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http://ecx.images-amazon.com/images/I/411xZ3pnkQL.jpgNOTE DE L'ÉDITEUR
Me suis-je endormi ou suis-je tombé dans une sorte d'inconscience, ce n'est pas clair. Je repris progressivement conscience en sentant des coups répétés dans mes côtes. Puis, à l'instant où je réalisais que cette série de coups m'était portée par des chaussures, je fus saisi fermement par le bras, et je repris complètement mes esprits. Un soldat américain me tenait le bras droit, un autre braquait sur moi le canon de son fusil. « Ne bouge pas, tu es mon prisonnier ! »


Ainsi Ôoka Shôhei, soldat japonais mourant, fut-il capturé, le 25 janvier 1945, par deux soldats américains dans l'île de Mindoro. Des récits et des descriptions d'une extrême précision : voilà d'abord ce que nous offre ce Journal d'un prisonnier de guerre, qui évoque l'effondrement des troupes japonaises dans la guerre des Philippines, puis la vie de Japonais détenus par les Américains dans un camp sur l'île de Leyte. Mais le témoignage d'Ôoka est aussi, parmi tous ceux qui sont apparus au vingtième siècle, l'un des plus puissamment méditatifs. Il unit, aux lucides observations d'un survivant, la générosité et la profondeur de pensée d'un immense écrivain.


ÔOKA Shôhei (1909-1988) est parmi tous les romanciers et critiques japonais du vingtième siècle, l'un des plus célèbres. À la guerre des Philippines il a également consacré un roman, Les Feux, avant d'y revenir dans nombre de ses écrits, jusqu'à son dernier roman, La bataille de Leyte.


 

Il serait excusable de représenter un
état d'emprisonnement par un autre.

Daniel Defoe

cité en épigraphe, p. 21




De l'aveu même de l'auteur, une « sombre curiosité » est à la source du Journal d'un prisonnier de guerre, « qui n'est pas véritablement un journal, mais une reconstitution de la vie au jour le jour » 1. Dans la mise en forme des souvenirs de sa participation à l'occupation de l'île de Mindoro, de sa capture par les Américains puis de son internement dans un camp militaire sur l'île voisine de Leyte, Ôoka met à profit le recul dans le temps pour multiplier les approches, les angles de vue et les analyses afin de cerner au mieux les faits tels qu'il en a gardé le souvenir et, surtout, de restituer le plus sincèrement possible les émotions et pensées liées à ce bref épisode de la Guerre du Pacifique. Nul de ses proches — militaires japonais ou américains — n'échappe à la vigilance de cet examen rétrospectif, mais c'est à lui-même qu'il applique sa méthode avec le plus de rigueur.


Exotisme et insularité servent le propos en rehaussant à l'extrême l'absurdité des comportements que la guerre impose aux protagonistes. En se remémorant les instants qui ont précédé sa capture, Ôoka lâche un aveu bref et révélateur : « la scène de deux hommes qui s'affrontent dans les forêts perdues des Philippines est (…) une scène dépourvue de sens » 2 ; plus tard, prisonniers sur l'île de Leyte : « j'en étais arrivé à conclure avec certitude que finalement je n'avais été personne et que j'allais trouver une mort dénuée de sens, sur une île perdue des mers du Sud » 3.


Mais les palissades du camp, pas plus qu'elles ne parviennent à occulter la splendeur du monde, ne dissimulent la vacuité répétitive dans laquelle se déverse la vie des prisonniers : les palissades les plus rigoureuses sont intérieures. Comme semble le suggèrer l'épigraphe empruntée à Daniel Defoe, Ôoka a tiré de cette expérience une image sans complaisance de la vie.

  1. Claude Mouchard, Préface, p. 8
  2. La pluie de Tacloban, p. 119
  3. Les saisons, p. 255

EXTRAIT

Parmi les cent quatre-vingts hommes de notre compagnie chargés de la police dans la moitié de l'île de Mindoro, dix-sept vinrent au camp de prisonniers de Leyte. Tous formés en trois mois au début de l'année 1944, puis envoyés au front, nous constituions pour ainsi dire une « unité à la papa » qu'on ne pouvait guère qualifier de militaire. Dans cette île où les Américains avaient débarqué après l'île de Leyte, nous avions connu militairement un sort pitoyable, mais on ne pouvait pas parler de combats. Ce sort n'était pas parvenu à laminer nos égoïsmes de citadins. Il n'avait pas fait de nous des compagnons d'armes.



Nous n'avions pas été des soldats, mais ensuite nous fûmes à coup sûr des prisonniers de guerre. Jouissant en outre d'un gîte propre, d'un habillement, d'une ration de deux mille sept cents calories et de produits de la cantine, nous étions des prisonniers de première classe. Il y en a même, maintenant, qui qualifient cette période de « paradis » et qui en parlent comme de « la meilleure année de leur vie ».



Pour nous, sur le front il n'y avait rien eu de particulièrement nouveau, mais dans le camp de prisonniers, il y eut à coup sûr du nouveau. En premier lieu, il y avait les palissades qui nous entouraient. Du front, il ne nous est rien resté, mais sans aucun doute il nous est resté quelque chose de notre vie de prisonniers ; quelque chose qui me murmure de temps en temps : « N'es-tu pas encore aujourd'hui un prisonnier de guerre ? »


p. 243



COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE



  • « Les feux » trad. par Seiichi Motono, Paris : Seuil, 1957
  • « Les feux » trad. par Rose-Marie Makino-Fayolle, Paris : Autrement, 1995 ; Paris : Librairie générale française (Le Livre de poche, Biblio, 3375), 2003
  • « Mémoires sur la bataille de Leyte » (extraits), in Nishikawa Nagao, Le roman japonais depuis 1945, Paris : P.U.F. (Ecritures), 1988
  • David C. Stahl, « The burdens of survival : Ôoka Shôhei's writings on the Pacific war », Honolulu : University of Hawai'i press, 2003


Journal d'un prisonnier de guerre / Ôoka Shôhei ; traduit du japonais par François Compoint ; préface de Claude Mouchard. - Paris : Belin, 2007. - 505 p. : cartes ; 22 cm.

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