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http://www.cultura.com/ressources/products/5/8/1/7/8/488809.jpgTrente-quatre témoignages d'institutrices de la région de l'Oisans forment le socle de cette étude sur l'école du XXe siècle. Ces récits retracent l'histoire de la région, telle qu'elle était perçue par ces maîtresses d'école, évoquant les transformations de la vie rurale de l'avant-guerre à 1968.

 

Ces demoiselles au tableau noir

Souvenirs d'institutrices en Oisans, 1913-1968

Le titre de ce livre en cache un autre, qui pourrait être « Maîtresses d'école du bout du monde ». Un bout du monde, en effet le massif de l'Oisans, au sud-est de Grenoble, avec ses sommets à près de 4 000 mètres, ses vallées et ses rivières tumultueuses aux noms chantants, la Romanche, le Vénéon, le Ferrand, la Lignarre, la Sarenne ou l'Eau d'Olle.

Avant comme après la Seconde Guerre mondiale, les routes sont rares et les chemins acrobatiques, qui conduisent à des villages ou des hameaux perdus, coupés du monde par la neige, les avalanches, les coulées de boue.

La « demoiselle » qui vient de terminer ses trois ans à l'École normale de Grenoble se trouve projetée dans un autre monde : celui de la haute montagne, à la fois rude et exaltant. Mais l'évocation de cet univers à la Zola est aussi un hymne à la joie : une leçon simple, sans grandiloquence, de celles qu'on appelait justement « maîtresses »...

 

Ces demoiselles au tableau noir
souvenirs d'institutrices en Oisans, 1913-1968  

sous la direction de Roger Canac

PUG , Saint-Martin-d'Hères (Isère)
collection L'empreinte du temps
Parution :  mars 2008


Cédric Garcia est professeur de physique chimie au lycée Henri IV de Béziers

 

CES DEMOISELLES AU TABLEAU NOIR - Sous la direction de Roger Canac Presses universitaires de Grenoble


Ce livre, publié aux éditions PUG (presses universitaires de Grenoble), est un recueil des souvenirs de maîtresses d’école (les demoiselles au tableau noir), fraîchement diplômées de l’école normale de Grenoble et nommées dans les hameaux du massif de l’Oisans. Sous la direction de Roger CANAC, cet ensemble de textes est présenté sous forme chronologique de 1913 à 1968. Ce sont les maîtresses elles-mêmes, parfois par des textes très courts, qui relatent leurs périples d’enseignement et de vie. Roger Canac s’inscrit ici dans une collection qui tente de laisser une trace de petits moments de la vie quotidienne en Dauphiné : du récit des guides de Haute montagne, d’adolescents, de paysans ou de simples aventuriers du quotidien, en passant par nos « demoiselles ».

 

Le jeune enseignant que nous avons tous été tend parfois, quelle que soit la qualité de son établissement, au fil des années, à s’apitoyer sur son sort, à se plaindre de la qualité des élèves, à larmoyer sur le manque de matériel, à parfois hurler sur son emploi du temps. Parfois légitimes, ces requêtes semblent pourtant bien creuses à la lecture de ce recueil de textes. Au début du siècle dernier, les maîtresses d’écoles, appelées aussi « demoiselles au tableau noir » étaient nommées sur poste à la sortie de leurs trois années de formation en école normale. A l’image de nos jeunes collègues parfois envoyés en « zones sensibles », ces jeunes filles sans expérience de l’enseignement et de la vie, étaient nommées dans des hameaux du massif de l’Oisans.

 

Le périple commençait souvent en train, puis en voiture ou en calèche, pour finir à pieds. Les affaires de chaque institutrice arrivaient souvent les jours suivants, par le hasard d’une montée vers le hameau d’un commerçant ou d’un artisan bienveillant. Sur place, point d’eau courante, une salle de classe vétuste, un appartement de fonction rudimentaire où le poêle est essentiel. En effet, au fil des récits, on observe que cet objet était le centre de tous les intérêts ; parfois vétuste, il centralisait beaucoup d’efforts car il était essentiel ! Ces jeunes diplômées étaient en effet nommées dans les Alpes, en haute altitude, la où le froid est un ennemi que l’on combat collectivement. En effet, nombreuses furent les situations où ces demoiselles furent aidées par les villageois mais aussi par les élèves qui ne rechignaient pas à la tâche. Au rythme des différents récits, on observe combien la vie quotidienne y était rude mais aussi combien l’entraide était forte.

 

Mais ces jeunes filles devaient passer outre ces difficultés et enseigner. Oui enseigner, dans des classes lugubres, à des enfants de tous âges et donc de tous niveaux, qui venaient parfois de fermes encore plus isolées, avec quelques cartes de géographie vétustes et un matériel réduit à sa plus simple expression. Quelle aventure pédagogique que cela, où la gestion quotidienne de la classe (bois, eau, nourriture) apparaissait aussi prégnante que les tables de multiplications. Les techniques d’enseignement n’auraient pas déplu à Célestin Freinet, tant l’autonomie des enfants était grande.


De cet ensemble de récits transpirent plusieurs choses. La montagne déjà, majestueuse, rude, implacable, parfois colère, souvent douce et illuminée. Ensuite la solitude des ces enseignantes dans leur vie quotidienne mais aussi dans leur enseignement. Enfin une grande chaleur, celle de ce poêle sans qui point de vie ni de classe en hiver. La chaleur de ces habitants de hameaux qui attendaient chaque rentrée leur institutrice, avec respect et curiosité. La chaleur des enfants reconnaissants et travailleurs, la chaleur des veillées collectives et des quelques rencontres avec les collègues. Point de rancune chez ces maîtresses désormais goutant à une juste retraite mais un profond bonheur de pouvoir dire « j’y étais, je l’ai fait ». Certaines y sont même restées à vie ! Le style de l’auteur serait difficilement critiquable puisqu’il y en a beaucoup (34). Le récit chronologique permet d’y distinguer tous les tumultes de notre Histoire (la guerre 39-45), et d’y voir transparaître l’évolution de notre société.

 

A l’heure ou l’hyper consommation nous entoure, où stress et courses effrénées pèsent sur notre quotidien, ce livre est un havre de paix, un hymne à un petit bonheur, une ode à l’humain qui dans la difficulté sait revenir aux valeurs simples d’entraide, de respect et d’humilité. Ce livre devrait être conseillé voire rendu obligatoire à tout jeune enseignant sorti de l’IUFM, futurs professeurs d’écoles ou pas. Pour tout professeur en mal de racines pédagogiques ou qui se sentirait en train de s’embourgeoiser dans son enseignement, ce livre est une véritable bouffée d’oxygène. Il est sans prétention sinon celle de laisser une trace de la vie quotidienne, de ces demoiselles fortes, respectables, au courage incommensurable, et qui surent, à travers leurs récits, nous enseigner de petites leçons de vie.

 

mardi 8 juillet 2008, par Cedric GARCIA

 


Femmes dans la société (47)

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