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http://www.halfaworldaway.com.au/images/fairbridge.jpgDes milliers d'enfants britanniques ont été déportés pour peupler l'Australie. A l'heure où Londres s'apprête à présenter ses excuses, Gladys et David racontent l'horreur de la ferme-école de Fairbridge

De nos correspondantes à Sydney et à Londres

Je me suis réveillée, mes draps étaient tout mouillés. La responsable du dortoir m'a déshabillée, a frotté mon visage avec la chemise de nuit. Elle criait : Allez, petite dégoûtante ! Renifle ! Je suis restée longtemps nue face aux autres enfants. Elle disait que j'étais une moins que rien. Je me souviens du froid et des taches rouges qui apparaissaient sur les bras et mes cuisses, là où elle m'avait pincée. J'avais 5 ans.» Depuis une heure, sans que jamais sa voix tremble, Gladys évoque l'horreur de son enfance dans la ferme-école de Fairbridge, isolée en plein bush australien, à 300 kilomètres de Sydney. Gladys a changé son prénom, elle ne veut pas être reconnue. A John, qu'elle a adoré durant trente-sept ans de mariage, elle n'a jamais rien dit. A ses trois enfants non plus. «Je leur ai raconté que j'étais orpheline, ce qui était un mensonge puisque ma mère était en vie quand j'ai quitté l'Angleterre après la guerre. Je leur ai dit que j'avais été élevée par des gens très gentils, un autre mensonge, le pire sans doute.» Gladys va mentir toute sa vie pour que les fantômes de Fairbridge ne franchissent pas les haies bien taillées qui cernent sa maison dans une banlieue de Sydney. Tous les enfants, exportés comme de la mauvaise graine en Australie pour qu'ils peuplent un territoire trop vide, feront de même. Pas un mot, pas une plainte.

Le mois dernier, le Premier ministre australien, Kevin Rudd, leur a demandé pardon. Son homologue anglais Gordon Brown devrait aussi s'excuser avant la fin de l'année. Il aura fallu plus d'un demi-siècle pour que les «enfants perdus de l'empire» sortent de l'oubli.

On leur avait promis la lune. Des journées sous le soleil d'Australie. Des chevauchées à cheval jusqu'à l'école, de la terre ocre, des fruits en abondance. Beaucoup n'avaient plus de parents. D'autres si, mais trop pauvres ou trop alcooliques pour s'occuper d'eux. Ils avaient signé sans sourciller les programmes menés par le gouvernement et certains ordres religieux ou caritatifs. Au moins, l'avenir serait plus lumineux que les faubourgs mal famés de Liverpool ou de Glasgow. Se doutaient-ils qu'une fois dans le bateau on effacerait toute trace de leur nom ? Leurs petits n'auraient plus d'identité, ni même, pendant longtemps, d'existence.

Le Royaume-Uni fermait les yeux sur ce passé obscur. Il a fallu l'obstination d'une travailleuse sociale du Nottinghamshire, Margaret Humphreys, pour que le scandale éclate. En 1986, elle est contactée par une femme vivant en Australie qui recherche ses origines; elle dit avoir été embarquée sur un bateau du gouvernement britannique à l'âge de 4 ans. Margaret Humphreys se penche sur cette histoire, fonde une association, le Child Migrants Trust, écrit un livre, «Empty Cradles». L'administration britannique joue la grande muette. Mais plusieurs documentaires et des ouvrages sur le sujet font monter la pression. Une commission d'enquête parlementaire est créée : «La migration des enfants a été une grave erreur, coûteuse en termes humains», conclut-elle.


Violences et abus sexuels


Stephen Constantine, un historien de l'université de Lancaster, est tombé sur ce pan «honteux» de l'histoire en faisant des recherches sur les migrations vers les pays du Commonwealth. En 2001, il est entendu par une autre commission d'enquête. Du Sénat australien, cette fois. «Les témoignages des violences et abus sexuels étaient tellement durs que le président s'est inquiété de leur effet sur les secrétaires chargées de les consigner», rapporte-t-il. En Australie aussi, le passé douloureux remonte à la surface, grâce notamment au livre de David Hill, «The Forgotten Children» («les Enfants oubliés», 2007). David se souvient de la traversée de Londres à Sydney. «Aucun de nous n'avait rien vu de pareil. Les montagnes de nourriture. Les parquets en bois ciré, les tapis, les tableaux...» A l'arrivée, généralement il y avait un homme d'Eglise qui accueillait. «C'est bien de vous voir ici, les enfants. L'Australie a besoin de vous, de bonne souche blanche.» Et le rêve prenait fin.

«Ils ont troqué nos beaux vêtements donnés par les dames de Londres contre des vêtements usés, raconte David Hill. Puis ils nous ont envoyés dans nos quartiers», une quinzaine de maisons dirigées par des cottage mothers. Beaucoup ne distribueront que des coups. Avant que le soleil ne se lève, les enfants sont debout. Au rythme d'une cloche qui scande la journée, les garçons vont traire les vaches, nourrir les animaux, transporter du bois, bêcher les champs. Les filles sont en cuisine. C'est là que Gladys sera violée. «C'était un inconnu qui était venu livrer quelque chose à Fairbridge. Il m'a poussée dans la réserve. Je suppose que j'ai eu de la chance, ce n'est arrivé qu'une seule fois...» Il y a quelques jours, elle a regardé le documentaire réalisé par David Hill sur Fairbridge, où il est retourné avec d'anciens pensionnaires. Gladys a écouté ces deux femmes, amies depuis soixante ans, qui vivaient dans le même cottage à Fairbridge. Elles ont été régulièrement violées par des membres du personnel chez qui elles faisaient le ménage. «A plus de 70 ans, j'ai compris que je n'étais pas la seule à avoir vécu cet enfer», explique Gladys. Après onze années à Fairbridge, la jeune fille prenait enfin le train pour Sydney. Elle est illettrée. L'éducation promise à tous n'a été qu'un leurre. Elle sera ouvrière dans une usine de conserve, serveuse, femme de ménage...

David n'avait guère plus de bagages, mais une famille sur laquelle s'appuyer. Il deviendra un des directeurs de la télévision publique ABC. Lui aussi a fait le voyage en train vers Sydney. Comme Gladys et les centaines d'enfants qui ont vécu à Fairbridge, il a compté les jours, imaginé cette libération : «J'avais tant espéré ce moment et, soudain, je me sentais vide, je n'arrivais même pas à être heureux.» Gladys se souvient d'avoir, durant tout le trajet, regardé la campagne qui s'échappait derrière la fenêtre de la voiture. Dans sa maison protégée par les haies bien taillées, aujourd'hui encore elle ferme les yeux, entend le cliquetis des roues sur les rails et se répète sans

Reconnaissance historique

Les fantômes de Fairbridge

Marie-Hélène Martin, Florence Decamp

Le Nouvel Observateur Nº2354

SEMAINE DU JEUDI 17 Décembre 2009

http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2354/articles/a415167-.html


 

Crédit photographique

http://www.halfaworldaway.com.au/images/fairbridge.jpg

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