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http://img.over-blog.com/308x322/1/42/12/52/Photos-Cultess-6/elisabeth-badinter.jpgElle n'est pas de notre époque, mais du XVIIIe siècle, où elle puise ses références, ses interrogations, son inspiration. Naguère biographe de Condorcet, aujourd'hui portraitiste sans complaisance des « intellectuels » des Lumières, Elisabeth Badinter a appris des philosophes la rébellion, la conviction. Et, peut-être, le goût du scandale.


Elisabeth Badinter ne reçoit pas dans son bureau. Elle préfère le salon, immense et rangé. La table de verre scintille, les éléphants d'ivoire somnolent en file indienne. Les piles de livres sont carrées. Elisabeth Badinter y pose droite, la nuque haute ? irréprochable. Son bureau est au premier étage. Elle y accède par un minuscule escalier en colimaçon.


Là, les armoires dégurgitent les livres. Ils recouvrent les murs, la moquette, le canapé, la table de travail surplombée de photographies, coiffent des colonnes irrégulières de dossiers. Ils ont même gagné la pièce d'à côté, pour la retapisser sans l'ombre d'un classement. C'est un capharnaüm. Dans son bureau, Elisabeth Badinter courbe le dos, le nez dans ses fantômes.


Ils s'appellent Maupertuis, d'Alembert, Fontenelle. Ils orchestrent Les Passions intellectuelles , son dernier livre, qui lui a coûté sept années de travail. Ils ont rejoint Condorcet, dont Elisabeth Badinter fut la biographe il y a quelques années, les frères Goncourt ou Mme du Châtelet. L'agrégée de philosophie s'avoue incapable de comprendre son époque sans un retour aux ombres du XVIIIe siècle, qui « contient les origines de nos comportements d'aujourd'hui » .


Et d'abord, le sien. Féministe de la première heure, captivée par les rapports entre hommes et femmes, elle ne cesse de ramener à la surface les Paroles d'hommes de cette époque sur le sort des femmes. Elle fouille, elle extirpe, elle brandit.


Oui, les femmes sont coriaces. La preuve : Émilie, Émilie , ou l'histoire de l'ambition féminine au siècle des Lumières. Non, il n'existe pas de « nature féminine » telle que l'envisageait Diderot. La féminité relève de l'acquis culturel, en témoigne Mme d'Épinay, femme de lettres, amie de Voltaire et protectrice de Rousseau.


Dans le double souci de trouver écho à ses propres idées et de comprendre son temps, Elisabeth Badinter, derrière un phrasé sec, un rigorisme d'apparence, ne tient pas en place. Elle instaure un perpétuel va-et-vient entre deux âges, au risque de scandale retentissant. L'Amour en plus infirme l'idée d'un amour maternel inné : la tendresse d'une mère se gagne au contact de l'enfant, on ne naît pas avec. L'Un est l'autre prévient : à force de brouillage identitaire, demain hommes et femmes se ressembleront ; l'ouvrage définit l'égalité hommes-femmes comme l'acceptation mutuelle des différences. Elisabeth Badinter s'oppose à l'idée d'un déterminisme naturel, au nom d'une liberté d'être, quels que soient le sexe et les mythes auxquels la société soumet.


Elle s'oppose, avec un mélange de sérieux adjudantesque et de transgression jubilatoire. Elle a grandi aux côtés du meilleur contre-exemple en matière de conformité : son père, à lui-seul un gigantesque pied-de-nez à l'ordre social. Marcel Bleustein-Blanchet, l'affranchi, le boulimique, devint marchand de meubles à treize ans... avant de fonder l'empire Publicis. Il eût été étonnant que l'adolescente solitaire qu'elle fut, plongée dans ses « romans policiers de quatrième zone » , entourée d'un dissident inclassable et d'une grand-mère qui ne parlait que le yiddish, ne fît pas montre d'une ténacité et d'une indépendance hors pair.


Lui, il l'observait, perplexe et confiant. Elle, elle l'a vu grimper, s'effondrer après le décès accidentel de Marie-Françoise, la soeur aînée, se relever pourtant. Puis elle s'est vu confier les clés du temple Publicis ? ce qui provoqua la jalousie de Michèle, la cadette.


Difficile de résister à l'ambition contagieuse d'un père adoré, et d'oublier ses mots : « Une fille peut réussir comme un garçon. Alors travaille ! Avec le travail, tu peux tout avoir. » Ou encore : « Elisabeth, tu pourrais faire un effort. » La petite, absorbée par ses lectures, se fiche des modes et du maquillage. Aujourd'hui encore, elle baisse les yeux d'un air presque fautif : « Je devrais faire plus attention. » Mais comment, avec un père pareil, avoir peur d'être différente ?


Adulte, elle s'offre, à son tour, toutes les insolences. Cette figure froide aux yeux d'acier, dans lesquels brille une lueur frondeuse, est incapable de se forcer. D'une fidélité rocheuse à ceux qu'elle a choisis. D'une royale indifférence à ceux qui l'ennuient.


