Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


Document archives de presse - Les Britanniques découvrent avec horreur que des milliers d'orphelins ont été déportés pour accroître la population blanche en Australie et en Rhodésie.


En ce temps-là, l'Angleterre avait appris à vivre, à cause de la guerre, dans le provisoire. Il n'y avait plus que le cinéma qui était permanent. Quelques Britanniques se souviennent de ces séquences d'actualités, avant le grand film, où l'on montrait l'embarquement «vers une nouvelle vie» de centaines d'orphelins ou supposés tels... Des fillettes pâlichonnes et des gamins malingres posant en rade de Liverpool ou de Southampton devant la passerelle d'un vieux paquebot. Des poul-bots de l'East-End ou des faubourgs de Newcastle qui se forçaient à sourire en agitant de petits drapeaux.

Les matelots avaient hissé sur leurs épaules les plus jeunes. Un orchestre avait été convoqué pour la circonstance, et l'on avait distribué aux enfants des uniformes de collégien des quartiers chic: «Mes chaussures neuves crissaient, mais on me les reprit, de même que ma casquette et ma gabardine, dès que le bateau eut levé l'ancre», se sourient John Hennessey, un septuagénaire qui fit le grand saut. «Une chance précieuse à saisir pour tous ces orphelins qui trouveront en Australie une famille d'adoption», nasillait le reporter du Movietone, l'équivalent britannique du Pathé-Journal qui, d'ailleurs, avait prêté attention, ce 15 août 1947, au sort de gamins expédiés aux antipodes, avec l'aval du gouvernement travailliste, par des organisations charitables au-dessus de tout soupçon. La Grande-Bretagne relevait ses ruines et elle réservait sa compassion aux soldats mutilés et aux victimes des bombardements.

Surtout, la plupart des jeunes exilés étaient des «enfants du péché» que leurs mères naturelles avaient confiés aux bons soins de l'orphelinat local après avoir été engrossées par un GI ou un prisonnier allemand. Au total, 130 000 enfants survivront en repeuplant le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et la Rhodésie d'authentiques Anglo-Saxons pour faire face aux émigrations asiatique, méditerranéenne et est-européenne. «Si nous ne faisons pas venir dans ce pays des gens de notre race, nous courons le risque d'être bientôt submergés par des immigrés issus de tous les continents», avertissait un archevêque australien. Beaucoup de ces enfants avaient encore une famille. On les baptisa «orphelins» pour les besoins de la cause. «Ma grand-mère m'avait confiée aux bonnes soeurs de Middlesbrough, avec l'intention de me récupérer dès que sa situation se serait améliorée. Quand elle s'est présentée quelques mois plus tard à la porte de l'orphelinat, on lui a dit que j'avais été adoptée par une famille. Les nonnes m'ont aussi menti en me racontant qu'elles ignoraient où j'étais née et si j'avais encore des parents en vie. Mon vrai prénom était Elisabeth, et elles m'ont rebaptisée Pamela pour brouiller les traces derrière moi», explique Pamela Smedley, une sexagénaire installée depuis à Adélaïde, en Australie. «Mon existence, conclut-elle, a été fondée depuis cinquante ans sur un mensonge. Nous avons été victimes du gouvernement britannique, qui voulait se débarrasser d'orphelins surnuméraires, et des Australiens qui cherchaient des enfants racialement satisfaisants.»

Brimades, coups et sévices sont au programme

«Lorsque ma mère est retournée dans l'institution où elle m'avait déposé, on lui a dit que j'avais été confié à une famille anglaise et qu'il valait mieux qu'elle m'oublie», raconte Matthew Dalton, un petit passager de l'Astaurius. Cet épisode peu glorieux n'aurait jamais refait surface sans les talents d'enquêtrice d'une assistante sociale de Nottingham qui s'est acharnée à retrouver les familles d'origine des exilés. En 1986, Margaret Humphreys reçoit une lettre de Sydney. Sa correspondante lui explique que, née en Ecosse, elle a été déportée à 4 ans en Australie, et qu'elle souhaite retrouver ses parents biologiques. «Je lui ai répondu, explique miss Humphreys, qu'elle devait sûrement faire erreur, car la Grande-Bretagne n'avait pas pour habitude d'envoyer contre leur gré des enfants au-delà des mers.»

