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Archives de presse - Il y a trente ans, Mehdi Ben Barka, célèbre opposant marocain, était enlevé devant la brasserie Lipp. Les révélations de L'Express firent éclater l'un des plus gros scandales de la République gaullienne.

D'emblée, si floue que nous parvînt la nouvelle du rapt de l'opposant marocain Mehdi Ben Barka, en ce pont de la Toussaint 1965, nous avions senti, Jean-François Kahn et moi, qu'il ne pouvait s'agir d'un simple fait divers, mais d'un scandale politique dans lequel nous aurions forcément à nous impliquer.

La sympathie que nous éprouvons alors, l'un et l'autre, pour la personnalité du disparu, à force de le croiser dans ses asiles habituels de Genève, du Caire, d'Alger ou de Paris, nous permet de saisir très vite dans quel piège a pu tomber cet exilé toujours sur ses gardes, mais toujours en mouvement: un rendez-vous chez Lipp, célèbre brasserie germanopratine, avec des cinéastes, pour un projet de film sur la décolonisation.

Grain de sable: un étudiant marocain, auquel il a demandé au dernier moment de l'accompagner, a vu deux policiers l'embarquer près de la brasserie, mais cet unique témoin, pris de panique, a trop tardé à donner l'alerte.

Dès le 2 novembre, nous rencontrons l'un des protagonistes du rendez-vous manqué, Philippe Bernier, concepteur du film, en compagnie du frère de Ben Barka. Ils nous apprennent l'insolite présence à Paris des deux ennemis jurés de Ben Barka: le général Oufkir, ministre marocain de l'Intérieur, et le commandant Dlimi, chef de la sûreté. Bernier s'inquiète surtout du rôle éventuel joué par le producteur du film, Georges Figon, introuvable depuis le déjeuner chez Lipp.

Figon! Pour avoir eu une altercation avec lui au bar servant de cantine à Sciences po, je connais ce repris de justice reconverti dans le show-biz, mais toujours en cheville avec les truands de la bande Jo Attia. Les confidences de Bernier m'orientent vers un avocat qui tient lieu de mentor à Figon: Pierre Lemarchand, député gaulliste que j'ai connu comme recruteur de barbouzes contre l'OAS en Algérie...

La vaine perquisition opérée le lendemain à Fontenay-le-Vicomte dans la villa du gangster Boucheseiche, envolé l'avant-veille pour le Maroc, où il tient un bordel, et dans la maison voisine d'un de ses amis d'enfance, Antoine Lopez, chef d'escale à Orly, puis l'arrestation annoncée de ce dernier nous permettent de titrer notre premier article: «Les étranges coïncidences de l'affaire Ben Barka.»

Le patron de la Crim' nous convoque, intrigué par nos révélations. C'est alors que nous apprenons les aveux de deux policiers de la brigade mondaine, Louis Souchon et Roger Voitot, qui avaient interpellé Ben Barka pour le conduire chez Boucheseiche, à la demande de leur indic officiel qu'est aussi ce Lopez.

Les accointances de Lopez avec les services marocains et le Sdece français nous donnent à penser que la police en sait plus qu'elle n'en a dit au juge Louis Zollinger. Nous nous étonnons que cette police ne parvienne pas à mettre la main sur Figon, le seul des truands mêlés au rapt à manifester sa présence à Paris.

Or, vers la mi-décembre, entre les deux tours de l'élection présidentielle, nous découvrons un nommé Jo Zuretta, qui planque alors Figon et se charge de monnayer ses confidences. Après une brève et rocambolesque entrevue avec le fugitif, Zuretta, dépité de sa dérobade, nous rapporte son récit de l'arrivée de Dlimi et d'Oufkir dans la villa où Ben Barka était séquestré par la bande à Boucheseiche, le poignard agité par Oufkir pour le «calmer», la loque humaine transportée dans la cave et attachée au tuyau de la chaudière...

C'est cette première version que nous publions dans L'Express du 20 décembre, sans grand retentissement avec, ce jour-là, la réélection du général de Gaulle. Nous y révélons pourtant que, contrairement à ses dénégations, Me Lemarchand a revu Figon en cavale. Ce que nous confirme bientôt un ami de celui-ci, Jean Marvier, à qui notre confrère de Newsweek Edward Behr avait prêté son magnétophone pour enregistrer son récit. Les piles trop usées l'ayant rendu inaudible, Marvier en avait retranscrit la teneur à l'aide de ses notes et des souvenirs encore tout frais de deux autres témoins de l'enregistrement. C'est ce document d'une quinzaine de pages dont Jean-Jacques Servan-Schreiber va faire la cover du 10 janvier 1966 sous un titre choc: «J'ai vu tuer Ben Barka.»

