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http://www.images-chapitre.com/ima3/original/955/1590955_3406204.jpgCélèbre parmi les bandits, Cartouche (1693-1721) méritait une étude actualisée de ses parcours et legs à l’histoire. Après une passionnante biographie, ce livre, bien documenté, en approfondit plusieurs aspects connexes, intéressants, sur les plans littéraire, social et politique.


Histoire d’un brigand

Les aléas de l’Histoire semblent avoir façonné ce jeune personnage, déjà alerte et avec un sens des qualités nécessaires pour délester les passants, dont les techniques semblent toujours actuelles à en croire l’Art du Pickpocket. Ici, les premiers chapitres expliquent comment, repéré pour ces qualités par un recruteur de régiment, Cartouchese retrouva piégé et enrôlé de force avec les autres soldats qu’il avait ‘rabattus’. Triste histoire du sort encore, ou sort de l’histoire, l’enseignement et l’expérience militaires lui donnèrent l’opportunité de parfaire parallèlement ses talents de dérobeur, qu’il appliqua naturellement à son retour à Paris. Le livre souligne plusieurs fois comment les dures conditions économiques du peuple et des soldats démobilisés furent à l’origine de cette délinquance.

Les chapitres suivants détaillent le développement de la ‘bande à Cartouche’, dont l’extension aurait fait pâlir les mafiosi s’ils avaient vécu à cette époque. Qu’on en juge plutôt, d’après la faible fraction interpellée après l’arrestation du chef, 366 personnes tout de même : «
plus du tiers se trouve donc être domestiques ou employés chez un patron. Les autres se partagent à parts à peu près égales entre l’armée et la police, le petit commerce et l’artisanat (les receleurs), les taverniers et aubergistes. Finalement, la bande avec ses affiliés proches et lointains et ses nombreuses affiliations, aurait totalisé, au moment de sa plus grande extension, un demi pour cent de la population parisienne de l’époque (p.46)»…

Cette bande rivalisait d’ingéniosité : port de masques, travestissement, repérage et préparation minutieuse des ‘casses’, comédie, art de la diversion… Tenir pareille bande, surtout à âge si jeune, n’était pas difficile tant que ses opérations étaient couronnées de succès, que Cartouchelui-même en imposait, et que ses acolytes, gens du peuple, restaient conscients de l’alternative « mourir vertueux ou vivre criminel (p.46)». En face, leur mauvaise organisation n’aidait par les services de l’ordre, du moins au début. De plus, la bande bénéficiait de la complicité d’une bonne frange de la population : « si la bande de Cartouche a tenu la ville si longtemps, si elle a été populaire et fait rire les Parisiens, si elle a bénéficié du soutien passif mais aussi actif de toute une frange de la population, c’est parce celle-ci applaudissait dans ses exactions la révolte de ceux d’en bas contre ceux d’en haut, cette révolte qui a deux visages : contre la misère et contre l’humiliation (p.47)»… L’auteur montre cependant que Cartouche n’avait pas la même vocation de redistribution populaire de Mandrinou de Robin des Bois.

 

Un Brigand devant l’Histoire

Les anecdotes et détails historiques fourmillent chapitre après chapitre, même dans la seconde partie, un peu plus universitaire dans le ton et les thématiques. On y lit d’intéressants faits historiques, comme la contribution de Cesare Beccariapour qui « le but des châtiments ne doit être ni de tourmenter un homme, ni d’annuler un crime déjà commis, ni de satisfaire les passions des particuliers qui ont été les victimes, mais d’empêcher le coupable de causer de nouveaux dommages et de dissuader ses semblables d’en commettre de semblables. La seule et vraie mesure des délits est donc le tort fait à la nation, et non l’intention du coupable ou la dignité de la personne lésée, ou encore la gravité du péché aux yeux des théologiens. Les idées de Beccaria s’imposèrent en une génération. La Révolution française leur donna forme dans le Code pénal de 1791 (p.152)»…

Une scientifique discute même des fragments anatomiques conservés qui auraient appartenu à
Cartouche, avec illustrations. Mais c’est sur le plan littéraire que l’auteur s’est surtout penché, Cartouchecomme sujet de théâtre, de roman, de cinéma, d’études. Comme il le souligne, c’est à un Anglais qui revient l’insigne mérite d’avoir livré la seule relation romancée vraiment dédiée à Cartouche, Daniel Defoelui-même. Et celui-ci n’en était pas à son premier essai : son écrit sur Jack Shepparddépassait alors les ventes de Robinson Crusoë, avec un succès fulgurant en Angleterre comme en France ; anecdote savoureuse : « le jour de son exécution publique ( 16 novembre 1724 ), Jack Sheppard, debout sous la potence, appela Daniel Defoe et lui remit le manuscrit de ses Mémoires devant la foule. Tous des futurs lecteurs»… On fait difficilement mieux dans la dramatisation, et ce n’est que le début puisque l’auteur précise que ces badauds « ne pouvaient soupçonner que le héros du jour se contentait de rendre à l’écrivain un texte reçu quelques instants plus tôt. Depuis, on n’a pas inventé mieux pour le lancement d’un best-seller (p.132)»… En fait, ce personnage fut une extraordinaire source d’inspiration pour les Français, comme en témoigne la liste ci-dessous, non exhaustive et ne comprenant pas les allusions à Cartouchefaites par les Jansénistes, Voltaire, Louis XVIII et bien d’autres encore.

Enfin, pour expliquer pareil succès, l’épilogue se hasarde à relier Cartoucheà l’archétype de l’ombrede la psychologie analytique, que l’auteur explique en citant Carl Gustav Jung. L’idée d’une projection inconsciente du lecteur sur le personnage n’est pas en cause, ou le succès ne s’expliquerait pas ; en revanche, l’identification à l’ombren’est pas convaincante, bien plus le serait celle aux archétypes du hérosou du Soi, ce qui conforterait les propres arguments de l’auteur. En effet, pour réussir autant de coups et tromper son monde aussi longtemps, cet « antihéros» comme dit l’auteur, dut allier talent ( le génie, le Soi ) et volonté ( la raison, le Moi ), selon la formule de Balzac, également cité : « il n’existe pas de grands talents sans une grande volonté. Ces deux forces jumelles sont nécessaires à la construction de l’immense édifice d’une gloire (p.158)». C’est parce que Cartouchefut relativement individué qu’il fascine aujourd’hui encore, c’est parce qu’il réussit là où l’inconscient d’autrui ne l’a pu qu’il y a projection, et c’est ainsi que les esprits libres, comme le sont parfois aussi les malandrins, peuvent se détacher des normes et poursuivre leur voie, quoi qu’en dise la morale : « leur existence a quelque chose qui attire et qui rebute à la fois. Ils osent commettre des actes inavouables, ils bravent l’autorité, ils transgressent les codes de la loi et de la bienpensance, ils s’évadent de l’étouffoir de l’honnêteté quotidienne. Honnis, pourchassés, condamnés, ils échappent à la réalité de leur temps, ils vivent dans la légende (prologue, p.7)»…

http://artslivres.com/ShowArticle.php?Id=1353


Cartouche : Histoire d'un brigand - Un brigand devant l'Histoire
Auteur: Michel Ellenberger
Publication: 2006-09-29


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