Suivent d'autres missives qui obligent la fonctionnaire à se raviser. Les détails fournis prouvent qu'elle n'a pas affaire à une mythomane. Surtout, sa correspondante parle de milliers de cas similaires au sien. Elle évoque les brimades, les coups et les sévices sexuels infligés aux petits déportés, dont certains n'avaient pas 5 ans. Elle parle d'un décervelage systématique pour qu'ils renoncent à tout esprit de retour et qu'ils oublient jusqu'à leur nom. Ce coup-ci, l'assistante sociale veut en savoir plus. Elle part pour l'Australie et fait publier une annonce dans un quotidien de Sydney... Tout de suite, les réponses affluent. «C'était souvent, dit-elle, des lettres de plusieurs pays.» Comme si leurs auteurs voulaient se saouler de mots pour ressouder les morceaux de leur jeunesse assassinée et échapper enfin à la loi du silence.

John Hennessey avait 11 ans lorsqu'il débarqua en Australie: «Dès la descente du bateau, on nous fit aligner en deux colonnes, explique-t-il. Les frères et les soeurs furent séparés. J'ai encore dans la tête leurs cris de désespoir.» Les garçons furent expédiés à Bindoon Boys Town, sorte de bagne pour mineurs édifié au milieu du désert australien. Frère Kearney, le maître des lieux, les attendait à l'entrée: «C'était un monstre, dit Hennessey. Quelqu'un d'intrinsèquement méchant. Je bégayais. Ça lui a déplu. Il m'a ordonné de monter sur une table du réfectoire et il m'a fouetté devant tout le groupe. Il avait même fixé une cartouche au bout de sa cravache pour nous blesser jusqu'au sang !» Ex-policeman entré dans les ordres, frère Kearney croit aux vertus de la mortification par l'effort physique pour expulser les mauvaises pensées: les pensionnaires de Bindoon ont construit eux-mêmes leur prison grâce aux pierres fournies par une carrière voisine. «On peut dire qu'on a édifié cette taule de nos mains, raconte un autre rescapé. D'abord, les bâtiments. Ensuite le chemin de croix et, pour finir, le crucifix, même si nous étions les seuls crucifiés dans cette affaire.» «Les blocs, précise Hennessey, étaient débités à la dynamite, taillés sur place, puis chargés sur un camion sous la surveillance de nos gardes-chiourme en soutane.»

Les tombes d'enfants, dans les parages du chantier, attestent du calvaire enduré par les petits bagnards chroniquement affamés, les gosses chapardant des fruits. A Albury, un orphelinat voisin de Bindoon, les coupables, raconte un ex-pensionnaire, étaient obligés de s'asseoir sur une fourmilière. Dans celui de Rockhampton, qui pose à la ferme modèle, ils trompaient leur faim en mangeant les graines réservées aux volailles ou la pâtée des chiens. «Les passages à tabac n'étaient pas ce qu'il y avait de pire, précise un ancien. Certains frères prenaient du plaisir à nous taper dessus, mais d'autres préféraient attendre la nuit.» «J'ai encore dans l'oreille, ajoute un autre, les pas du surveillant sur le plancher du dortoir. Il s'arrêtait au pied d'un lit et priait son occupant de le suivre dans sa chambre. Nous étions tellement sevrés d'affection que nous prenions souvent ce genre de chose pour une marque d'intérêt. J'ai compris bien plus tard ce qui m'était arrivé.»