Notre scoop provoque une cascade de rebondissements. Tout en nous assignant pour diffamation, Me Lemarchand demande curieusement à nous rencontrer. Un rendez-vous discret. Selon lui, les éléments antigaullistes du Sdece ont voulu faire d'une pierre deux coups en facilitant le rapt: rendre service à Oufkir et chercher à nuire au pouvoir en le mouillant, lui, le député gaulliste, à travers Figon. Il reconnaît au passage avoir revu ce dernier, le lendemain de la Toussaint, en présence d'un commissaire des Renseignements généraux, Jean Caille, dans l'espoir de pouvoir encore sauver Ben Barka...

De son côté, Lopez révèle au juge son appartenance au Sdece et les informations transmises à son officier traitant, le colonel Leroy-Finville, sur les intentions d'Oufkir et les intrigues de Figon. Souchon craque à son tour et avoue que le préfet de police Maurice Papon et le ministre de l'Intérieur Roger Frey, tenus au courant, avaient décidé de les celer au magistrat instructeur et de différer de huit jours son arrestation et celle de son subordonné Voitot.

Le juge Zollinger somme alors la police de retrouver Figon. «Logé» le 17 janvier par un coup de fil passé au commissaire Caille, le fugitif, cerné par un trop spectaculaire déploiement d'agents, n'est plus qu'un cadavre encore chaud trouvé la tempe trouée, un pistolet à la main. Une démonstration policière si massive ne pouvait que pousser au suicide ce repris de justice qui s'était juré de ne jamais retourner en prison.

Voulue ou non, sa mort confère à l'affaire sa dimension de scandale. JJSS y consacre 18 pages de L'Express du 24 janvier, «à verser au dossier de l'instruction». Cinq semaines d'affilée, le feuilleton de notre enquête fera ainsi la Une de son journal, doublant durablement sa diffusion.

Lemarchand radié du barreau, son ami Frey, ministre de l'Intérieur, contesté par l'aile gauche de la majorité, l'opposition déchaînée contre la survivance des polices parallèles, de Gaulle intervient théâtralement: il rompt avec le Maroc, purge le Sdece, réforme la police, tout en martelant, dans une mémorable conférence de presse, que, «du côté français, ce qui s'est passé n'a rien eu que de vulgaire et de subalterne».

Le procès-fleuve ouvert le 5 septembre 1966 ne sortira pas de ces limites imposées par la raison d'Etat. Après le défilé de 167 témoins, dont l'équipe de L'Express, JJSS en tête, on n'en saura pas davantage sur ce qui s'est passé
entre l'interception de Ben Barka, le 29 octobre 1965, et le départ d'Oufkir, le 5 novembre suivant. L'irruption surprise de Dlimi aux assises ne fera qu'ajourner les débats.

Sans doute la version de L'Express était-elle très proche de la vérité: elle sera même avalisée par de Gaulle dans ses confidences à Vincent Monteil, deux mois avant le verdict: «Il faut que les coupables soient châtiés, je veux dire Oufkir et Dlimi, pour ne pas parler du roi, complice et même investigateur du crime.»

Le 5 juin 1967, la condamnation des seuls Lopez et Souchon (huit et six ans) et celle, par contumace, d'Oufkir et de la bande à Boucheseiche (perpétuité) passeront inaperçues dans le fracas de la guerre de Six Jours, au Proche-Orient.

