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En tête à tête avec la mort - Autant le dire tout de suite : il faut avoir le cœur bien accroché pour lire cet ouvrage. Au fur et à mesure de sa lecture, les boyaux se tordent d'angoisse à la perspective des nouvelles horreurs qui vont nous être contées et, de fait, la vision de la sinistre couverture finit par devenir si insoutenable qu'il vaut mieux la retourner sur sa table de chevet pour ne plus voir l'illustration (un tableau de Brascassat représentant, d'après nature, la tête décapitée du meurtrier Fieschi) ou coller un post-it dessus.


La physiologie étant "la science qui étudie les fonctions et les propriétés des organes et des tissus des êtres vivants" (Le Robert), on distingue un certain humour et surtout de multiples entrées dans le choix du titre puisque la Veuve en question est un objet (donc non vivant) qui donne la mort à des êtres vivants et qui, du fait de ce pouvoir, obtient un statut mythique voire mystique.

Anne Carol est professeur d'histoire contemporaine à l'Université d'Aix-Marseille 1 et membre de l'Institut Universitaire de France. Sa spécialité est l'histoire de la médecine. Elle donne ici un travail stupéfiant : les relations des médecins avec la guillotine et, par extension, leurs recherches sur l'instant exact de la Mort. La quatrième de couverture pose bien le problème : "Comment concevoir qu'une tête séparée en une fraction de seconde du corps soit immédiatement et totalement privée de vie, de conscience, de sensation ?"

Le style est allègre. Les chapitres bien titrés posent d'emblée les objectifs. Des introductions remettent à plat les questions médicales, philosophiques et humanistes. Et les nombreuses citations d'ouvrages de médecins parfaitement gore ramènent brutalement à la nécessité de l'expérimentation. Anne Carol boucle près de trois cents pages d'une lecture dense et passionnante mais ô combien éprouvante.

Après une lumineuse introduction, l'auteur démarre fort en détaillant les modes d'exécution capitale à la fin du XVIIIe siècle (écartèlement des régicides, roue, pendaison, bûcher et décapitation à l'épée seulement pour les nobles) avec leur cortège de "pratiques symboliques préalables telle l'amende honorable, ou la mutilation de la main (parricide, sacrilèges, faux) ou de la langue (blasphémateur)". Le public vient voir la mort arriver lentement. Comme les bourreaux ratent souvent leur coup (les nombreux textes d'époque font froid dans le dos), l'idée du docteur Guillotin, député révolutionnaire, de "refonder la mort pénale sur des bases médicales" grâce à une machine qui infligerait le même sort à tous les condamnés à mort quelque soit leur niveau social et leur crime est acceptée dans l'enthousiasme.

Mais il faut construire la machine et la tester. C'est le chirurgien Antoine Louis qui s'y colle. Après le couperet horizontal, c'est le biseau qui sera adopté avec un poids très fort, des barres rainurées et une lunette. Les machines sont construites à la va-vite pour être expédiées dans toutes les régions de France. Hélas, le couperet se coince dans les rainures gonflées par l'humidité ou montées de travers, il tranche trop haut, trop bas, pas assez… L'auteur nourrit son discours de toutes les données scientifiques et éthiques de l'époque (cinq cents ouvrages consultés). "La guillotine perd très vite, par l'usage intensif qui en est fait, l'aura de modernité ou d'humanité qui avait pu, peut-être, l'entourer à sa naissance. Elle devient le symbole de la Terreur et, pour certains, de la Révolution même." Les sous-titres sont parlant : "les ratés de la machine", "des têtes encore animées ?", "la controverse scientifique (1795)".

Médecins et chirurgiens s'affrontent en deux écoles sur la survivance après le coup fatal. Ils multiplient les expériences sur les têtes fraîchement tombées pour accréditer la thèse de la mort immédiate et impeccable, ou celle de la mort différée et donc la plus horrible qui soit. Parallèlement aux progrès de la médecine, les expériences vont devenir plus sophistiquées grâce à la "bouteille électrique" de Galvani puis la fameuse "pile" de Volta. Ceux qui se contentaient d'observer les têtes et de les titiller au scalpel vont maintenant les brancher pour des effets spectaculaires.

Impossible de résumer plus cet ouvrage incroyable qui se poursuit jusqu'en 1914 car Anne Carol y ajoute l'utilisation des restes des condamnés, les déclinaisons littéraires, et les essais des autres méthodes "modernes" à l'étranger (la chambre à gaz, la chaise électrique). Au final, voilà un ouvrage érudit sur un sujet excessivement dérangeant où l'on découvre que la médecine veut toujours aller au-delà de la mort, pour capter la dernière étincelle de la vie.

Citation

Tantôt prise à partie, tantôt encouragée, la pratique médicale contribue à préciser les frontières fluctuantes du tolérable et de l'intolérable.

