Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/74/Jeannecordelier.jpgA 66 ans, trente-quatre ans après La Dérobade, Jeanne Cordelier, ex-prostituée, raconte dans Reconstruction sa longue résilience. Itinéraire d'une rebelle au franc-parler toujours intact.

Reconstruction revient sur les quarante dernières années d'une vie marquée par l'écriture. Une passion pas vraiment familiale ?

Dans ma famille, c'est simple, ils ne savaient pratiquement pas écrire. Mais moi, comme toutes les adolescentes, je composais des poèmes d'amour et, surtout, je lisais beaucoup. Sans l'écriture, je ne serais jamais sortie de mon milieu, j'aurais continué à faire les quatre cents coups, à courir dans tous les sens.

De là à écrire ce best-seller qu'a été La Dérobade, il y a un pas.

Je m'y suis mise tout de suite après la prostitution, j'en avais trop vu et j'avais beaucoup à dire. Cela n'a pas été facile, c'est sûr, cela m'a pris quatre ans, avec des interruptions. Mon premier texte faisait 1 500 pages. Le succès, en 1976, a été immédiat, notamment après Apostrophes- il s'en est vendu 20 000 exemplaires dès le lendemain.

Il vous a rapporté beaucoup d'argent, non ?

Oui, beaucoup de fric. Avec cet argent, j'ai acheté appartement, maison, plus tout ce que l'on m'a piqué - j'ai raqué pour tout le monde, ma mère, mes frères et sœurs, mon mari d'alors, Éric.

Un tel succès ne paralyse-t-il pas ?

J'ai découvert le goût de l'écriture, et ce goût domine le reste. Malgré le succès un rien tapageur, je voulais montrer, avec mon orgueil de fille sans éducation, que j'étais plus que La Dérobade. Cet acharnement a été un moteur et m'a en outre permis de rencontrer un intellectuel comme Jan. Jusque-là, je ne considérais pas les hommes, ils n'avaient aucune valeur à mes yeux.

Même votre ex-souteneur et mari ?

Je n'en avais rien à faire. J'ai été avec lui durant onze ans, c'était une longue passe, c'est tout. Souvent douloureuse, comme lorsqu'en Amérique les gens des Narcotics [Éric, pris la main dans le sac, avait été retourné par la brigade des stups de New York, ce qui a précipité la fin de la French Connection] m'ont pratiquement obligée à me marier, en 1971.

La deuxième phase de la reconstruction est la rencontre avec Jan, votre opposé - un économiste, sérieux, grand, blond et suédois - que vous appelez Val dans votre livre. Par égard pour lui ?

Ah non, car il s'en prend plein la tête [Rires]. Non, j'ai préféré l'appeler Val, c'est tout, ce sont les trois premières lettres de notre nom de famille. Mon vrai prénom, d'ailleurs, est Dany, Jeanne est mon nom de plume - dans mon imaginaire de petite fille, il représentait quelqu'un de posé et de chaste, on y entend aussi le son canne. Et puis, j'ai eu un troisième prénom, Sophie. Quand vous entrez au bordel, on vous baptise. On m'aurait appelée Bécassine, c'était pareil.

Sophie, la sagesse ?

Oui [Rires]. J'étais assez sage, après tout, puisque je me suis tirée.

Donc la rencontre...

Cela a été une fulgurance. Le 15 janvier 1977. Quand je le vois, je me dis : "Qu'importe ! Il faut que j'aie la force de lui dire que je l'ai vu", sinon je m'en serais voulu toute ma vie.

Est-ce sa beauté qui vous a emportée ?

Oui, mais derrière la beauté on voit le reste, toute la sensualité, une finesse, une force. C'est le cadeau du ciel. A 33 ans. Qui me ramène avant la souillure, c'est-à-dire avant le viol, l'inceste [par son père, à 11 ans]. Il met fin à cette sexualité brisée, qui fait que tu n'es qu'une enveloppe. Le premier échange amoureux est chaste, comme la naissance de deux enfants à l'amour.

C'est aussi le début du vagabondage de luxe, des voyages au bout du monde...

On est séparés pendant trois ans car chacun est engagé de son côté, alors on va devoir se rencontrer clandestinement, au hasard des missions de Val. Puis, une fois mariés, comme il est consultant international, nous allons vivre en Suède, au Kenya, aux Philippines, au Vietnam, en Éthiopie, en Albanie... J'ai adoré cette vie, c'est un enracinement à chaque fois. En Éthiopie, je ne supportais plus la misère, je me cantonnais à la maison et au Hilton, où j'allais nager.

Et la Suède, trop aseptisée à votre goût ?

Oui. En fait, je suis passée directement de France, où je vivais dans un certain monde, à une vie normale. Je ne comprenais pas très bien ce qui se passait. Les amis de Jan étaient très sérieux, très politisés, ils allaient pique-niquer avec un thermos... Moi c'était la bouteille de pinard dans le filet. J'étais une rebelle, je voulais me rendre, mais je ne le pouvais pas, j'avais l'impression d'être sa prisonnière.

Avec Jan, vous allez finalement monter une maison d'édition...

