Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


http://medias.francetv.fr/bibl/url_images/2006/10/04/image_7651305.jpgEn 1924, le Breton Guillaume Seznec était condamné aux travaux forcés à perpétuité pour un crime qu’il nia toujours avoir commis. Depuis près de quatre-vingts ans, les défenseurs de l’innocence de Seznec n’ont pas désarmé. Une étrange affaire qui n’a cessé de soulever les passions. Les explications de Michel Pierre, spécialiste de l’histoire du bagne.


L’Histoire : On a beaucoup parlé ces derniers mois de l’affaire Seznec. La garde des Sceaux, Marylise Lebranchu, qui, dès son entrée en fonction, s’était prononcée en faveur de la révision, a déposé fin mars 2001 une requête devant la commission de révision des condamnations pénales : une procédure extrêmement rare. A la très grande joie du petit-fils de Guillaume Seznec, Denis, qui clame depuis trente ans l’innocence de son grand-père. Et de nombreuses personnalités favorables à cette démarche. Quel peut être le rôle de l’historien dans une affaire comme celle-là ?

Michel Pierre : Il faut d’abord rappeler les faits et tenter d’aller au fond du dossier. Si chacun a entendu parler de cette affaire, et si la majorité de l’opinion publique croit de bonne foi à un cas d’erreur judiciaire, la part belle est faite aux approximations et à l’irrationnel.

A l’origine, il s’agit d’une disparition. Le 25 mai 1923, Guillaume Seznec, propriétaire d’une scierie près de Morlaix, dans le Finistère, et son ami Pierre Quémeneur, conseiller général de ce même département, partent pour Paris à bord d’une Cadillac issue des lots de véhicules bradés par l’armée américaine après la Première Guerre mondiale1. Les deux hommes comptent la vendre à Paris et ainsi débuter un trafic lucratif, d’autant que l’on raconte que la jeune Union soviétique est très intéressée par de telles acquisitions.

Dans la nuit du 27 au 28 mai 1923, Guillaume Seznec revient seul à Morlaix en expliquant que la Cadillac a accumulé pannes et crevaisons entre la Bretagne et la région parisienne et que, parvenus à Dreux, les deux hommes se sont séparés. Quémeneur, excédé, aurait décidé le 25 au soir de prendre le train pour Paris. Seznec continuant seul en voiture puis finalement renonçant à quelques dizaines de kilomètres du but pour s’en retourner à Morlaix.

Deux semaines s’écoulent, Pierre Quémeneur ne reparaît pas. Sa soeur s’inquiète avant d’être rassurée par un télégramme envoyé du Havre et ainsi libellé : « Ne rentrerai Landerneau que dans quelques jours, tout va pour le mieux. » Mais les jours passent sans plus de nouvelles et la famille finit par porter plainte. Commence alors l’enquête.

L’H. : Comment en arrive-t-on à soupçonner Guillaume Seznec d’avoir une part de responsabilité dans la disparition de Quémeneur ?

M. P. : Dès le début, la police considère avec méfiance le dernier témoin à avoir vu Pierre Quémeneur vivant. Le commissaire Vidal, qui dirige l’enquête, est rapidement persuadé de la culpabilité du maître de scierie. Le personnage lui semble fuyant, peu clair dans sa description des faits.

De plus, les renseignements qui parviennent de Bretagne ne sont pas favorables au suspect : on le dit brutal, cassant, procédurier. Pour avoir dirigé une blanchisserie industrielle à Brest ayant eu pour client l’armée américaine après 1917, il a la réputation d’être un profiteur de guerre. Peu à peu se dégage le profil d’un coupable idéal, d’autant que Seznec n’apporte au-cune réponse logique à des questions pourtant simples.

Pierre Quémeneur, affirme Guillaume Seznec, s’est fait déposer vers 22 h à la gare de Dreux après qu’ils eurent dîné ensemble dans un restaurant de la ville. En réalité, révèle l’enquête, c’est à Houdan, aujourd’hui dans les Yvelines, que les deux hommes se sont séparés.

Or, à la gare de Houdan, le premier train pour Paris n’était annoncé qu’à 3 h 40 du matin. Qu’aurait fait alors Pierre Quémeneur pendant toutes ces heures ? Il n’y a, de plus, ni trace d’un billet acheté ni le moindre témoin à l’avoir vu sur les quais. En revanche, le chef de gare et son adjoint certifient avoir effectivement remarqué une grosse automobile à proximité de la gare avec deux hommes à bord. Personne n’en serait cependant descendu.

