet d’un refoulement dans l’après-guerre.

 


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