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Document archives du 01/05/2007- Noble ou roturier, femme ou homme, civil ou militaire, chacun salue en fonction de ce qu'il est, mais aussi de la personne à qui il s'adresse. Ces rituels en disent long sur la hiérarchie sociale, comme en témoigne une histoire de la politesse qui vient d'être publiée.


Réduit à sa plus simple expression à l'époque révolutionnaire, le rituel du salut retrouve au XIXe siècle une complexité à la mesure de celle des rapports sociaux : « Le salut et la façon de s'aborder, écrit un certain P. Pascal en 1845, qui sont caractérisés d'une manière si différente dans les diverses parties du monde, ont surtout à Paris, des formes particulières. [...] Toute l'échelle sociale se retrouverait au besoin dans la gradation des courbes que dessinent les divers saluts. Du maréchal de France au mendiant, du fat au plat, les inflexions sont innombrables dans leur variété, et la plus habile dissertation mathématique ne pourrait les reproduire. [...] Les rapports sociaux et les nuances des positions s'y dessinent d'une manière éclatante, mais rapide. »

Dans ce monde où personne ne va nu tête, c'est la distance entre la main et le chapeau qui détermine la signification du salut : insultant lorsque la main n'esquisse qu'un geste en direction du couvre-chef, humiliant quand elle s'arrête au niveau du menton, froid lorsqu'elle se contente de toucher la coiffe, celui-ci est bienveillant lorsqu'elle soulève le chapeau au-dessus du crâne, et inquiet, voire misérable, lorsqu'elle le redescend ensuite jusque vers les pieds... Les pauvres ignorent le salut, « ils ne savent pas se courber », ricane P. Pascal. En revanche, « à mesure [...] qu'on remonte dans les degrés de la civilisation, la souplesse du salut augmente ; elle atteint sa dernière courbe dans les salons des rois et des grands ».

Les formes du salut sont largement ouvertes au hasard des modes. Néanmoins, par-delà ses avatars, elles manifestent au cours du XIXe siècle des tendances que l'on rencontre alors dans la plupart des rites du savoir-vivre : rigidification, sophistication et phobie du contact physique, surtout entre personnes de sexes différents. Le baiser, par exemple, est encore permis sous l'Empire entre des hommes et des femmes sans liens de parenté ni de longue amitié, notamment à l'occasion de fêtes. Quelques années plus tard, il paraît déplacé, et semble franchement grossier dans les dernières décennies du siècle. On ne se touche plus, ou à peine, et le moins souvent possible. C'est pourquoi le salut normal consiste, à l'époque, en une inclinaison, plus ou moins marquée, de la tête ou du buste. Au début du XXe siècle, l'auteur d'un dictionnaire du savoir-vivre distingue ainsi le salut à la française, « souple, aimable, élégant », « celui des gentilshommes d'autrefois », du salut à l'anglaise alors en vogue dans les salons, qu'il juge fort peu gracieux : « Les pieds sont sur une seule ligne, le buste est raide, les bras tombent abandonnés, et le mouvement de la tête est à sec, automatique, comme serait celui d'une poupée de bois. » Aline Raymond, auteur en 1908 d'un manuel de savoir-vivre, va jusqu'à le déclarer « sec, grotesque et malhonnête ». C'est qu'il s'agit, en saluant, de montrer une réelle déférence - et non de se laisser aller à un réflexe machinal, auquel on n'accorde manifestement aucun sens.

La poignée de main forme une seconde catégorie de salut, où les rôles se trouvent intervertis. Dans le salut à la française, c'est l'inférieur qui prend l'initiative ; avec la poignée de main - qui ne s'impose, sous le nom exotique de shake hand, que vers la fin du siècle -, c'est le contraire, puisque c'est alors à la dame (ou au supérieur) qu'il revient de tendre la main. La raison tient sans doute au contact physique que cela suppose : un homme n'a jamais le droit de se saisir d'une femme. Lorsqu'il serre la main qu'une dame lui a tendue, il ne doit donc le faire qu'avec délicatesse et avec franchise, sans rapidité exagérée mais sans lenteurs suspectes, sous peine de pécher gravement contre la bienséance ; certains estimant que le respect dû au sexe faible exige qu'un homme ne serre la main d'une femme... qu'en restant ganté.