Elle stupéfia son entourage en refusant de signer le manifeste des Chiennes de garde, lancé par Florence Montreynaud après les insultes des agriculteurs contre Dominique Voynet. Motif : elle ne supportait pas « d' être identifiée à un animal » . Elle se déclara publiquement en faveur de la procréation médicalement assistée : « Une femme de soixante ans peut être une très bonne mère. » Elle fut la seule à s'indigner du demi-SMIC offert par Édouard Balladur aux femmes qui acceptaient de rester à la maison.


Elle n'hésite pas à pourfendre un « féminisme différencialiste » en vigueur aujourd'hui, qui soutiendrait la supériorité des femmes sur les hommes. Elle prévient tout net que la parité est une erreur monumentale... Pour elle, c'est confondre égalité et parité ; c'est, surtout, distinguer hommes et femmes « comme appartenant à deux natures différentes » .


« Je démystifie , glisse-t-elle, gourmande. J'adore casser le vernis ripoliné des idées non débattues, des apparences, des valeurs établies. »


Mais n'est-elle pas, justement, le prototype d'une certaine bourgeoisie intellectuelle, humaniste, de gauche, une femme mariée depuis trente ans, mère de trois enfants, installée dans un appartement cossu ? L'ancien garde des Sceaux Robert Badinter, son mari, dit qu'elle fait « la révolution en chambre, comme Kant » . Le mot la fait rire. « Kant, peut-être pas, mais il a raison : je révolutionne le monde près d'un poêle. Sinon, je suis une petite dame très ordinaire. »


Une « petite dame très ordinaire » , philosophe, historienne, sociologue, anthropologue, qui pose un regard d'une justesse terrible sur l'évolution des rapports entre les sexes. A force d'exigence d'égalité, dit-elle, les femmes ont perdu les hommes de vue. « On leur a fait un drôle de coup, aux hommes » , soupire-t-elle pour résumer XY, de l'identité masculine , encore un livre qui fit scandale : « On ne naît pas homme, on le devient » pourrait en être la thèse ; entre l'idéalisation des valeurs féminines et l'appropriation par les femmes des valeurs masculines, les hommes ne savent plus qui ils sont ? « Est-il vraiment nécessaire qu'aujourd'hui une femme vienne dire qu'elle comprend le destin masculin ? » , asséna une critique du Monde .


« Je n'aime pas prendre des coups , précise cependant la philosophe. Mais c'est plus fort que moi : lorsque je ressens une sorte d'indignation intérieure, je pense : «Elisabeth, fonce.» Mais, si quelqu'un d'autre que moi défend mes idées, je me tais. C'est l'idée qui est importante, pas moi. »


Voilà qui fait toute la différence entre elle et les « intellectuels » tels qu'ils apparurent dès 1735, jusqu'à aujourd'hui. Le portrait du groupe qu'elle en trace dans son dernier ouvrage est sans complaisance : l'Académie des sciences est le théâtre de parades mondaines ; Maupertuis et d'Alembert soutiennent la thèse newtonienne de la « terre mandarine » , s'opposent aux vieux cartésiens, mais rien n'est plus grisant, à leurs oreilles, que les faveurs de l'opinion publique.


Pour Elisabeth Badinter, la culture exige la modestie. Il y a chez elle un étrange mélange d'humilité et de majesté, de devoir à accomplir et d'audace suzeraine, le téléscopage de deux cultures : celle de la bagarre, les traces ataviques d'un milieu émigré qui croit au mérite, à l'obstination, et confère au savoir une puissance révolutionnaire ; et puis une autre, celle de ces hommes chers à Tocqueville, ces privilégiés qui firent la Révolution française parce qu'ils ne supportaient pas la moindre entorse à leur liberté.


Elisabeth Badinter est capable de tout tant qu'on lui laisse le choix. Elle se confie si on ne lui demande rien. Alors, loin des polémiques et des affrontements, elle lâche ses cailloux blancs : « Un enfant, c'est la moitié d'une réponse », « j'adore le dialogue sans précaution », « je déteste les choses domestiques » . Et se réserve le mot de la fin : « J'aime bien me lever le matin. »

Bio Express +

5 mars 1944 : naissance d'Elisabeth Badinter à Boulogne Billancourt.

1962-1966 : elle passe une licence de sociologie et de philosophie.

1966 : elle épouse Robert Badinter qui deviendra garde des Sceaux de François Mitterrand.

1966-1970 : naissance de ses trois enfants.

1969-1974 : elle tient régulièrement une chronique philosophique au journal Combat .

1973 : elle obtient l'agrégation de philosophie.

1973-1978 : elle occupe le poste de professeur de philosophie au lycée Guillaume-Budé à Limeil-Brévannes dans le Val-de-Marne.

Depuis 1978 : elle dirige un séminaire à l'École polytechnique.


Par Clara Dupont-Monod

publié dans L'Histoire n° 240 - 02/2001  

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Par DUPONT-MONOD Clara dans L'Histoire n°335 | p. 22 - 23


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