30 ans après, Jacques Derogy rappelle l'affaire

Ben Barka, c'était notre affaire

Par Jacques Derogy, publié le 26/10/1995 00:00 - mis à jour le 02/10/2009 11:24

http://www.lexpress.fr/informations/ben-barka-c-etait-notre-affaire_610367.html



L’affaire Ben Barka sur le petit écran

France 5 diffuse un téléfilm en deux parties sur l’un des plus grands scandales de la Vème République


5 octobre 1969. 12h30, devant la brasserie Lipp. Mehdi Ben Barka, le chef de file de l’opposition de gauche au roi du Maroc Hassan II, est arrêté par deux policiers français. Ce jour là, il avait rendez-vous avec un journaliste et un producteur pour la préparation d’un film documentaire dont il avait accepté d’être le conseiller politique. A l’origine de la Tricontinentale, qui visait à unir les mouvements de libération d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du sud, l’activiste Ben Barka entendait se faire connaître par ce documentaire. Entre intrigues politiques sur les deux rives de la Méditerranée et enquête controversée, l’affaire Ben Barka, diffusée sur France 2, réussit le pari de retracer habilement l’un des plus grands scandales de la Vème République. Dans une interview accordée à Afrik, le réalisateur de cette fiction, Jean-Pierre Sinapi, revient sur ce film événement.


Afrik.com : Selon vous, d’où vient ce regain d’intérêt pour cette affaire ?

Jean-Pierre Sinapi : Depuis quelques années les chaînes publiques et privées s’intéressent aux personnages historiques. Elles s’emparent des grands thèmes de l’histoire politique française. Mehdi Ben Barka a marqué son temps. Il était perçu comme un homme politique charismatique. Il avait l’aura et le talent. Il incarnait une troisième voie pour les pays émergents entre le capitalisme à l’américaine et le communisme à la soviétique. Evoquer Ben Barka, c’est parler directement de ce qui nous concerne aujourd’hui.

Afrik.com : Pourquoi avoir réalisé l’Affaire Ben Barka ?

Jean-Pierre Sinapi : D’abord parce que c’est un homme que j’admire. Il est, selon moi, à mettre dans le Panthéon des grands hommes politiques. Deuxièmement parce -que l’affaire Ben Barka fait parti intégrante de l’histoire de la France et qu’elle doit être connue de tous. Et enfin, parce-que pour un cinéaste, réaliser une fiction qui joue à là fois sur le polar noir, pour le premier épisode, et sur le thriller, pour le second, est une très belle opportunité.

Afrik.Com : Vous avez utilisé de vraies images d’archives ou des images reconstituées…Vous pouvez nous en parler ?

Jean-Pierre Sinapi : Mehdi Ben Barka a été piégé à cause d’un film documentaire sur la décolonisation. D’où mon envie de jouer avec les images et les supports. J’ai inventé la passion pour le cinéma de sa femme Rita qui tourne des petits films de famille. Il existe au sein de ce film plusieurs vérités, plusieurs points de vue qui s’affrontent, se complètent. Il faut que le téléspectateur se ballade et croise des images d’archives sans sortir pour autant de la fiction. Entre autre, Ben Barka croyait au pouvoir de l’image. Il était persuadé qu’un film pouvait changer le cours de l’histoire. J’en suis moi-aussi convaincu.

Afrik.com : Pourquoi avoir choisi le comique Atmen Kélif pour interpréter Mehdi Ben Barka ?

Jean-Pierre Sinapi : Je cherchais quelqu’un qui ressemblait physiquement à Ben Barka, petit, très nerveux et charismatique. Atmen était parfait. De plus, je l’avais vu dans le film Merci mon chien 1] où il jouait un Pakistanais, sa composition était incroyable. Pour moi, une fois qu’on sait faire rire les gens on sait tout jouer. C’est le cas pour Atmen Kélif qui s’est beaucoup investi pour interpréter ce personnage.

Afrik.com : Le fils de Mehdi Ben Barka a estimé que votre film était plein de contre-vérité et regrette sa diffusion alors que l’affaire est en cours. Que lui répondez-vous ?

Jean-Pierre Sinapi : Je pense que les deux scénaristes Jacques Labib et Philippe Madral ont fait de l’excellent travail. Ils se sont beaucoup documentés. Ils ont eu accès à des éléments nouveaux sur cette affaire. Pour moi, ce film est la version la plus proche de la réalité. Maintenant que cette fiction soit diffusée alors que la procédure est en cours ne me dérange aucunement. S’il fallait attendre que toutes les affaires soient réglées…

L’affaire Ben Barka, sur France 5, lundi 12 octobre 2009 à 20h35

http://www.afrik.com/article13428.html

A voir :

J’ai vu tuer Ben Barka de Serge Le Peron

Pour en savoir plus :

 Affaire Ben Barka : la France vise des hauts responsables marocains






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