Les policiers ne comprennent pas non plus pourquoi Guillaume Seznec, avec une voiture en si mauvais état, choisit de rentrer en Bretagne alors qu’il se trouve à proximité de Paris, but du voyage... De plus, la fouille du véhicule organisée à Morlaix a relevé la disparition du cric. On devine les conclusions qu’ils en tirent !

L’H. : Le cric comme arme du crime, admettons. On ne l’a jamais retrouvé ! Ni le cadavre, au demeurant. Et il n’existe aucun mobile apparent...

M. P. : C’est pour cela que l’enquête se prolonge de longs mois avec énormément d’éléments nouveaux qui vont peser lourd lors du procès.

Ainsi, on analyse le fameux télégramme du Havre signé « Quémeneur » pour conclure qu’il s’agit d’un faux que Guillaume Seznec aurait pu parfaitement envoyer de cette ville : le suspect est incapable de produire un alibi prouvant de manière irréfutable sa présence en Bretagne à cette date.

De même, des témoins affirment l’avoir vu, de nouveau au Havre, quelques jours plus tard, où il aurait acheté une machine à écrire qui lui aurait servi à rédiger une fausse promesse de vente sous seing privé entre lui-même et Pierre Quémeneur, ce dernier lui vendant une très belle propriété pour un prix relativement dérisoire. Dès lors, le mobile devient clair pour les enquêteurs. D’autant que l’on retrouve le 20 juin, toujours au Havre, la valise et les papiers de Quémeneur parmi lesquels figure un exemplaire de cette promesse de vente.

L’H : Oui, mais la culpabilité de Guillaume Seznec n’a pas pu être prouvée. Il est pourtant inculpé, puis jugé par la cour d’assises de Quimper et condamné, le 4 novembre 1924, à la peine des travaux forcés à perpétuité. Comment expliquer une si lourde peine ?

M. P. : Il est certain que l’attitude de Guillaume Seznec pendant le procès n’a pas plaidé en sa faveur. Le faisceau de présomptions est sérieux, les témoins à charge crédibles, et l’avocat de la défense, Me Marcel Kahn, manque du charisme théâtral important en ces circonstances. En outre, Guillaume Seznec a tenté maladroitement, par des écrits tombés aux mains de la police pendant son incarcération, de demander à sa femme de solliciter, moyennant finances, des témoignages en sa faveur...

Tout cela va peser lourd dans la décision des jurés qui, à la majorité, le considèrent comme coupable de meurtre. Toutefois, la préméditation n’est pas retenue, ce qui vaut à Guillaume Seznec d’échapper à la peine capitale.

L’H. : Comment est-il possible de déclarer Guillaume Seznec coupable alors qu’il n’y a toujours ni cadavre, ni arme du crime ?

M. P. : C’est le principe de l’« intime conviction » du droit français, conçu pour éviter ce qui pourrait relever du « crime parfait ». Et les protestations d’innocence de Seznec, constantes au long du procès, n’y ont rien fait. Les jurys d’assises ont souvent été confrontés à ce type de situation.

Songeons par exemple au procès Landru qui s’était déroulé en 1921 et qui demeure très frais dans la mémoire de la presse et de l’opinion publique lors du procès de Quimper. Dans ce cas aussi le coupable avait affirmé son innocence, y compris jusqu’au pied de l’échafaud(2).

L’H. : Comment l’opinion réagit-elle à la condamnation de Guillaume Seznec ? Existe-t-il le sentiment d’une possible erreur judiciaire ? N’y a-t-il personne pour souligner qu’il demeure un doute sur la réalité du crime et qu’il aurait pu profiter à l’accusé ?

M. P. : On peut penser effectivement qu’il vaut mieux prendre le risque de laisser des coupables en liberté que de condamner un innocent. Les jurés n’ont pas adopté cette attitude et le verdict est prononcé dans une atmosphère très hostile à Guillaume Seznec.

