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Jean-Louis Crémieux-Brilhac, figure de la Résistance, raconte l'étonnante vie de celui qui fut le discret conseiller de Blum, de Gaulle et Mendès France


Georges Boris, trente ans d'influence, par Jean-Louis Crémieux- Brilhac, Gallimard, 460 p., 25 euros (en librairie le 28 janvier).


De la République, il n'a fréquenté que les coulisses. Du pouvoir, il n'a goûté que les discussions de cabinet. De lui, on n'a presque jamais rien su, hormis une thèse de sciences politiques publiée à la fin des années 1960. Le tour de force de Jean-Louis Crémieux-Brilhac est d'autant plus admirable : raconter ce personnage de l'ombre dont il fut le collaborateur, l'ami et le témoin. Georges Boris (1888-1960) connut trois passions : Blum, de Gaulle et Mendès France. Et Antoinette Sachs, la dernière femme de sa vie. Il les a suivies avec une fidélité exemplaire, ne se jouant jamais des unes pour servir les autres.

La plupart des pères Joseph de l'histoire le sont par défaut. Lui le fut par volonté. Il a 6 ans quand Dreyfus est condamné, 11 quand il est gracié. Les droits de l'homme et le socialisme vont donc marquer la vie de cet homme issu d'une famille juive implantée en Lorraine au XVIIe siècle.


C'est d'abord dans la presse qu'il s'exprime, au travers du journal qu'il a fondé, «la Lumière», avec des articles éclairants sur la politique économique et financière. Georges Boris a ajouté du Keynes dans son Marx, et la crise de 1929 lui donne raison. Quatre ans plus tard, au moment où Hitler s'apprête à prendre le pouvoir, il écrit : «C'est en dirigeant la monnaie et non en se laissant diriger par elle que, sous le régime social où nous vivons, un remède peut être apporté aux grands maux dont nous souffrons.»


 


Cet humanisme le conduit vers Léon Blum. «Quand le premier gouvernement du Front populaire démissionne le 21 juin 1937, constate Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Georges Boris, sans avoir occupé aucun poste officiel, a acquis auprès des dirigeants socialistes l'autorité d'un expert de premier rang.» Cela lui vaut une place éphémère dans le gouvernement Blum de mars-avril 1938 comme directeur de cabinet du jeune sous-secrétaire d'Etat au Trésor, Pierre Mendès France. Le 19 juin 1940, Georges Boris, avec le grade d'adjudant interprète -, il parle parfaitement anglais - se met à la disposition du général de Gaulle et de cette France exilée chez Winston Churchill.

C'est surtout la période londonienne qui retiendra l'attention de cette biographie. Non pas parce qu'elle est la plus longue, la plus fournie, mais parce qu'elle offre quantité de détails sur la manière dont s'est constituée cette France libre et cette Résistance. Crémieux-Brilhac, qui fut aux premières loges, ne nous cache rien des dissensions. «Non, ce n'est pas toujours une sinécure dans la première France libre d'afficher un pedigree timbré du Front populaire.»

On imagine mal ce que fut ce rassemblement hétéroclite de Français libres composés de gaullistes, de maurrassiens antisémites, de communistes bouffeurs de curés qui se tapaient dans le dos aussi vite qu'ils se traitaient de fascistes. Un peu comme si on réunissait aujourd'hui dans une ville d'Europe les partisans de Besancenot, Buffet, Aubry, Le Pen, Bayrou, Sarkozy, et qu'on leur demandait de se mettre d'accord sur un autre nom... dans l'intérêt du pays.


A la BBC, Georges Boris se charge de la guerre des ondes. Avec André Philip, il s'occupe des services secrets. Il est le correspondant attitré de Jacques Bingen, qui a remplacé Moulin après le traquenard de Caluire. A Londres, il devient un homme de l'ombre. A la Libération, il retrouve Mendès France, de vingt ans son aîné. «Sans rien abjurer de son attachement à Blum ni de sa ferveur pour de Gaulle, il érige en esprit à leurs côtés le piédestal de Mendès France. A 56 ans, cet homme si fier va se vouer bénévolement jusqu'à sa mort au service du cadet en qui il a reconnu un des grands hommes de la République nouvelle.»

Georges Boris devient un acteur du mendésisme naissant. Les sept mois et dix-sept jours du gouvernement Mendès France seront aussi intenses que les années londoniennes avec de Gaulle. A sa mort, l'ancien président du Conseil aura ces mots : «Est-ce que vous mesurez ce que je viens de perdre Je vais vous le dire. E était la moitié de moi, la moitié, entendez-vous ? Bien plus qu'un conseiller ou un ami ...»

Ces pages vigoureuses écrites par un homme de 93 ans nous font comprendre une autre façon de faire de la politique. La dévotion à une cause ne passe pas que par les médias. Résolu mais pas décideur, Georges Boris était un timide orgueilleux. Il était taillé pour la discrétion comme d'autres le sont pour la popularité. Il a traversé son époque comme un personnage de Proust, une sorte de Charles Swann à l'héroïsme muet; celui que l'on porte en soi plutôt qu'à la boutonnière.


Le mystérieux Georges Boris enfin révélé

Ici l'ombre !

Jean-Louis Crémieux- Brilhac


Jean-Louis Crémieux- Brilhac, né en 1917, ancien conseiller d'Etat, est l'auteur des «Français de l'an 40» (1990) et «la France libre» (1996).

 

Laurent Lemire

Le Nouvel Observateur

Semaine du 21 janvier 2010

2359

http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2359/articles/a417199-.html

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