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L'empire des juges ?
[lundi 22 mars 2010 - 17:00]

Le juge est-il devenu un "pontife laïc" ? La formule forte empruntée à Ronald Dworkin1 révèle, à tout le moins, la puissance de l’office du juge, fonction régalienne par excellence et matrice des trois pouvoirs – exécutif, législatif et judiciaire – que l’on distingue traditionnellement depuis Montesquieu. C’est ce que met au jour Jacques Krynen, spécialiste d’histoire du droit et des idées politiques, dans un ouvrage remarquable d’érudition et d’intelligence : L’Etat de justice en France. Partant de la redécouverte du droit romain au XIIIème siècle jusqu’à la période contemporaine, l’auteur propose une généalogie historique de l’idéologie de la justice en France. Le premier volume sur L’idéologie de la magistrature ancienne porte sur la période allant du Bas Moyen-Âge jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Le second volet s’intéressera à la montée en puissance des juges de la Révolution à nos jours.


A travers une immense production d’écrits doctrinaux et professionnels du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime, Jacques Krynen montre que dès l’origine, la figure du roi justicier est inhérente à son pouvoir. Elle en est à la fois la source, la condition et le fondement. "Rendre à chacun selon son dû" : la mission initiale et sine qua non du souverain est de rendre justice ; elle est une sorte de créance, de contre-don que le roi doit à ses sujets. Si la justice est une "dette du souverain", les hauts magistrats ne sont donc que les représentants du roi justicier. L’ouvrage croise ici histoire juridique et histoire des croyances politiques pour pointer la logique oppositionnelle entre les prétentions absolutistes du pouvoir royal et l’idéologie de la magistrature ancienne qui, peu à peu, va prétendre accaparer la justice indépendamment du roi. L’auteur fait montre de cette translation de la justice du roi aux Parlements par l’emprise progressive des magistrats de l’Ancien Régime sur la justice royale. En puisant dans le droit romain la synonymie entre justice et équité, les gens de justice contribuent ainsi à tempérer l’absolutisme royal2.


Dans une synthèse magistrale, l’ouvrage met en relief le "phénomène d’irrépressible emprise de la magistrature sur la marche du pouvoir". Le titre du second volume atteste sans équivoque de cette irrésistible ascension : L’emprise contemporaine des juges. En attendant sa parution, Jacques Krynen nous en livre les idées-forces et répond à nos questions dans un long entretien accordé à nonfiction.fr qui publie simultanément deux recensions du premier tome de L’Etat de justice.


Pascal Morvan
Coordinateur du pôle " Histoire, philosophie et sociologie du droit "

 

Au Sommaire :


"La France est insensiblement mais inéluctablement  redevenue un Etat de justice, cela éclate aujourd’hui." Entretien avec Jacques Krynen

- Alexandre Deroche, "De la justice du roi à la justice des parlements"

- Arnaud Fossier, "Les juges : 'idiots politiques' " ?

 


rédacteur : Pascal MORVAN, Coordinateur de pôle
Illustration : fnac.com

Notes :

1 - V. Ronald. Dworkin, " Un pontificat laïc ", dans Robert Badinter et Stephen Breyer (dir.), Les entretiens de Provence. Le juge dans la société contemporaine, Paris, Fayard, 2003, p. 83 et s.
2 - Selon la célèbre définition du Digeste : jus est ars boni et aequi.

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