Les journalistes présents sur place ?car le procès fait les grands titres de la presse locale et nationale ? éprouvent peu de sympathie pour l’accusé. Mais ils soulignent avec admiration le comportement de la famille, de la mère et de la femme, qui se battent avec un rare courage pour que soit reconnue l’innocence de l’inculpé.

L’H. : L’opinion a beaucoup évolué depuis. Guillaume Seznec est aujour-d’hui souvent présenté comme la victime d’une dramatique erreur judiciaire. Comment expliquer un tel retournement ?

M. P. : Guillaume Seznec part pour la Guyane par le convoi d’avril 1927. Il y restera vingt ans avant d’être gracié lors de la liquidation du bagne, et de revenir en France en 1947 où il connaît d’autres drames (ainsi le meurtre de son gendre par sa propre fille Jeanne). En novembre 1953, il est renversé par une camionnette ; il meurt en janvier 1954.

Pendant tout ce temps, sa famille a continué à se battre, rejointe par quelques journalistes, par un ancien juge d’instruction, Charles Hervé, et par la Ligue des droits de l’homme. Tous multiplient articles, réunions, ouvrages susceptibles de susciter un mouvement en faveur du forçat. Mais il faut bien reconnaître que rien de tout ce qui est alors écrit n’est véritablement convaincant.

L’H. : Il y a pourtant cette réunion à Brest en 1934 où Charles Hervé, justement, réunit des jurés de Quimper qui, après ses explications, envoient une lettre commune demandant la révision du procès. C’est reconnaître que les jurés ont pu se tromper en 1924.

M. P. : Ce juge Charles Hervé est un curieux personnage dont le comportement mériterait d’être étudié(3). Il est persuadé que le véritable coupable est le frère de Pierre Quémeneur, Louis. Sa fougue, son statut ont bien évidemment influencé des jurés qu’il réunit dix ans après les faits et qui se laissent convaincre comme ils l’avaient été par des conclusions diamétralement opposées lors du procès de Quimper.

Dans l’action de ce juge déclenchant localement des initiatives de la Ligue des droits de l’homme en faveur de l’exilé, il est passionnant de reconnaître la montée d’un sentiment identitaire breton autour de Guillaume Seznec. Celui-ci devient une sorte de Dreyfus breton, une victime des policiers et de la justice de Paris ? et ce même si les jurés étaient quimpérois...

C’est toute une province qui va se reconnaître dans le forçat matricule 49302 clamant toujours son innocence. Henri Charrière, parlant dans Papillon des objets fabriqués puis vendus par les bagnards aux visiteurs de passage, souligne : « Pour les marins bretons, un truc marche infailliblement : n’importe quel objet avec le nom de «Sezenec» [sic](4). »

Faut-il voir dans cette réaction des Bretons un élément d’un sentiment plus général de révolte vis-à-vis de Paris ? Celui-ci mêlerait le souvenir du lourd tribut des morts du premier conflit mondial (avec 220 000 tués ou disparus, la Bretagne est proportionnellement la province de France qui a le plus souffert de la saignée de la Grande Guerre) et un vieux sentiment d’oppression qui va s’incarner dans Seznec : les Bretons ne peuvent admettre que le denier témoin à avoir vu Quémeneur vivant ait pu bénéficier d’un procès équitable ni d’une enquête sérieuse.

L’un des aspects les plus intéressants de l’affaire Seznec réside dans sa relation à la Bretagne, parfois de manière tout à fait passionnelle. Dès les années 1930, puis après la Seconde Guerre mondiale et encore aujourd’hui, le nom de Seznec fait partie d’un curieux panthéon.

Ainsi, lorsque le groupe Tri Yann enregistre en 1995 un CD intitulé Portraits , il consacre des chansons, entre autres, à l’Irlandais Gerry Adams, à Arthur Plantagenêt, à Goulvern Salaün qui déclencha une émeute à Nantes en 1675 avant d’être arrêté et exécuté, à Anne de Bretagne et... à Guillaume Seznec. De même, il paraît normal que Mme Lebranchu, garde des Sceaux, soit favorable, comme ancienne maire de Morlaix, aux démarches actuelles pour rouvrir le procès.

L’H. : Si certains réclament la réouverture du procès Seznec, n’est-ce pas aussi qu’il y a eu des points faibles dans l’accusation, des preuves forgées de toutes pièces, des témoins manipulés, des faux témoignages extorqués, des pistes laissées inexplorées ?