Ces mutilés du coeur sont restés hantés par le passé


Certains récalcitrants tentent de s'évader, mais pour aller où ? Bindoon est entouré de kilomètres de désert. Un jour, un garçonnet s'empare d'un fusil et prend le large. Son cadavre est retrouvé quelques jours plus tard. Le petit forçat s'est tiré une balle dans la tête. L'incident ne provoquera aucune enquête des autorités. Pourtant, tout indique qu'elles sont renseignées, dès cette époque, sur les conditions de survie des enfants. Un rapport daté de 1948 fait état de «matelas suintant d'urine» dans le dortoir principal et il recommande qu'aucun nouvel arrivant ne soit envoyé à Bindoon «tant que les conditions matérielles n'auront pas été améliorées». On en restera là par crainte du scandale et parce que Kearney, «l'ami des orphelins», passe alors pour un saint homme aux manières un peu rudes, au point qu'on lui élèvera même une statue.

Quoique dispensées de travaux forcés, les filles endurèrent dans des couvents une discipline à peine moins rude. «Lorsque nous faisions un trou dans nos bas, les bonnes soeurs nous plantaient une aiguille dans le talon», se souvient Nita Bhasy, aujourd'hui retraitée en Australie. Les plus petites étaient terrifiées à l'idée de souiller leurs draps: «Plus j'avais peur de m'oublier et, bien sûr, plus je les trempais, se souvient une pensionnaire de l'orphelinat de Rockhampton. On nous les mettait, alors, sur la tête et on nous enfermait dans un placard pour la journée.»

Les rescapés de ces «foyers d'accueil» ont ensuite connu l'errance ou l'enfermement psychiatrique sans pouvoir nouer de relations durables. Comment prendre le risque de s'engager affectivement quand on est convaincu de son indignité parce qu'on a été rejeté par ses géniteurs et son propre pays. Faute d'un extrait de naissance, les jeunes apatrides n'ont même pas obtenu la nationalité australienne. «J'ai refusé pendant longtemps que mes enfants m'appellent papa, car j'avais l'impression d'être un imposteur. En fait, la seule femme que je souhaitais désespérément retrouver était ma propre mère», explique un ancien d'Albury. John Hennessey parle d'«une impression de vide qui lui mange les entrailles depuis cinquante ans». Hantés par leur passé, ces mutilés du coeur n'auront jamais su trouver la distance juste avec leur conjoint ou leur progéniture: «On hésite à s'attacher à un enfant quand on a toujours peur que quelqu'un vienne vous le reprendre. C'est comme une main invisible qui vous empêche de l'embrasser. Du coup, j'ai montré plus de tendresse à mon chien qu'à mon fils», déclare une passagère de l'Astaurius.

Les enfants perdus de l'Empire britannique ont attendu cinquante ans les excuses officielles de l'Eglise catholique et des institutions qui s'acharnèrent à effacer les traces de leur chemin de croix. Les archevêques australiens ont fait publier un encart dans la presse où ils regrettent «du fond du coeur» les fautes commises par leurs prédécesseurs. Grâce à miss Humphreys, le Parlement britannique a constitué une commission d'enquête chargée de faciliter les retrouvailles et d'indemniser les rescapés. Des centaines d'«orphelins» ont pu ainsi retrouver leur mère «indigne» ou ce qu'il leur restait de famille: «J'ai découvert que j'avais un frère et une soeur, et je me suis sentie entière pour la première fois, déclare Helen Lazlitt, aujourd'hui employée de bureau à Melbourne. J'ai revu la côte anglaise quarante-cinq ans après l'avoir quittée. Lorsque j'ai aperçu ma mère, nous avons toutes les deux fondu en larmes. Quand je suis née, elle n'était pas mariée et elle m'a expliqué que ma grand-mère l'avait obligée à me placer dans une institution. Un an plus tard, elle est revenue, et on lui a dit alors que j'avais été adoptée», conclut Pamela Smedley.

John Hennessey a, lui, une autre raison d'être satisfait: la statue de frère Kearney, qui veillait depuis sa mort sur la cour d'honneur de Bindoon Boys Town, a finalement été déboulonnée à la suite des pétitions de ses anciens «protégés». L'artiste l'avait représenté posant paternellement la main sur l'épaule de l'un des petits pensionnaires, mais il avait oublié de le munir de son fouet...


Bagnards à 11 ans

Eric Dior / Lundi 7 Décembre 1998

http://m.marianne2.fr/index.php?action=article&numero=155994#1

 

 

 

Commenter cet article