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http://zackwoo.com/gregtozian/wp-content/uploads/2010/09/allen_ginsberg.jpgSorti en DVD le 3 décembre, Howl retrace l’histoire du poème éponyme d’Allen Ginsberg, dont l’éditeur fut poursuivi en 1957 pour vente à caractère obscène. Son procès marqua la libération du monde de l’édition aux Etats-Unis.

 

San Francisco, 1955. Dans une galerie d’art avant-gardiste aux murs de briques étroits, de jeunes Américains sont installés autour de tables, face à une scène improvisée. Ambiance feutrée, lumières tamisées, ils fument des cigarettes et boivent au goulot d’une bouteille de whisky passée de main en main. Debout, Allen Ginsberg, 29 ans, costume froissé et lunettes aux montures épaisses, entame la lecture de son nouveau poème en prose, Howl : « J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruite par la folie, affamés hystériques nus, se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre1… » 


New York, 1957. Allen Ginsberg est interviewé chez lui par un journaliste.


Au même moment à San Francisco, le propriétaire de la maison d’édition City Lights Books, Laurence Ferlinghetti, comparaît devant la justice pour vente à caractère obscène. Publié une année auparavant, Howl and others poems a été condamné par la censure et retiré de la sphère publique.


Inspiré par des documents d’archives, le film alterne entre ces trois moments, entrecoupés de séquences d’animation à l’imaginaire névrotique et dérangeant. Un moyen pour les réalisateurs Rob Epstein et Jeffrey Friedman d’emmener le spectateur dans l’univers psychédélique d’Allen Ginsberg.


Réalisé en 2010, Howl retrace en effet les débuts de vie d’un poème - considéré aujourd’hui comme l’une des œuvres les plus marquantes de la littérature beatnik2 avec le Festin Nu de William Burroughs et Sur la route de Jack Kerouac - nourri du parcours de son poète.


Interprété avec une grande justesse par James Franco, Ginsberg revient sur son enfance, bercé par les séjours en hôpital psychiatrique de sa mère, diagnostiquée schizophrénique paranoïaque. Il évoque ensuite ses années d’étudiant à l’université de Columbia dès 1943 et ses rencontres avec notamment Jack Kerouac puis Neal Cassady. Le premier devient le confident de ses aspirations littéraires et de son homosexualité ; le second l’objet d’une amitié amoureuse.


Après un séjour en hôpital psychiatrique au cours duquel il s’entretient avec l’écrivain Carl Salomon – interné lui aussi et à qui Howl est dédié - Ginsberg décide de se consacrer entièrement à l’écriture. En 1954, il rencontre son compagnon Peter Orlovsky, avec lequel il reste jusqu’à la fin de ses jours.


Howl est le fruit de toutes ces expériences au sein de la communauté des poètes, artistes, musiciens, drogués et internés psychiatriques. Le poème, inspiré tant dans le fond que la forme de Feuilles d'herbe de Walt Whitman, est dominé par la spontanéité d’une écriture quasi-automatique, provoquant une prosodie libre et rythmée proche de la cadence du jazz.


Lors du procès de 1957, le procureur reprochera à l’auteur l’aspect volontairement décousu de son œuvre, son langage cru, ses références explicites aux désillusions sociales américaines et à la sexualité, spécifiquement homosexuelle. Appelés à la barre en tant qu’experts, certains professeurs de littérature y verront une écriture outrageuse, à une époque où l’homosexualité est un crime dans tous les États d’Amérique.


Pour le poète, Howl est une promotion de la franchise. Pour les défenseurs du premier amendement de la Constitution américaine, son procès est un véritable emblème pour la liberté d’expression et l’ouverture d’esprit, tel un prélude au mouvement hippie des années 1960-1970. « Ce n’est pas à nous de choisir ses mots. M. Ginsberg raconte son histoire telle qu’il la voit, plaidera l’avocat de Ferlinghetti. […] La guerre de la censure ne s’achèvera pas dans ce tribunal. Mais votre décision renforcera la pensée libérale ou elle attisera le feu de l’ignorance. Que la lumière soit. Que l’honnêteté l’emporte. »


Des mots de tolérance auxquels font écho les derniers vers du post-scriptum de ce texte brûlant : « Sacrée la surnaturelle intelligente extrêmement brillante bonté de l’âme »3.


Par Camille Barbe

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