M. P. : Je l’ai parfois cru. J’en suis moins certain aujourd’hui. Pour qui reprend les écrits et les comptes rendus du procès, tente de comprendre l’enquête, tout semble s’être déroulé dans les règles : ce sont tout de même 148 témoins qui ont été convoqués à la barre en 1924...

A moins d’imaginer je ne sais quelle invraisemblable machination qui peut satisfaire des esprits inventifs, mais ne correspond à rien de plausible.

L’H. : Le fait que l’un des inspecteurs ayant enquêté en 1923, Bonny, ait été mêlé à l’affaire Stavisky en 1933 et se soit retrouvé dans la Gestapo avant d’être fusillé à la Libération jette tout de même une ombre sur le travail d’investigation.

M. P. : C’est vrai qu’on a aussi accusé Bonny d’avoir déposé dans la scierie de Guillaume Seznec la fameuse machine à écrire ayant servi à rédiger la promesse de vente entre Quémeneur et l’accusé.

Il est certain que ce policier brillant a pour le moins mal tourné. Mais chacun est-il à ce point prédestiné qu’être un collaborateur de la pire espèce pendant l’Occupation signifie qu’on était déjà une crapule vingt ans plus tôt ?

L’H. : Vous avez évoqué une « machination ». Certains ont même parlé d’une affaire d’État. Sur quoi repose cette hypothèse ?

M. P. : Sur le fameux trafic de Cadillac avec l’Union soviétique. Nous aurions ainsi deux honnêtes Bretons, manipulés par je ne sais quelle officine liée au pouvoir de la IIIe République, avec des hommes politiques de haut rang et de grand renom qui, pour éviter d’être compromis dans un trafic douteux, se seraient débarrassé de Pierre Quémeneur et auraient fait condamner Guillaume Seznec avant de tenter de le liquider en 1953 en le faisant renverser par une camionnette. C’est de la bande dessinée ! Nous nous trouvons là dans un scénario des Pieds Nickelés !

En 1923, en pleine Nouvelle Politique économique (NEP), l’Union soviétique, sauf peut-être de manière très marginale, négocie d’autres marchés, sans s’encombrer de possibles achats de véhicules vieux déjà de cinq ans et souvent en mauvais état. Dès lors, l’hypothèse de l’affaire d’État ne tient pas. Elle repose en fait sur l’éternelle théorie du complot des corrompus contre les simples et honnêtes gens.

Elle devient même grotesque lorsqu’on lit dans le dernier livre écrit sur son grand-père par Denis Seznec que les coupables des malheurs de Guillaume sont... les francs-maçons. L’auteur reconstitue ainsi un dialogue supposé entre le forçat et le directeur de la TSF de Saint-Laurent-du-Maroni qui, faisant référence au général de Gaulle, aurait dit au condamné : « Chacun sait que le Général hait farouchement les francs-maçons et que certains d’entre eux ont été mêlés à cette affaire, je ne saurais vous dire les noms, Seznec, mais c’est ce qui se dit en haut lieu(5). »

Il y a ainsi d’incroyables perversions de raisonnement où les mots « trafic » et « complot » renvoient automatiquement au pouvoir, et le pouvoir aux francs-maçons avec un détour par les Soviétiques et, pourquoi pas ?, par les Cadillac, symboles du capitalisme américain.

L’H. : Il n’en demeure pas moins que le mystère de la disparition de Pierre Quémeneur reste entier. Quelles autres hypothèses peut-on avancer ? Certains témoins affirment l’avoir vu à Paris après la date de sa disparition. N’aurait-il pas pu fuir à l’étranger ?

M. P. : C’était l’hypothèse du célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher qui, dans un numéro de l’éphémère revue J’Accuse (6), affirmait, en 1990, que Pierre Quémeneur s’était enfui aux États-Unis. Un témoin lui avait assuré qu’un certain Quémeneur avait trafiqué avec son père lors de la prohibition : Frédéric Pottecher penchait dès lors pour la thèse de l’assassinat de l’ancien conseiller général lors d’un règlement de comptes entre bootleggers...

L’H. : Si l’on écarte l’hypothèse du complot d’État et de l’exil aux États-Unis, on bute toujours sur les mêmes interrogations. D’autre part, la culpabilité de Seznec n’a jamais été prouvée. Le doute n’aurait-il pas dû profiter à l’accusé ?