Si ses formes sont variables, le salut lui-même est obligatoire : le refus de saluer une connaissance, assimilé à une offense et à une inconvenance, serait passible, dans l'ordre particulier de la politesse, de sanctions allant jusqu'au duel et, en tout cas, jusqu'à la rupture : ce que Proust décrit dans Du côté de chez Swann. Le coupable, Legrandin, un bourgeois lettré que fréquentent les parents du narrateur, se montre d'ordinaire d'une exquise politesse. Mais un jour, après la messe, le narrateur et son père le croisent aux côtés d'une châtelaine du voisinage. Or, à leur salut « amical et réservé », « M. Legrandin avait à peine répondu, d'un air étonné, comme s'il ne [les] reconnaissait pas ». L'attitude paraît si choquante qu'un conseil de famille se réunit pour en débattre, qui juge finalement que le père « s'était fait une idée, ou que Legrandin, à ce moment-là, était absorbé par quelque pensée », expliquant son apparente impertinence. Peu de temps après, pourtant, ils en auront confirmation : Legrandin, irrémédiablement snob, et ne tenant pas à ce que les gens des châteaux sachent qu'il est lié avec des petits-bourgeois, refusera à nouveau, ostensiblement, de leur rendre leur salut. Ce qui entraînera, c'est bien le moins, un refroidissement durable de leurs relations.

Entre hommes, la forme et les modalités du salut restent peu codifiées. Ce n'est pas le cas lorsqu'un homme salue une femme - et l'on songe ici au baisemain, qui est au savoir-vivre à la française ce que la tour Eiffel est à Paris : un symbole, mais récent et quelque peu usurpé.

Si étrange que cela puisse paraître, la généralisation du baisemain ne remonte qu'au début du XXe siècle. En 1900, la baronne d'Orval, qui est la première à reconnaître sa résurrection, n'en parle encore que comme d'une sympathique curiosité, lorsqu'elle note que « quelques hommes du meilleur monde rééditent la coutume du baisemain, ce geste galant dont la mode s'inspira de Richelieu ». A la veille de la Grande Guerre, une observatrice avisée constate que « presque partout à Paris, quand une femme tend la main à un homme, celui-ci, au lieu de la serrer comme il ferait de la main d'un camarade, fait le mouvement de porter à ses lèvres le bout des doigts qu'on lui offre ». Cet usage entend manifester un surcroît de déférence : « Le geste d'un homme, d'un jeune garçon incliné sur la main d'une femme est d'une grâce et d'une délicatesse exquises. Il est bien plus déférent que le shake hand cavalier, distribué indifféremment aux hommes, aux femmes, aux jeunes filles, aux garçonnets, tous confondus dans la même égalité. » Son principal mérite, estime-t-on alors, est de pouvoir exprimer des nuances, de rompre avec l'uniformisation qui menace sous la forme un peu morne de la poignée de main. D'autant que ce cérémonial subtil ne peut se pratiquer correctement qu'en fonction des circonstances, du lieu et du moment. En la matière, le tact, le goût l'emportent sur la règle, et l'esprit, sur la lettre. C'est d'ailleurs à ce moment, et pour des raisons identiques, que renaît dans les salons parisiens un usage oublié depuis longtemps, la révérence, « ce joli salut de nos aïeules qui consiste à plier légèrement le buste en infléchissant le genou et à se redresser doucement en arrière dans un geste plein de grâce et de noblesse », comme le décrira, en 1932, la comtesse de Magalon dans son Guide mondain.

Mais alors que le XIXe siècle consacre et met en scène, à travers les codes du savoir-vivre, les différences et les hiérarchies sociales, le XXe siècle, après la rupture que représente la Grande Guerre, semble dominé par la tendance inverse : désormais, l'heure est à l'égalité et à la simplification. A cet égard, on assiste à la disparition du port du chapeau, victime de la mode. Cela se traduit, très concrètement, dans les manuels de politesse des années 1950, et notamment, dans le Savoir-vivre aujourd'hui de Lucienne Astruc : « Comment, à l'ère où nous vivons, décrire encore le rituel du salut, puisque filles et garçons ont pour la plupart renoncé à porter un couvre-chef ? » Il n'y a plus lieu d'en parler. Le XXe siècle voit également naître des saluts de types nouveaux, ceux qu'imposent, hors de France, les régimes totalitaires : salut romain des fascistes, « salut allemand » bras tendu des nazis, poing gauche fermé des communistes. Des saluts parfois imités, en France, par les admirateurs de ces régimes, mais qui ne survivront pas à leur chute.

On assiste aussi à la généralisation de la poignée de main : une pratique importée d'Angleterre, et qui, au début du XXe siècle, correspond, entre autres, à la « redécouverte » du corps, à la diffusion de la pratique sportive (autre importation anglaise : on se serre la main à la fin d'un match), et au déclin du gant qui disparaît en même temps que le chapeau. Elle correspond à l'esprit du temps : plus rude, plus rapide, et beaucoup moins soucieuse des distinctions, des nuances et des préséances. Tout le monde a droit au même salut : l'homme pressé, qui incarne cette époque, la distribue indifféremment à ceux qu'il rencontre, accompagnée d'un « comment allez-vous ? », imité de l'anglais, qui n'attend évidemment pas de réponse. Cette poignée de main égalitaire ignore les règles. On ne s'offusque plus d'un oubli, et on ne se demande plus qui doit la tendre le premier, inférieur ou supérieur, homme ou femme, jeune ou vieux : car le XXe siècle a aussi inventé un merveilleux alibi à la grossièreté, la « politesse du coeur », qui permet de se montrer aussi grossier qu'on le veut, à condition d'être sincère et d'avoir de bonnes intentions. Mais ce que l'on pourrait reprocher à une poignée de main n'est pas de l'ordre de la courtoisie : ce serait d'être moite, ou molle, ou exagérément puissante.

