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http://www.mollat.com/cache/Couvertures/9782847344288.jpghttp://lh6.ggpht.com/_ZTqb2TXgzpU/SZ8bcLCuuoI/AAAAAAAAFoo/Aq7_sNiXyD8/pottecher.JPGLe procès de Pétain est la première grande affaire de la longue carrière de chroniqueur judiciaire de Frédéric Pottecher à la radio puis à la télévision. Le journaliste, aujourd’hui âgé de quatre-vingt-dix ans, partage son temps entre Paris et son village natal de Bussang (Vosges) où, il y a tout juste cent ans, son oncle, Maurice Pottecher, fondait le Théâtre du Peuple. Le dernier procès que l’ancien résistant Frédéric Pottecher eut à commenter est celui de Paul Touvier, l’ancien chef de la Milice de Lyon. Du procès Pétain, qui débuta le 23 juillet 1945, il a conservé quelques images fortes et plusieurs enseignements.

« Ce procès a commencé dans des conditions d’improvisation absolument extraordinaires. L’instruction avait été gâchée. Nombre de documents importants retrouvés dans les ambassades à Londres et à Washington n’ont pas été examinés. » Il y avait urgence. « On était pressé de juger Pétain. Il y avait des pressions opposées : des gens, qui n’étaient plus collaborateurs, mais qui l’avaient été, disaient : « Le pauvre vieux, il faut le laisser tranquille. » Les autres le traitaient de salaud et réclamaient qu’il soit jugé. » Malgré le climat de tension, « le président Noguères est parvenu à faire régner une certaine discipline. Nous étions tassés dans la salle dans une température étouffante. Il y avait un monde fou, dont, se souvient le journaliste, deux officiers russes en observateurs ».

Premier choc pour Frédéric Pottecher, Pétain lui-même dont l’aspect correspondait peu à l’image d’un vieillard affaibli. « Je ne l’avais jamais vu sauf sur des photos. Tout d’un coup, la petite porte du fond, s’ouvre. Pétain apparaît, très grand et occupant toute la porte. Il porte un pantalon bleu avec une bande noire, ses sept étoiles, le képi sur la tête, les gants blancs. Il s’approche, enlève son képi, ses gants, se met au garde à vous et salue, claquant les talons comme un jeune sous-lieutenant. » Sa morgue frappe l’auditoire. « Il affichait un parfait mépris pour tout le monde. Quand le président Noguères dit les paroles d’usage : « Accusé, je vais procéder à votre interrogatoire, veuillez vous lever pour répondre aux questions. » L’accusé réplique : « Non, je ne me lèverai pas, et je ne répondrai à aucune question ! », sec, on aurait dit un capitaine. » Des clameurs s’élèvent de la salle. « N’ayant pas obtenu de place sur les bancs des journalistes, j’avais trouvé un siège à deux mètres de Pétain, que je voyais de profil. Il avait l’attitude classique de tous les militaires, le képi posé sur la table, les gants à l’intérieur. »

Le jury se composait de vingt-quatre personnes (et non de douze comme habituellement) puisque la Haute Cour avait à juger un ancien chef de gouvernement. Dans ce nombre, douze étaient des représentants des mouvements de résistance et les autres d’anciens parlementaires. La défense a récusé plusieurs jurés, dont Lucie Aubrac, qui eût été, sans cette récusation, la seule femme du jury. « Au sein de la défense, il régnait une atmosphère antiféminine. Et puis les avocats de Pétain ne voulaient pas qu’il y ait des résistants trop affirmés. »

« D’entrée, Pétain a contesté la compétence de la Cour, en bataillant comme un vieux juriste, malin, roublard, astucieux. Il disait que tout était faux, qu’il avait été nommé par le peuple, et que seul le peuple pouvait le juger. On l’a quand même interrogé, mais il n’a rien dit. L’interrogatoire a duré tout au plus un quart d’heure. »

Et puis, le long défilé des témoins a commencé, en tout une centaine de personnes, d’anciens ministres de la IIIe République, des ambassadeurs, des militaires, des affidés notoires de Pétain, tel de Brinon, « le traître total », ou « l’ignoble Darnand », l’ex-chef de la Milice. Parmi les principaux témoins, « Daladier m’a touché, a fait preuve de plus de cran que je ne le pensais. Il a été ferme et accusateur. Paul Reynaud, moins bon, était fin et asticoteur. L’ancien président de la république Albert Lebrun a parlé avec son ton solennel et ennuyeux qu’on lui connaissait, faisant preuve d’une franchise naïve pour parler de son attachement aux formes, au protocole de la République. Enfin Léon Blum a été prodigieux dans le portrait qu’il a dressé de Pétain. »

