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http://referentiel.nouvelobs.com/file/1531379.jpgUn ouvrage étonnant, décapant et atterrant, centré sur l'incroyable inspecteur Meunier, chargé en 1747 par le lieutenant de police de Paris, Berryer, de la surveillance des moeurs. Officiellement décédé en 1757, il poursuit, sous de multiples pseudonymes, une carrière d'escroc, de faussaire, d'espion, de souteneur, de manipulateur et de provocateur, dont les péripéties, les audaces et le cynisme, dépassent l'imagination. Mais pas celle de l'historien qui, pris de vertige devant l'accumulation des fausses pistes dont ce brillant enquêteur et littérateur a truffé ses écrits - Louis XV était très féru de ses comptes rendus érotiques - voit sa « patte » dans toutes les grandes affaires de la seconde moitié du XVIIIe siècle, notamment dans l'attentat de Damiens et l'Affaire du collier de la reine. Une enquête « boeuf-carotte » sur les dessous des Lumières, étalés impunément - l'exemple vient de très haut -, et sur une institution profondément corrompue et dépravée qui, en dépit de sa réputation d'efficacité et de loyauté, a lourdement contribué au naufrage de la monarchie. J. C.


Flics véreux au XVIIIe

Article soumis le 01/05/2011 par Robert Muchembled

Par Robert Muchembled

http://www.historia.fr/mensuel/773/flics-vereux-au-xviiie-01-05-2011-57439

 

 

Que d'embrouilles, que de magouilles ! C'est la première impression qui ressort du formidable livre de Robert Muchembled. Son enquête sur la police parisienne au XVIIIe siècle a de quoi laisser pantois tous les ministres de l'Intérieur de la Ve République. Tout n'y est que subterfuges, bidouillages, malversations, trucages. Dans ce que l'on considère alors comme la meilleure police du monde, un homme tire son épingle du jeu. A un point inimaginable ! Il s'appelle Jean-Baptiste Meusnier, et ce serait faire injure à sa mémoire de le qualifier de ripou. Meusnier, c'est bien plus que cela. Un orfèvre de la petite saloperie, un cador de l'entourloupe, un Michel-Ange du faux en écritures. Avec en plus un réel talent d'écrivain, comme en témoignent ses rapports.

 

Ce « caméléon des Lumières », comme le nomme Robert Muchembled, était inspecteur des moeurs sous l'Ancien Régime. En 1757, l'année de tat de Damiens, il organise sa disparition tout en laissant entendre qu'il n'est pas vraiment mort. On suppose en effet qu'il aurait pu être l'instigateur de cette agression contre Louis XV qui valut à son auteur un horrible supplice. Il quitte donc prudemment la capitale quelque temps pour réapparaître à Metz sous le nom de Meunier de Précourt. Après quelques années de forfaitures diverses qui le conduisent jusqu'en Russie, il reprend ses activités parisiennes sous Louis XVI et sous le nom de comte de Précourt, puis de monsieur Martin. Il travaille pour le lieutenant général de police Lenoir -autre beau filou- jusqu'en 1785, puis s'éteint sous l'Empire, où l'on perd définitivement sa trace. Il aura tout de même encore le temps de montrer toute sa roublardise dans l'affaire du collier de la reine.

 

Robert Muchembled est né en 1944. Historien des mentalités, il est professeur à l'université de Paris-XIII-Nord. Il a écrit une vingtaine d'ouvrages dont «Une histoire du diable» (2000) et «Une histoire de la violence» (2008).

Au service du roi tout en sachant se servir, ce Protée de la racaille adore les potins du monde littéraire. Il vilipende Voltaire, ridiculise Rousseau et déclare Diderot dangereux. Meusnier ne dort pas. Il surveille pour exploiter. Des secrets de la ville il tire sa subsistance. Des dessous de la monarchie il fait ripaille. Il est admis dans les parties fines où il repère les princes et les ecclésiastiques, qu'il arrête, humilie et fait chanter; il suit les filles entretenues par les grands aristocrates et monnaie son silence; il arpente le jardin du Luxembourg pour y repérer des prostituées utiles à ses affaires; il écume les tripots pour prélever sa dîme et exploite les juifs, qui obtiennent leur autorisation de séjour contre un pot-de-vin. Le lit des catins devient le fonds de commerce de la bande à Meusnier qui profite de la décomposition de l'Etat dont cette police d'aigrefins ruinée par l'achat de ses charges n'est que le reflet. « Le système engendre des monstres, qui se retournent secrètement contre leurs créateurs, parce qu'ils sont sans illusion sur la pourriture généralisée qui les entoure. »


On se perd quelquefois dans toutes les combines de ce condé libertin et on salue d'autant plus le mérite de l'historien d'avoir éclairé ce chemin si sinueux. Robert Muchembled ne s'en laisse pas compter. Il fouille les bibliothèques, compare les documents, examine les signatures et piste la prévarication comme un « boeuf-carottes » de l'IGS. Il pousse l'enquête au maximum des possibilités. Car, derrière la traque du personnage, il montre la fragilité du statut de l'archive dans la fabrication de l'histoire. Jusqu'où peut-on aller? En suivant un tel menteur, ne risque-t-on pas de mentir soi-même, de se tromper et d'être manipulé par les textes d'un faussaire? Autant de questions qui rendent ce travail passionnant.

 

La malhonnêteté est un jeu compliqué, surtout quand on veut durer. Meusnier ne s'est jamais fait prendre. Mais quelle existence ! Savait-il comment il s'appelait à la fin de sa vie? Eût-il seulement une vie, tellement il en utilisa plusieurs. « Sans scrupules, hardi, entreprenant, méfiant à l'extrême, au point d'effacer soigneusement les traces compromettantes et de brouiller sans cesse les pistes, c'est un aventurier de haut vol. » A côté de lui, Vidocq fait figure d'enfant de choeur. Redoutable manipulateur d'hommes et de femmes, Meusnier surgit des bas-fonds de l'histoire avec son cortège de maquerelles, de curés débauchés et d'aristocrates décadents. Avec la passion de l'historien qui sait qu'il a déniché un sacré personnage, Robert Muchembled réussit à nous faire suivre l'itinéraire de ce flic voyou, à nous perdre dans les méandres de la corruption, et à faire que nous nous retrouvions en fin de course totalement désemparés par un tel tourbillon de crapulerie. C'est ce qui s'appelle un grand livre.

Laurent Lemire

 

Les Ripoux des Lumières. Corruption policière et Révolution,
par Robert Muchembled, Seuil, 580 p., 24 euros.

Source: "Le Nouvel Observateur" du 17 février 2011.

 


Police - Gendarmerie - Femmes (179)

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