C'est peut-être chez les jeunes que survivent encore, en matière de salut, les formes d'une politesse plus construite, plus réglée. Dès la première rencontre, sans même s'être enquis du nom de la personne, on « se fait la bise » sur les deux joues. Mais ce salut peut exprimer ce que l'on veut, et révéler ce que l'on est : la règle veut que l'on se contente de deux bises. Deux, pas moins, car on pourrait déceler derrière le baiser unique une intimité secrète ou une négligence coupable ; surtout pas plus : trois ou quatre, préviennent les nouveaux augures du savoir-vivre, manifestent un tropisme rural ou banlieusard que les adolescents bien élevés éviteront à tout prix, sous peine de passer pour parfaitement ploucs. Ainsi, le salut retrouvera peut-être ce rôle qu'il a plus ou moins perdu au cours du siècle, celui d'être un signe de reconnaissance. L

Par Frédéric Rouvillois

A la manière de la reine Victoria

A la fin du XIXe, une mode nouvelle, assez étrange, s'impose dans certains milieux : « La vieille poignée de main française, noble et digne, au bout du bras tendu droit, et même le secouement britannique, brusque et cordial, avaient paru manquer de chic, et l'on voyait, jeunes gens et jeunes filles, le coude levé à la hauteur de la tête et recourbé en aileron, se livrer à une contorsion pénible autant que disgracieuse », observe dans son manuel, Aline Raymond. Cette coutume bizarre vient d'Angleterre : un jour, souffrant d'un épouvantable furoncle sous le bras droit, la reine Victoria se trouve obligée de saluer de cette manière aussi incongrue que disgracieuse. Ignorant la cause de cette posture inédite, la bonne société s'en entiche aussitôt... et le snobisme fait le reste. Dans les années 1880-1890, la mode est à l'Angleterre, et de même que les messieurs chics cessent de boutonner leurs gilets jusqu'en bas pour imiter le ventripotent prince de Galles, les gens bien semblent prêts à tout, y compris à braver le ridicule, pour singer les manières de la vieille impératrice des Indes. Mais les usages ne durent pas lorsqu'ils ne reposent que sur des modes ; pour s'enraciner, ils doivent aussi correspondre à des besoins, à des réalités ou à des représentations plus profondes. Le salut à la mode Victoria disparut aussi vite qu'il était apparu.

Chapeau bas et baisemain

01/05/2007 – Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=18709




Résumé

Lecteur, lectrice, vous êtes imbattables sur le chapitre de la politesse.

Vous ne mettez pas vos coudes sur la table ni vos doigts dans le nez; vous dites aimablement merci et s'il vous plaît. Mais savez-vous seulement... que les révolutionnaires tentèrent d'interdire aux Français le vouvoiement et les voeux de Nouvel An? Que l'on pouvait encore, sous la monarchie de Juillet, manger la salade avec les doigts, mais que l'on encourait l'excommunication mondaine, ce faisant, sous le second Empire? Qu'une grande dame disposait de centaines de cartes à son nom, qu'elle faisait déposer, cornées de savante façon, au domicile de ceux à qui elle rendait visite? Qu'à un domestique de bonne maison il était interdit d'arborer une moustache? Que le baisemain, cet hommage galant que l'on croit immémorial, est apparu en France au tout début du XXe siècle seulement? Qu'il était fort impoli, jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, de louer une maîtresse de maison pour la qualité des mets qu'elle proposait à ses convives? Pour découvrir l'histoire de la politesse, ses marées subtiles, ses modes byzantines et ses flirts occasionnels avec le bon sens, laissez-vous entraîner dans les arcanes du Bottin mondain et dans les salles à manger bourgeoises, aux courses et à l'opéra, dans les ambassades et les maisons closes, en compagnie de vos mentors : la baronne Staffe et autres auteurs de manuels de savoir-vivre lus par des millions de Français depuis deux siècles, mais aussi Balzac, Alexandre Dumas, Proust, Robert de Montesquiou, Sacha Guitry, Hermine de Clermont-Tonnerre et Nadine de Rothschild...


 L'auteur en quelques mots ...


Né en 1964, professeur de droit public à l'université Paris-V, Frédéric Rouvillois vit à Paris.


Il a publié de nombreux ouvrages d'histoire des idées, dont une Histoire du snobisme (Flammarion, 2008).

Histoire de la politesse de la Révolution à nos jours

Auteur : Frédéric Rouvillois

Éditeur : Flammarion, Paris

Description : 635 pages; (18 x 11 cm)

EAN13 : 9782081217805


Société - Travailleurs sociaux (46)

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