« Au bout de quatre ou cinq jours, se souvient Frédéric Pottecher, nous avons vu une petite feuille collée à la porte du tribunal : « Le président Laval répondra demain aux questions du président. » Nous étions stupéfaits, nous croyions tous que Laval se cachait encore en Espagne ou en Allemagne. Laval est entré comme un taureau. La tête rentrée dans les épaules. Cravate blanche, canne et serviette. Il était renfrogné, car il avait passé la nuit en prison, après avoir été transporté dans un avion espagnol. Puis il s’est mis à parler - un roi de l’éloquence parlementaire ! Pendant trois heures, il a raconté toute sa vie de président du Conseil, en roulant les « r ». Il a dit des énormités souvent sans intérêt, mais qui montraient le caractère du bonhomme. C’était des discussions sans fin de marchand de bestiaux. A la fin de l’après-midi, le président lui a dit d’arrêter. Le lendemain, on était reparti pour trois heures. Sa ligne de défense consistait à montrer qu’il n’était pas « plus responsable que le maréchal ». Lorsque le président lui a rappelé sa phrase lancée à la radio : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne », Laval a évoqué « le contexte, les circonstances extérieures très délicates (les prisonniers, l’industrie mourante, le moral de la nation au plus bas…), avant d’expliquer que Pétain partageait son opinion. Ce dernier qui semblait somnoler à ce moment-là s’est redressé en grommelant des protestations. »

Les plaidoiries ont été prononcées par trois avocats. Le plus jeune, Jacques Isorni se posait en « romantique », s’apitoyant sur « ce vieillard qui (le) traitait comme son fils »… A la fin, il a tenté, avec plus de force de conviction, de démontrer que Pétain n’aurait été que le jouet de la bande de Laval.

Le 15 août à 4 heures du matin, tout était terminé. Pétain était condamné à mort, mais, à la fin de la lecture du verdict, le président a annoncé qu’en raison de son âge il serait interné à vie dans une enceinte fortifiée. « J’étais toujours là, exténué. J’ai suivi Pétain quand on l’a emmené et j’étais derrière lui quand il est sorti de l’audience. Je l’ai entendu dire : « Eh bien, il n’ont pas été trop méchants pour moi. » Il avait cru qu’il serait fusillé, donc il a très bien accueilli le verdict. Puis il a disparu. » Avant d’être interné, il a été examiné par les médecins, qui l’ont trouvé en parfaite santé. « Quand il est arrivé au Portalet, une espèce de nid d’aigle noir dans les Pyrénées, où il a séjourné avant d’être enfermé à l’île d’Yeu, il a dit : « Je comprends pourquoi ils m’en ont voulu. « Ils », c’étaient Daladier, Blum qu’il avait fait enfermer là sans jugement. »

Pour Frédéric Pottecher, si le procès de Pétain fut un grand procès, « il n’a pas donné tout ce qu’on en espérait ». D’abord, ce fut « le procès de l’homme, pas celui du régime de Vichy ». « On a peu parlé des persécutions, des camps, de la Résistance. Quelques témoins en parlèrent, comme Marcel Paul, qui revenait de Buchenwald, mais cela n’a pas occupé une place essentielle dans le procès. Il fut peu question des millions de juifs assassinés en Pologne. »

Les activités de Pétain, avant la guerre, ont été rapidement évoquées. Seules des allusions firent référence à son appartenance à la Cagoule - Pétain appelait cela des « gamineries ». On fit état des rencontres secrètes qu’il eut avec Franco, lorsqu’il était ambassadeur en Espagne. « Parfois, pendant le procès, il lâchait des remarques qui montraient quelles avaient été ses ambitions, qu’il avait été content d’être à la tête du pays, même dans les conditions où cela s’est passé. Cela ne faisait aucun doute. »

Les limites du procès tiennent à l’époque. De Gaulle aurait souhaité qu’il n’eût pas lieu. « Il trouvait cela grotesque, disait que cela énervait la population. » On a parlé d’une peine d’emprisonnement ridicule qui aurait pu être de cinq ans. Des « anciens combattants », les hommes au béret de De La Rocque, existaient encore, les hommes de Doriot aussi, tous ces gens se faisaient discrets, ils étaient inquiets. Parmi les jurés, un ou deux ont laissé entendre qu’il fallait laisser Pétain libre, qu’on en savait assez, etc. » L’attitude de Pétain au cours de son procès a contribué à limiter les débats. « Il n’était ni bête ni sourd. Il entendait tout. C’était une vieille crapule avec des airs de brave homme. »

« Au fond, la question tournait autour de la trahison. Des éléments ont été apportés au débat. Par exemple, dans la bataille de Ardennes, des routes qui avaient coupées pour freiner la progression allemande ont été curieusement rouvertes sur ordre d’en haut. Un colonel d’aviation en patrouille au dessus de la Sarre avait vu des centaines de chars allemands se dirigeant vers la frontière. Nul n’a tenu compte des informations qu’il rapporta. Tout cela fut dit au procès. » « La question était : Pétain a-t-il trahi ? Si j’avais été juré, j’aurais dit : oui, il a trahi. »

JEAN-PAUL PIEROT.

Propos recueillis par.

Frédéric Pottecher raconte le procès d’une trahison

Article paru le 24 juillet 1995 dans l'Humanité

http://www.humanite.fr/1995-07-24_Articles_-Frederic-Pottecher-raconte-le-proces-d-une-trahison

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Commenter cet article

daragot 22/03/2014 14:32

Si le Maréchal PETAIN avait trahi , comment expliquer le dépôt de fleurs sur sa tombe , chaque année ,par des présidents de la 5éme république , dépôts de gerbe suspendus ensuite sous la pression de certains politiciens ?