C'est Jan qui m'a mis le pied à l'étrier. Il s'inquiétait pour moi, trouvait que j'étais trop éloignée de ma culture, il voulait me garder aussi. C'est ainsi qu'on a traduit et publié, en Suède, Gracq, Jünger, Raymond Guérin, le premier roman de Marie NDiaye, Néons, de Denis Belloc, Les Choses de la vie, de Paul Guimard...

Paul Guimard, l'homme qui vous a aidée à publier La Dérobade, le mari de Benoîte Groult qui a écrit la préface de La Dérobadeet de Reconstruction...

Ce sont un peu mes parents rêvés. Sans eux, je me serais battue, mais ils m'ont facilité la vie.

Vous avez beaucoup usé votre corps, entre les tentatives de suicide et les avortements. Vous avez une belle constitution ?

Oui, mon corps était costaud, mais, bon, j'ai toujours vécu avec des souffrances. Des migraines terribles pendant des années et maintenant des céphalées. Et puis le cour, qui a commencé à faire des siennes quand j'avais 48 ans - on m'a posé un pacemaker - après il y a la tête qui explose, l'hypertension avec des hauts extrêmes. Mais, le plus dur peut-être, cela a été pendant longtemps l'angoisse de ne pas pouvoir avoir d'enfant.

Dans votre livre, au septième mois de votre grossesse, vous commencez à vous adresser à Emil, votre fils, qui semble devenir le principal destinataire de votre témoignage...

En fait, cela m'a aidée à écrire. J'avais l'impression que j'avais des choses à lui dire, même si l'on s'est toujours beaucoup parlé. Il ne fallait pas charger la barque, non plus, à cet enfant né d'un amour fou.

Un amour qui vacille lorsque Val entame une liaison avec une certaine Anne. La fin du monde?

Oui, quelle blessure ! Ce jour-là, il a glissé. Elle a l'impression d'avoir vécu pendant vingt ans derrière un paravent, et là, le paravent tombe, et elle se retrouve face à son passé, à son enfance misérable, le viol, la prostitution. Tout lui revient d'un seul coup et elle a 52 ans.

Pourquoi dites-vous "elle" ? Cette histoire n'est pas un roman !

Mais les gens deviennent des personnages romanesques ! Pour écrire ce récit - on a d'ailleurs mis le mot "roman" sur la couverture - j'ai puisé dans ma vie - c'est un bon encrier - dans ma mémoire mais il y a aussi une part d'invention. Alors, quand j'en parle, j'ai tendance à dire "elle" et non "je", histoire de prendre de la distance, de lui donner de l'air.

Tous vos livres n'ont pas été des succès...

Mon absence de la France m'a coupé de toutes mes relations. Au début, j'ai continué à publier chez Hachette, La Passagère a tout de même été vendue à 70 000 exemplaires. Mais, un beau jour, mon éditrice m'a laissée tomber. J'écrivais toujours, mais je glandais, personne ne me poussait... C'était un peu la traversée du désert.

Qui sont vos premiers lecteurs ?

C'est Jan évidemment, c'est lui qui tape mes textes sur ordinateur et corrige mes fautes d'orthographe. Depuis qu'on se connaît, c'est comme ça. Moi, je suis bonne à rien. Ce qui est curieux, c'est que, quand j'ai pensé à écrire, je m'étais acheté une petite Olivetti portative rouge. Je la trimballais comme un sac à main, cela faisait chic et écrivain. J'allais au Flore aussi, lire Le Monde, mais je n'ai jamais appris à m'en servir [Rires]...

A côté de l'écriture, il y a la bière aussi, présente toutes ces années...

La bière, le champagne, oui. J'ai toujours eu des addictions : nager - tu te défonces en nageant - marcher, faire ma gym, être seule parfois. J'aime beaucoup la compagnie des autres, mais j'ai besoin de mes plages de solitude. Cela vient de mon enfance, peut-être. Quand tu vis à neuf dans 25 mètres carrés, t'as pas ton tiroir ! Je ne demandais pas grand-chose, juste un tiroir. A la tienne ! [Elle lève sa coupe de champagne.]

Jeanne Cordelier: "Je me suis mise à l'écriture après la prostitution"

Par Marianne Payot, publié le 11/03/2010 à 09:20 - mis à jour le 11/03/2010 à 10:33

http://www.lexpress.fr/culture/livre/jeanne-cordelier-je-me-suis-mise-a-l-ecriture-apres-la-prostitution_854167.html?XTOR=EPR-618


Liens utiles sur le blog :

Les maisons closes, 1830-1930

"le péril vénérien" sous la troisième république

"aux bons soins" de la brigade mondaine...

Marthe richard, un itinéraire presque parfait ....

Prostitution sous l'occupation allemande ...

Les "bordels" du moyen âge

fripon, sublime ou atroce: le sexe en temps de guerre

Les secrets des bordels des camps nazis...

Le one-two-two, un bordel parisien

Le chabanais, un bordel parisien ...

Etre lesbienne sous le iiie reich

La chasteté ... De nos croisés !

Réouverture des maisons closes ?

Policiers et prostituées à la belle epoque

« Des foyers de divertissement pour l’armée d’occupation »

Guy de Maupassant : La maison Tellier

Marthe Richard, "une aventurière habile" ?

Du côté de la famille des " Mondaines "...

 



Commenter cet article