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http://feelinjazz.fr/images%20noel/django.jpgInventeur d'un style unique, Django Reinhardt, dont on réédite les albums, aurait eu 100 ans le 23 janvier. Hommage

 Andy Summers, le guitariste de Police, est de passage à Paris. On parle musique, évidemment. Ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un «rocker» qui a consacré un disque à Thelonious Monk («Green Chimneys», 1999). Dans les premières pages de son autobiographie («One Train Later»), Summers raconte qu'un jour Mr. Furneaux, son professeur de musique en cours primaire, lui demanda de parler devant la classe de son intérêt pour le jazz, afin de le donner en exemple à cette bande de vauriens qui le chahutaient sans pitié. «J'ai lâché les noms de Django Reinhardt et de Duke Ellington avec la suffisance d'un fayot qui a pris la grosse tête», écrit-il drôlement. Django, le divin Manouche. L'idole de tout guitariste qui se respecte : «Django est indépassable, un pur génie», dit Summers, qui en revanche ne goûte guère ce qu'est devenu le genre «jazz gitan», souvent réduit à un folklore depuis la mort de son créateur. Cette «école tsigane de jazz», selon la formule plus exacte de Michel-Claude Jalard, connaît actuellement une vogue incroyable dans le monde entier et plus particulièrement en France, grâce à des chanteurs de variété fous de Django comme Sanseverino ou Thomas Dutronc, qui lui au moins connaît cette musique sur le bout du plectre pour s'être longuement et humblement frotté aux caïds du genre.

http://www.cultures-tsiganes.org/cultures_tsiganes/images/django_trilo03.jpg«Je déteste cette pompe rythmique, reprend Andy Summers. Ca m'étouffe. J'ai besoin d'espace. La musique de Miles Davis, voilà mon idéal...» Il n'est pas le seul à ressentir une lassitude certaine devant le clonage ad nauseamcirca 1935. Un quintette de rêve, le premier orchestre de chambre de l'histoire du jazz (pas de piano ni de batterie, que des cordes...), préfiguration de formations comme le trio de Jimmy Giuffre. Un groupe dont les enregistrements constituent les Tables de la Loi de ce swing manouche qui aura été le premier majeur au jazz, fusion miraculeuse du bal musette des faubourgs parisiens, de diverses musiques d'Europe centrale ?- valses hongroises, czardas, musiques juives - et du grand jazz américain que Django et son frère Joseph découvrent, éblouis,du côté de Toulon en 1930. Enthousiasmé par les deux Manouches qu'il avait entendus faire la manche aux terrasses des cafés, un artiste peintre, Emile Savitry, les invite chez lui pour leur faire écouter ses quelques disques de jazz, notamment de Duke Ellington et de Louis Armstrong. Et là, terrassé par le génie solaire du trompettiste, «Django ne dissimule rien de son émotion, écrit Noël Balen, un de ses biographes, au point de ne pouvoir retenir quelques larmes. Il est bouleversé, tétanisé par une révélation dont il ne peut maîtriser la force». d'un style porté à sa perfection par le Quintette du Hot Club de France,

Le destin de Django vient de basculer. A cette époque, il se remet encore doucement du terrible accident du 2 novembre 1928 - l'incendie de sa roulotte - dans lequel il avait perdu l'usage de deux doigts de sa main gauche. Pendant l'année et demie qu'il a passée à l'hôpital, Django a fini par recouvrer, au prix d'efforts inimaginables, sa virtuosité quasi surhumaine et l'expressivité unique de son jeu, mission a priori impossible. Ses médecins en sont restés médusés. Il faut voir Django pour le croire. Universal vient de rééditer un coffret de trois CD ,augmenté d'un bonus inestimable, «Jazz Hot» (1939), le seul film où l'on peut apercevoir Django jouer avec une bande-son synchrone. Vous n'en reviendrez pas.

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/8/9/5/3553300021598.jpgQuelques grands musiciens tsiganes actuels comme Boulou et EliosFerré, Stochelo Rosenberg, Tchavolo Schmitt, David et Mandino Reinhardt, Angelo Debarre, Raphaël Faÿs ou Biréli Lagrène célèbrent toujours ce swing manouche à la perfection. Mais plus qu'à la lettre djangologique, c'est à l'esprit d'aventure de leur maître qu'ils sont restés fidèles. Car Django n'a jamais cessé de se quitter, de rêver chaque jour de «rythmes futurs», pour paraphraser le titre d'une de ses plus hallucinantes compositions de 1940. On ne le répétera jamais assez, Django était tout sauf un conservateur des arts et traditions populaires : un authentique moderne. Des premiers enregistrements de 1928 (banjo et guitare) au côté de l'accordéoniste Jean Vaissade, un des as du musette, aux ultimes et visionnaires enregistrements réalisés en 1953, quelle trajectoire ! Qui passe par le Quintette du Hot Club de France, avec Stéphane Grappelli ou le clarinettiste Hubert Rostaing comme interlocuteurs privilégiés, par les rencontres avec les plus grands jazzmen américains - Coleman Hawkins, Eddie South, Rex Stewart - ou quelque météore comme le violoniste Michel Warlop, ou encore par les ambitieuses tentatives orchestrales du groupe Django's Music...

Mais revenons un instant aux séances du 19 mars et du 8 avril 1953, à quelques semaines de la mort de Django, le 16 mai, à 43 ans. A cette époque, le guitariste a pris ses distances avec Paris. Il ne supporte plus ce statut de musicien de boîtes de nuit. Il passe le plus clair de son temps à peindre ou à pêcherà la mouche, et ne touche pratiquement plus son instrument. Mais depuis la fin de la guerre, la révolution bop, dont Charlie Parker et Dizzy Gillespie sont les meneurs, le travaille. Il admire ces hommes sans réserve, il sait quele futur passe par eux. Alors, armé d'une superbe guitare électrique - il a abandonné depuis un moment sa fameuse Selmer # 503 acoustique - dont il utilise à merveille les possibilités sonores (clarté, volume, sustain), entouré de quelques-uns de jeunes «modernistes» parisiens, dont les pianistes Maurice Vander et Martial Solal, il va ces deux jours-là coucher sur bande des choses absolument fabuleuses, comme «Blues for Ike» (solo totalement parkérien, parfum tsigane inimitable), «Brazil» ou «Decca - phonie». Tout y est, la fluidité, le chant, la clarté, la folie heureuse. Sans ce Django-là, Jim Hall, Pat Metheny ou Pat Martino n'auraient pas existé. Puis Django le Manouche s'est tu. Il ne voulait plus rien. Sinon «la campagne, la p'tite route, le bord de l'eau». Pour l'éternité.


C'était le plus grand guitariste de jazz

Django, le divin manouche

Bernard Loupias

Le Nouvel Observateur - 07/01/2010

 

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