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Interrogé en 1908 par le journal Le Matin sur ce qui lui semble constituer le caractère le plus saillant de la criminalité, l’éminent spécialiste italien Scipio Sighele explique que si la fascination du public pour les récits morbides n’a rien d’exceptionnel, si les formes de violence varient selon qu’une civilisation repose sur la force ou la ruse, l’augmentation invraisemblable de crimes et délits commis par des mineurs est en revanche alarmante et nouvelle, y voyant les stigmates d’une société qui, toujours préoccupée de gagner du temps, abrège le temps nécessaire de l’enfance

 

Dans l’école criminaliste italienne, dont les théories ont jeté sur la philosophie moderne un si vif éclat, le nom de Scipio Sighele brille à côté de celui de Lombroso, rappelle le journal Le Matin, qui ajoute qu’on vient de traduire en français son ouvrage Littérature et Criminalité, et que le passage à Paris de l’éminent spéciale Sighele est l’occasion de lui demander sa pensée sur les développements de la criminalité actuelle, en 1908.


Scipio Sighele
Scipio Sighele
Il y a des gens superficiels qui s’étonnent et se scandalisent en voyant que le public est fasciné par les récits des crimes et en recherche les détails dans les journaux avec une curiosité morbide qui grandit de jour en jour. L’observateur calme et sincère de la psychologie collective ne partage pas cette opinion, qui voudrait être morale et qui est seulement ingénue.

On sait, en effet, ou on devrait savoir, que l’âme humaine a toujours été attirée – comme par l’aimant – par le spectacle du mal, et que tout ce qui est horrible ou pervers a toujours eu sur notre imagination un attrait bien plus grand que ce qui est simple et honnête. La légende biblique est très vraie au point de vue psychologique : les fruits de l’arbre du mal sont bien plus savoureux que les fruits de l’arbre du bien.


Je ne sais pas s’il est vrai que les peuples heureux n’ont pas d’histoire, poursuit Sighele : mais je sais qu’on écrit peu d’histoire et surtout qu’on raconte peu de chronique sur les personnes obscurément tranquilles et heureuses. On les admire, peut-être, mais en silence, et en y mettant cette légère teinte d’ironie avec laquelle on regarde dans le monde tout ce qui est simple, normal et sain. Ce sont des figures trop décolorées, trop uniformes, trop monotones pour notre imagination, car notre œil cherche, dans le paysage humain, des profils plus singuliers et plus hardis qui nous donnent par leur renommée, la souffrance de l’envie, ou par leur audace, le frisson de la peur, ou, par leur perversité, le spasme de l’horreur.


Avant de déplorer ce phénomène, il faudrait chercher à l’expliquer. Et, en cherchant, on trouverait qu’il y a une raison ni vulgaire ni morbide au fond de cet inconscient prestige du mal, au fond de cet intérêt qui passionne les foules pour les récits des crimes et les rend avides de chaque détail.


C’est que nous sentons – sans nous l’avouer peut-être – qu’en étudiant les crimes nous nous étudions nous-mêmes, puisque les crimes d’une époque donnée jettent une lueur éclatante sur l’âme de cette époque ; nous entrevoyons que le crime n’est pas autre chose que le reflet de notre vie, le révélateur de nos mœurs, le symbole pathologique de tout ce qui hurle au fond de notre cœur, de tout ce qui frémit dans les cellules de notre cerveau. Il est comme la fièvre qui, en marquant les phases de notre maladie, marque aussi le degré de résistance et de force de notre organisme ; il est la pierre de touche de notre hauteur ou de notre bassesse morale, comme l’ombre est la mesure de notre taille.


Il suffit de mettre en comparaison les crimes modernes avec les anciens, il suffit de remonter des époques les plus lointaines jusqu’à nos jours pour se convaincre que les grands coupables de chaque époque ont toujours été soumis comme nous le sommes tous aux influences de leurs époques, et que ces influences se manifestent aussi dans l’infamie de leurs crimes.


Ainsi, par exemple, dans les civilisations primitives à base de violence, où la lutte pour la vie se pratiquait essentiellement par la force, où le pouvoir politique était conquis par les armes, où la concurrence commerciale se faisait avec les armées et les flottes, la criminalité était toute ou presque toute affaire de violence, de muscles, et procédait par des moyens féroces : le meurtre, le vol à main armée, le viol.


Au contraire, lorsque la civilisation à base de ruse parut, et se greffa sur l’autre, lorsque la lutte pour l’existence commença à être faite de mensonge et de fraude, lorsqu’on ne conquit plus le pouvoir avec la force, mais avec l’argent, alors la criminalité aussi devint moins brutale et plus rusée ; elle fut toute ou presque toute affaire non de muscles mais de cerveau, et elle procéda par des moyens insidieux et obscurs : le vol, la fraude et le faux.