M. P. : Avec notre vision contemporaine de la justice, nous pouvons le penser. Mais, à l’époque, ce n’était pas de pratique courante et le faisceau d’indices défavorables à l’accusé était pour le moins troublant. Quoi qu’on en dise, et encore aujourd’hui, il semble qu’il soit aussi difficile de prouver l’innocence que la culpabilité de Seznec. Il faut se garder de mouvements d’opinion qui concluent au statut de « martyr » et d’« innocent » avec la même pulsion passionnelle qui a pu entraîner en d’autres temps une condamnation à la guillotine.

Je citerai cette phrase du quotidien L’Œuvre , contemporaine du procès : « L’opinion publique, instable, inconsistante, inconsciente et irrésistible comme un raz de marée. » Une opinion publique qui, de nos jours, considère Guillaume Seznec comme innocent avec la même ferveur qu’elle l’avait voué aux gémonies en 1924.

On ne peut pas, en matière de justice, considérer que tout est affaire de sentiments, aussi honorables soient-ils. J’ajoute qu’à force de vouloir trop prouver, on dessert la cause que l’on prétend défendre.

L’H. : Vous êtes spécialiste de l’histoire du bagne. Que pensez-vous de la manière dont sont rapportées les années que Guillaume Seznec a passées en Guyane ?

M. P. : Telles qu’elles sont rapportées par son petit-fils dans un ouvrage récent, on entre justement dans la catégorie du roman où l’auteur prend de singulières libertés avec la vérité historique.

Ainsi, en affirmant que Guillaume Seznec aurait été un moment compagnon d’évasion du docteur Bougrat, héros d’une des affaires les plus célèbres des années 1930(7). Ce dernier, ensuite réfugié au Venezuela, en aurait certainement fait mention dans les entretiens qu’il a accordés de son vivant et les archives en conserveraient également la trace.

De même la présentation qui est faite par Denis Seznec dans son livre tant des conditions de détention au dépôt de Saint-Martin-de-Ré, du voyage des condamnés sur La Martinière ou de la vie quotidienne dans les bagnes de Guyane dans les années 1930, ne relève pas de la vérité historique.

Ce type d’ouvrage tend à instaurer une sorte de confusion entre la peine de la transportation telle qu’elle a été vécue en Guyane à cette époque et les camps d’extermination nazis. Ce qui est historiquement faux et moralement inadmissible. Comment comparer, par exemple, les trains de la mort avec les convois de La Martinière où on ne déplorait soit aucun décès (pour la moitié des voyages entre 1924 et 1938) soit quelques cas pour près de 700 transportés ou relégués(8) ? Avec de telles pratiques, on banalise la Shoah et on s’empêche d’approcher de la vérité lorsque qu’il devient important d’évoquer tout ce qui est ou a été scandaleux dans les univers pénitentiaires français.

L’H. : Pourquoi, après tant d’années, l’affaire Seznec continue-t-elle de susciter une telle passion ? Et vous-même, d’où vient votre intérêt pour cette vieille histoire ?

M. P. : Étant moi-même breton, j’ai souvent entendu parler de cette affaire. Comme historien du bagne, j’ai eu l’occasion de la croiser dans les archives et dans des témoignages recueillis en France ou en Guyane. J’ai été peu à peu intrigué par tous les efforts faits par les partisans de l’innocence de Guillaume Seznec alors qu’elle continuait de ne pouvoir être établie. Il y a eu plusieurs tentatives de révision ? la dernière en 1996 ? et aucune n’a jamais pu remettre sérieusement en cause le verdict de 1924.

Demeurent cependant tous les ingrédients d’une énigme qui n’est toujours pas résolue. A laquelle il faut ajouter l’émotion suscitée par le drame d’une famille dont la saga est digne des grands feuilletons du XIXe siècle. Par exemple le téléfilm d’Yves Boisset, L’Affaire Seznec , qui passe très régulièrement sur le petit écran, véhicule tous les clichés du drame exemplaire de Guillaume Seznec, interprété ici par Christophe Malavoy.