 

Rédacteur: Michel Amelin lundi 23 avril 2012 partager : Publier dans Facebook ! | Publier dans MySpace ! |

 


 

http://www.univ-provence.fr/public_html/univ-provence/_fichier/COM/photo/0.336822001289210894.JPGLa veuve mais aussi « Louisette » ou « Louison » du nom du chirurgien Antoine Louis qui a conçu la machine ou encore le grand Rasoir national, le Moulin à silence, la cravate à Capet, la Mirabelle (une allusion à Mirabeau), l’Abbaye de Monte-à-Regret, le Vasistas, la raccourcisseuse patriotique. Au XIXe siècle, on la surnommait aussi la Lucarne et au XXe le Massicot ou la Bécane, des expressions employés par les bourreaux. Le terme de Bascule à Charlot faisait référence à l’exécuteur qui l’avait inaugurée, Charles Sanson et celui de Veuve à Deibler renvoyait à la lignée de bourreaux qui succéda aux Sanson, les Deibler père et fils. Louis-Ferdinand Céline surnommait la guillotine « le prix Goncourt des assassins ».

 

Au grand dam du docteur Ignace-Joseph Guillotin, c’est son nom qui restera officiellement attaché à l’instrument du supplice. Anne Carol rappelle qu’il fut un homme des Lumières engagé dans des projets de réforme sociale et politique, et que rien ne prédisposait particulièrement à s’intéresser à la justice pénale, si ce n’est le fait que son père était procureur du roi. Après avoir voté, le 26 août 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la Constituante aborde la question de la justice et c’est dans ce contexte que le médecin monte à la tribune de l’Assemblée pour présenter son projet de loi sur le système pénal. Il comporte 6 articles qui s’inscrivent tous en rupture par rapport au droit pénal de l’Ancien régime. Le premier s’attaque à la discrimination sociale de la peine, l’ancien code établissant des différences en fonction du rang de l’accusé. Dans la foulée de cette égalité pénale l’article 2 instaure une peine de mort identique pour tous, contrairement à l’ancien système qui distinguait les nobles auxquels était réservée la décapitation, les autres étant suivant les cas condamnés à l’écartèlement pour les régicides, avec une frénésie de supplices préliminaires : tenaillés aux membres et aux mamelles, brûlés au plomb fondu, à l’huile bouillante ou au souffre, leurs restes étaient ensuite calcinés et les cendres dispersées au vent. Les sacrilèges, hérétiques, sodomites, incestueux, incendiaires et empoisonneurs encouraient le bûcher. Les assassins, notamment les domestiques ayant tué leur maître, les bandits de grand chemin, les parricides et violeurs subissaient la roue ; les meurtriers ordinaires, escrocs, faux-monnayeurs, voleurs et receleurs mais aussi les femmes pour des raisons de décence étaient promis à la potence. Chacun de ces châtiments entraînait une longue et terrible agonie, même la pendaison, comme en témoigne la fameuse « danse des pendus », des convulsions en saccade qui agitaient le supplicié si la dextérité du bourreau n’avait pas réussi à hâter la mort par luxation des vertèbres et il arrivait que, pour y parvenir, celui-ci grimpe sur le dos du pendu. En démocratisant la peine réservée au nobles, la décapitation, Guillotin généralise le privilège de la mort instantanée en stipulant qu’elle sera administrée « par l’effet d’un simple mécanisme », sans autre précision. Ce faisant, il ramène la peine de mort à une simple privation de la vie, sans autre forme de sévices ou tortures et les articles suivants confirment cette volonté : ils limitent le châtiment à la seule personne du condamné, épargnent sa famille, souvent dépouillée ou bannie, et posent le principe d’une peine qui s’éteint à sa mort en épargnant à ses restes l’infamie des traitements antérieurs.

 

Mais c’est à un autre médecin, chirurgien de son état, qu’incombera la tâche de concevoir la machine à trancher. Expert reconnu dans l’art d’amputer, il est notamment sollicité comme tel par Voltaire pour une expertise au moment de l’affaire Calas, il est lui aussi un homme des Lumières puisqu’il a fréquenté des philosophes comme Diderot et a rédigé plusieurs articles de l’Encyclopédie ; Antoine Louis, à la demande de l’Assemblée, présente son « Avis motivé sur le mode de décollation ». L’objectif est de réussir la décapitation « en un instant et en un seul coup ». Il imagine la morphologie des « Bois de justice », les « deux poteaux barrés par une traverse », la lourde lame et la position allongée sur le ventre du condamné. Le dispositif sera réalisé par un facteur de clavecins du nom de Tobias Schmidt, le charpentier des Domaines ayant été jugé trop cher. D’où sans doute le surnom donné aux assistants du bourreau, les « accordeurs de piano ».

 

Anne Carol, en détaillant le contexte philosophique et moral de l’époque, montre comment cette nouvelle conception du châtiment suprême résulte à la fois de la préoccupation humaniste des Lumières, illustré par la pensée de Beccaria, l’auteur du Traité des délits et des peines et par les progrès de la médecine, hantée par la question de la définition scientifique de la mort. Le philosophe italien, soucieux du caractère proportionnel des châtiments contestait l’utilité de la peine capitale et suggérait de la remplacer par l’emprisonnement à vie. Le débat fut relayé à l’Assemblée, dès 1791, et certains députés se prononcèrent pour l’abolition, parmi eux Robespierre. Mais les partisans de la peine de mort l’emportèrent et c’est ainsi que fut inscrite dans le marbre du Code pénal l’inoubliable formule qui servira plus tard de bout d’essai au Schpountz de Pagnol : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».

 

Jacques Munier

 

Thème(s) : Idées| Histoire| Médecine

 

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