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http://www.lesmees.org/livres/l1998/poilus.gifDocument du 1er novembre 2001 - Découvert une quarantaine d'années avant la guerre, ce matériau a tout pour séduire les ingénieurs de l'armement : parfaitement isolant, léger, il est utilisé aussi bien dans les engins que dans l'équipement des soldats. Partout, ceux-ci baignent dans la poussière d'amiante... et nombre d'entre eux vont en mourir.

Durant la Première Guerre mondiale, l'un des problèmes majeurs qui se pose aux ingénieurs militaires est le danger représenté par le feu en tant que moyen de destruction massif, notamment par l'emploi des obus au phosphore et du lance-flammes. D'autre part, certains théâtres d'opération nécessitent le montage et le démontage rapide d'installations afin de loger les poilus dans de meilleures conditions. Or, un isolant parfait et léger a été découvert une quarantaine d'années auparavant au Canada : l'amiante.

Dès la fin du XIXe siècle, ce pays est en effet le premier producteur d'amiante. C'est encore vrai en 1914, où il fournit 90 % de la consommation mondiale. Les propriétés de l'amiante ainsi que l'abondance de ses gisements incitent tout de suite les industriels à  profiter de ce matériau moderne qui paraît défier les limites de l'imagination : l'amiante protège contre le feu, contre le froid et peut servir d'isolant phonique.

Au début des années 1900, en France, un Autrichien, Ludwig Hatschek, invente l'amiante-ciment, qui combine les qualités des deux matériaux : il est léger, souple et résistant. Une firme française décide de le produire sous le nom de Fibrociment. Après le textile, avec ses matelas et couvertures, la construction navale y a largement recours. Les compagnies d'assurance comme la Lloyd's l'imposent à  bord des navires. Comme il se délite vite, il faut souvent le renouveler, et le marché est en pleine expansion. Les applications en sont de plus en plus nombreuses, notamment dans la confection. L'amiante sert dans les machines à  tisser, et c'est une fierté pour les ouvriers qui utilisent ces machines, les plus modernes à  l'époque, que d'utiliser ce nouveau matériau. Les fibres qui sont dans l'air provoquent bien quelques saignements de nez et font tousser, mais qui s'en préoccupe ? Le docteur H. M. Murray publie (en 1900 !) la première communication sur la maladie de l'amiante, mais son rapport est noyé dans la masse des publications médicales. Pourtant, il décrit déjà  la nocivité de l'exposition à  l'amiante. La mise en évidence et la preuve de ce qu'il avance ne viendront que des années plus tard.

En France, en 1905, un inspecteur du travail de Caen, Denis Auribault, rédige une note dans le Bulletin de l'inspection du travail. Dans une première partie, il explique qu'il est convaincu de l'excellence des propriétés de l'amiante mais, dans son chapitre concernant l'hygiène et la sécurité, il ne manque pas de mettre en évidence les effets sur l'organisme qui ont été remarqués dans l'usine de filature et de tissage d'amiante de Condé-sur-Noireau, dans le Calvados. Cinquante morts en cinq ans (de 1890 à  1895). Le lien de cause à  effet lui semble incontestable. La maladie, qu'il appelle " pneumoconiose ", sera baptisée plus tard " asbestose ", du nom anglais de l'amiante. Si les employés sont convaincus que la maladie vient de la poussière d'amiante, Auribault pense que ce sont les poussières siliceuses que produisent les métiers à  tisser et l'absence de ventilation qui ont provoqué ces décès. L'analyse minérale ne peut matériellement pas encore être poussée assez loin par les toxicologues : trois analyses sont commandées à  trois laboratoires parisiens, mais personne ne peut démontrer la toxicité.

L'amiante est en effet formé de fibres dont la taille et le diamètre diffèrent selon la variété et qui, lorsqu'elles sont inhalées, peuvent pénétrer jusqu'au fond de l'appareil respiratoire, c'est-à -dire jusqu'aux alvéoles par lesquelles s'effectuent les échanges gazeux entre l'air et la circulation sanguine. Le risque inhérent à  l'amiante est donc celui de l'inhalation des particules dégagées par ce matériau. On saura plus tard, dans les années 1950, qu'il provoque deux maladies redoutables : le cancer du poumon et celui de la plèvre, ou mésothéliome. D'autres organes peuvent être touchés : le larynx, l'appareil digestif, le colon, le rectum et l'appareil urogénital. Si le symptôme est connu, le doute sur l'origine subsiste. Les rapports alarmistes se multiplient à  tel point que les assurances-vie sont refusées aux travailleurs de l'amiante.