Enfin, le bagne renvoie à tout un ensemble d’images qui, de Jean Valjean à Chéri-Bibi et Irma la douce, appartient à notre mémoire commune. Et quelles que soient les conclusions apportées par la justice dans les mois qui viennent à ce drame ancien, Guillaume Seznec appartient pour jamais à cette mythologie.

En 1924, le Breton Guillaume Seznec était condamné aux travaux forcés à perpétuité pour un crime qu’il nia toujours avoir commis. Depuis près de quatre-vingts ans, les défenseurs de l’innocence de Seznec n’ont pas désarmé. Une étrange affaire qui n’a cessé de soulever les passions. Les explications de Michel Pierre, spécialiste de l’histoire du bagne.


(Propos recueillis par Séverine Nikel.)

L'affaire Seznec « Une innocence difficile à prouver »

Par Michel Pierre
publié dans L'Histoire n° 257 - 09/2001  Acheter L'Histoire n° 257  +


Pierre (Michel)

Date de publication : 2007

Michel Pierre, licencié d’histoire de l’art et d’archéologie, agrégé d’histoire, maître de conférences à l’IEP de Paris pendant de nombreuses années avant d’effectuer plusieurs missions pour le compte du ministère français des Affaires étrangères ( directeur de l’Institut français de Florence, Conseiller de coopération près l’Ambassade de France à Alger...). Il a assuré, toujours dans ce même ministère, la responsabilité de la sous-direction « Archéologie et recherche en sciences sociales ». Depuis septembre 2007, Michel Pierre est directeur de la Saline royale d’Arc-et-Senans (Doubs).

Spécialiste d’histoire coloniale et d’histoire pénale, il a publié plusieurs ouvrages et articles sur les bagnes de Guyane.

Contact : mlpierre@orange.fr

michelpierre@salineroyale.com

Eléments de bibliographie.

L’Exposition coloniale (avec C. Hodeir ), Bruxelles, Complexe, 1990.

Co-auteur de Histoire des galères, bagnes et prisons en France, Toulouse, Pivat, 2002.

Florence. Le guide, Paris, Autrement, 2003.

Une autre histoire du XXe siècle, Paris, Gallimard, « Découvertes », ( dix volumes parus ) 1999.

Le dernier exil. Histoire des bagnes et des forçats, Paris, Gallimard, collection « Découvertes » 1989, réédition 2007.

La légende noire du bagne. Journal du forçat Clémens, Paris, Gallimard, 1992.

Bagnards. La terre de la grande punition. Cayenne 1852-1953, Paris, Autrement, 2000. Edition revue de La terre de la grande punition. Histoire des bagnes de Guyane, Paris, Ramsay, 1982.


Notes :

1. Au total, 2 905 Cadillac furent transportées au-delà de l’Atlantique pour le compte de l’US Army

2. Arrêté le 12 avril 1919, Henri Désiré Landru est accusé d’avoir tué neuf femmes et le fils de l’une d’entre elles et d’avoir brûlé leurs corps dans sa cuisinière à charbon. Le 25 février 1922, il est condamné à mort puis exécuté.

3. Dans son livre L’Affaire Seznec (Plon, 1988), Denis Langlois montre comment le juge Hervé était la proie d’hallucinations.

4. Henri Charrière, Papillon , Paris, R. Laffont, rééd. 1995, p. 319.

5. D. Seznec, Seznec, le bagne , Paris, R. Laffont, 2001, p. 284.

6. J’Accuse , n° 5, juillet-août 1990, pp. 83-86.

7. Pierre Bougrat est accusé en mai 1925 d’avoir assassiné un comptable. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, il s’évade de Saint-Laurent-du-Maroni en août 1928. Cf. Christian Dedet, Le Secret du docteur Bougrat , Paris, Phébus, 1988.

8. Sur les 23 convois de La Martinière de 1921 à 1938, comprenant chacun une moyenne de 600 condamnés vers la Guyane, 10 n’ont eu à déplorer aucun décès lors du voyage. Pour les autres, les chiffres vont de 1 à 3 (sauf en 1922 : 7 morts). Centre des Archives d’Outre Mer, Aix-en Provence, H 2004.


Sur le même thème :


L'Enigme Seznec

L'historien Guy Penaud ... et "L'Affaire Seznec"

L'affaire Seznec : une pièce interactive de Robert Hossein

L'affaire Quéméneur : Seznec était-il coupable ?

 


Commenter cet article