Et ce n’est pas seulement la façon matérielle d’accomplir les crimes, qui change selon les époques, mais c’est aussi ce que j’appellerai l’orientation morale de la criminalité, explique encore Scipio Sighele. Ainsi, par exemple, au Moyen Age, lorsque la religion et la superstition régnaient en souveraines, grâce à la terreur de l’au-delà, les délires plus ou moins sanguinaires de tous les dégénérés avaient toujours une teinte religieuse et, par contre, à notre époque, où les théories scientifiques ont pris le dessus, celles-ci colorent souvent les penchants déséquilibrés des criminels et des fous.


Les débuts d'un mineur criminel ?
Les débuts d’un mineur criminel ?
Evidemment, on ne doit pas, pour cela, rendre aujourd’hui la science responsable de certains crimes, comme oserait le prétendre quelque myope réactionnaire, oubliant que l’on devrait aussi logiquement rendre la théologie et l’Eglise responsables des crimes anciens. On doit seulement et simplement constater que, par un phénomène naturel et universel de mimétisme, le crime se conforme aux différentes époques et aux différentes attitudes de la pensée humaine et subit l’influence des conditions du milieu historique.

En tenant compte de ces observations générales et en voulant répondre à la question : Quel est, de nos jours, le caractère le plus saillant de la criminalité ? je ne puis que faire cette constatation triste et grave : c’est qu’aujourd’hui le cachet de la criminalité, non seulement en France, mais dans tous les pays civilisés, est l’augmentation énorme, invraisemblable, des crimes et délits commis par les mineurs.


Une armée criminelle composée d’enfants qui n’ont pas encore dix-huit ou vingt ans, une armée juvénile qui grossit désespérément tous les jours, voilà le phénomène le plus dangereux et le plus douloureux de cette aube de siècle.


C’est la jeunesse qui est malade ! s’exclame Sighele. C’est la jeunesse qui est pourrie ! Et cette maladie qui envahit nos enfants ne se manifeste pas seulement dans le crime, mais aussi dans le suicide. Le nombre des suicides d’enfants va augmentant toujours. On croyait que le dégoût de la vie, le refus de la vie pouvaient germer seulement dans ceux qui connurent la vie, ses douleurs et ses déboires.


Et voilà, au contraire, qu’on se tue à quinze ans, à dix ans, même à six ans ! Ah ! Qui saura jamais imaginer la tempête d’idées trop grandes dans ces cerveaux trop petits ; qui pourra imaginer la souffrance de ces âmes d’enfants avant d’accomplir l’acte fatal ?


Il y a évidemment plusieurs causes à ce phénomène, et je ne peux pas les analyser toutes, dans un article de journal ; mais je veux fixer ici celle que je juge être la plus grave et la plus importante. Aujourd’hui, il n’y a presque plus d’enfance au vrai sens du mot. Nos enfants vivent trop comme nous, trop avec nous, ils entrent trop tôt dans la vie, ils ressentent trop tôt le contre-coup de cette existence fiévreuse qui nous entraîne, ils éprouvent trop tôt les émotions et les préoccupations que leur âge devrait ignorer.


Tout s’abrège aujourd’hui dans le monde physique comme dans le monde moral. Notre loi souveraine est la hâte. Abolir le plus qu’on peut et jusqu’où on peut ces obstacles anciens qu’on appelait le temps et l’espace, voilà le but après lequel nous courons avec une vitesse qui donne le vertige, voilà l’idéal où nous mettons notre orgueil.


Et nous sommes en train d’abolir ou du moins de raccourcir l’enfance.


Comme nous devenons vieux avant le temps, de même les enfants, avant le temps, deviennent hommes. Sous l’impulsion d’idées ou de sensations trop supérieures à leur âge, ils deviennent hommes par les désirs et par les passions, non pas par la force et par la constance.


Et de ce déséquilibre entre la loi de nature et les besoins morbides de notre civilisation, de cette antinomie entre ce qu’on peut et ce qu’on veut, éclate dans l’âme enfantine le drame, qui s’appellera crime ou suicide selon les circonstances et selon les prédispositions de l’enfant, mais qui, toujours, révélera l’état anormal de la jeunesse d’un siècle où l’on n’a presque plus le temps d’être jeune.

 

Criminalité des mineurs en augmentation ou quand la société moderne sacrifie le temps de l’enfance
(D’après « Le Matin », n° du 31 mai 1908)
Publié le dimanche 27 novembre 2011, par LA RÉDACTION
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