Au début de la Première Guerre mondiale, personne ne se préoccupe des effets toxiques de ce matériau. Les ingénieurs de l'armement ne lui trouvent que des vertus. Il sert à  tout. Il couvre les toits des baraques, protège les tranchées, est utilisé dans certains filtres de masques à  gaz (solution également retenue durant la Seconde Guerre mondiale). Tissé, l'amiante sert tout simplement à  protéger du feu ou de la chaleur. Ainsi la mitrailleuse Vickers Maxim modèle 1912, à  condition de l'arroser, peut tirer presque indéfiniment : le 24 août 1916, dix Vickers de la 100e compagnie du corps des mitrailleurs britanniques tirent près d'un million de cartouches, sans incidents notables. Mais l'arrosage ajoute au poids et à  l'encombrement, diminuant ainsi la mobilité, et suppose de disposer d'une quantité non négligeable d'eau très propre.

La solution la plus simple est allemande : plutôt que de refroidir le canon, on le change. Les Allemands vont donc utiliser des stocks d'amiante tissé ou des gants en amiante destinés à  permettre le démontage des canons des mitrailleuses chauffés à  blanc. Généralement, le tissu d'amiante sert dans toutes les applications liées au feu. On en trouve également dans les treuils, les appareils de levage des mines ou des obus, les sabots de freins tant des véhicules civils que militaires, dans les fusées éclairantes ou la bourre des cartouches... Les Allemands tissent des uniformes en amiante pour les tankistes !

La presse de l'époque se félicite des usages multiples de l'amiante : " Un composé spécial, connu en France sous le nom de "stop-asbest" est un mélange d'amiante dont l'action particulièrement douce et silencieuse n'altère pas les tambours et autres pièces en contact qui ne subissent de ce fait aucune usure ", écrit Charles Dangoy en janvier 1918 dans La Science et la Vie. Le produit miracle, en somme !

Mais là  où l'amiante se révèle particulièrement extraordinaire, c'est en tant que matériau de construction. Au début de la guerre, on met au point un composé spécial qui remplace l'ardoise et qui est utilisé " avantageusement " pour les toitures, les plafonds, les revêtements. C'est le développement militaire du Fibrociment. Le poids de ce produit est de quatre kilos par mètre carré, ce qui permet de réaliser de substantielles économies de bois de charpente, évidemment appréciables, notamment dans les tranchées partout sur le front. On en fabrique des plaques légères et facilement transportables.

C'est surtout dans l'armée de Macédoine que l'usage de l'amiante en plaques se généralise, là  où le démontage et le remontage rapides des toitures de baraquements, des maisons ou des abris démontables sont rendus fréquemment nécessaires " en raison des péripéties de la lutte pénible que nos troupes ont été obligées de soutenir ". Ces plaques sont utilisées également à  l'intérieur des baraquements, notamment en plafonds " qui deviennent ainsi très clairs et très blancs ". Pour les mêmes raisons d'économie, on crée un composé d'amiante et de verre qui, toujours posé en plaques, permet d'éviter les lucarnes très coûteuses.

Charles Dangoy décrit, en dépit de la censure militaire, les extraordinaires qualités de solidité des " très grandes plaques d'amiante qui sont constituées par un tissu métallique entouré de ce corps ; le tout, soumis à  la compression, possède la rigidité complète d'une plaque de métal de plusieurs centimètres d'épaisseur, sans avoir l'inconvénient du poids que pourrait avoir une plaque métallique d'égale dimension ". Sans en avoir la solidité non plus ! Personne n'imagine à  quel point un impact sur l'une de ces plaques, s'il ne pulvérise pas directement les soldats, les expose par la suite aux dangers de la poussière d'amiante.

L'amiante est aussi présent en abondance dans les sous-marins de toutes les nations. Dans cet espace confiné, les marins respirent à  pleins poumons les particules dégagées par les accumulateurs des batteries électriques. Les chroniqueurs de l'époque, pleins d'enthousiasme, écrivent abondamment " sans dévoiler les secrets de la défense nationale " sur ce merveilleux matériau.

En fait, partout, les poilus baignent dans la poussière d'amiante. Chaque obus qui tombe fait voler un peu plus de poussière " d'or blanc ". Bien qu'il n'y ait plus beaucoup de doutes quant aux risques d'une exposition prolongée aux fibres d'amiante, le gouvernement français ne bouge pas. D'ailleurs, les soldats rescapés du front, qui meurent par dizaines de milliers, sont des gazés patentés, pas des malades. Qui pourrait imaginer que l'asbestose ou le mésothéliome aient pu toucher qui que ce soit ? De toute façon, les dossiers militaires individuels des gazés de la guerre sont inaccessibles et aucune étude n'a été faite dans ce domaine.

Par Pierre Abramovici

Dossier Historia : Révélations sur 14-18

Des séquelles insoupçonnées sur la santé

Les poilus, victimes aussi de l'amiante

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=8274

Crédit photographique : http://www.lesmees.org/livres/l1998/poilus.gif

 

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