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 Par Delphine Peras

Huit ans après sa fameuse Enquête, le dessinateur du Canard enchaîné est retourné sur l'île de Beauté pour dédicacer son nouveau livre, L'Intégrale corse. L'Express l'a accompagné et a constaté que, là-bas, son succès vire au phénomène.

De notre envoyée spéciale

"On fait pas un métier facile, mais grâce à vous on rigole bien! " Le commandant des pompiers de Corse-du-Sud, qui ont eu à combattre les incendies de cet été, est spontanément venu saluer René Pétillon à la terrasse du Goéland, bel hôtel de Porto-Vecchio. "Moi aussi je rigole bien avec vous, les Corses! " sourit le dessinateur breton aux yeux bleu océan. L'auteur de L'Enquête corse, 400 000 exemplaires vendus depuis 2001, était de passage sur l'île de Beauté début octobre, invité par deux librairies, le Verbe du soleil, à Porto-Vecchio, et la Marge, à Ajaccio, afin de dédicacer son nouveau livre, L'Intégrale corse, somme de trente ans de dessins d'actualité sur l'île de Beauté. La préface, aux petits oignons, est signée Ariane Chemin, grand reporter au Nouvel Observateur après avoir "couvert" la Corse pour Le Monde de 1999 à 2005.

Si la journaliste se réjouit d'accompagner "ce finaud de Pétillon", un "pinzutu" - continental à l'accent pointu - "pas comme les autres", lui aussi est enchanté de l'escapade: "Depuis L'Enquête..., les Corses m'accueillent à bras ouverts. Quand ils ne m'envoient pas des colis de figatellu, leurs fameuses saucisses de foie, des terrines de sanglier, de la farine de châtaigne..." L'aventure corsée, la douzième, de son détective privé, le très gaffeur Jack Palmer, né sous son crayon en 1974, ne ménage pourtant pas la complexité, voire l'absurdité, des moeurs politiques et sociales de cette île de 300 000 habitants. "Mais le journal nationaliste, le très austère Ribombu, avait donné le ton en disant beaucoup de bien du livre", rappelle Ariane Chemin, qui s'inquiète de ne pas trouver la voiture de location à l'aéroport de Figari. Pétillon: "Tu l'as louée par quel canal? " L'humour corse, ça le connaît, lui qui a inventé le "Canal hystérique", le "Canal inattendu", le "Corsa corsica", "La Concoctée" et "La Reconcoctée"... Et à propos d'un autre canal, télévisé celui-là, ViaStella, dont les programmes peuvent être particulièrement soporifiques, son slogan fuse: "La chaîne qui respecte le sommeil des Corses! "

Pas étonnant que René Pétillon soit le premier continental à avoir été sacré par l'académie Grossu Minutu, du nom de ce personnage de la littérature populaire du XVIIIe siècle, si drôle qu'il faisait "rire les ânes". Dire que l'impétrant n'avait jamais mis les pieds sur l'île de Beauté avant la parution de L'Enquête corse! "J'étais seulement venu à Cargèse, une fois en août, il y a longtemps. Je trouve que c'est une attitude tout à fait journalistique de parler de choses dont on ne sait rien. Ça permet de ne pas avoir de blocage, de garder la distance. Lire des livres et des journaux m'a suffi, assure l'humoriste. Je me souviens d'un article de Corse-Matin où il était question d'un braquage et de coups de feu dans un restaurant de L'Ile-Rousse. A la fin du papier, cette phrase m'a interpellé: "A l'étage, il y avait encore une soixantaine de clients. Heureusement, personne n'a rien vu." Pas besoin d'aller puiser ailleurs mon inspiration! "

Dans la lignée de Goscinny

Cet intérêt pour la Corse remonte à son arrivée au Canard enchaîné, en 1994. De la guerre entre nationalistes à l'assassinat du préfet Erignac, en passant par l'incendie de la paillote Chez Francis et la traque d'Yvan Colonna, le dessinateur a de quoi faire. "Ses dessins sont vachards et, en même temps, bon enfant. Pétillon nous met en boîte sans nous blesser", résume un retraité qui attend son tour pour une dédicace au Verbe du soleil. Il est 17 h 30, la file est fournie, un lecteur se trouve là depuis le matin. Sylvestre Rossi, lui, est venu du cap Corse, à l'autre bout de l'île - trois heures de route aller. La libraire, Christelle Ebrard, a préparé un petit buffet et commandé une brouette de L'Intégrale. Elle en écoulera au moins 150 en quelques heures. Du jamais-vu. "Pétillon a bien perçu le sentiment majoritaire et le sens de l'autodérision des Corses", apprécie Jean-Pierre Ciabrini, élu (PS) de Porto-Vecchio. "Même en dessinant sur le procès Colonna, il n'a jamais débordé. Pourtant, le sujet était délicat...", souligne un quidam. Pour Sylvestre Rossi, "Pétillon n'a pas un humour parisianouille genre Canal+, arrogant, content de soi, mais un humour que les Corses apprécient, car ils aiment se moquer d'eux-mêmes. Il est dans la continuité de Goscinny." Un avis largement partagé. "L'Enquête corse est le seul livre du niveau d'Astérix en Corse", assure une petite dame bien mise. Le seul album de BD, aussi, à être également traduit en corse, Inchiesta Corsa. "Pétillon a su épingler tout le monde équitablement, les Corses comme les continentaux", renchérit son mari.

Fugain et autres "pinzuti"

Ah, les continentaux et leurs protestations d'amour pour l'île... "Jacques Dutronc se fait racketter depuis des années par son boucher, rigole Pétillon. Il lui facture le prix de sa viande deux fois plus cher! Mais Dutronc fait mine de ne pas s'en apercevoir, et l'autre finit toujours par s'inviter à l'apéro." Un comportement typique de certains "pinzuti", qui n'ont de cesse de complaire aux locaux. D'après Pétillon, "le pire de tous, c'est Michel Fugain". Christian Clavier, n'en parlons pas. L'acteur est mal vu dans l'île depuis qu'il a fait les frais de son amitié avec Sarkozy (surnommé ici "le Petit Nerveux"), prompt à manifester son autorité après l'invasion pacifique de la villa du comédien de Porto-Vecchio, en 2008...

On trouve d'ailleurs un chapitre entier sur le sujet dans L'Intégrale corse. "Quand Pétillon évoque le vol du dossier Clavier au tribunal, je peux vous assurer que ce n'est pas le seul: il y en a beaucoup d'autres qui disparaissent", confie Eve, jolie avocate d'Ajaccio. Nous sommes cette fois à la librairie la Marge, le lendemain. Il y a encore plus de monde. Flegmatique, souriant, Pétillon dédicace à tour de bras, sans faiblir. Un crobard personnalisé pour chacun, un zeste de palabre. Le fan-club fond de reconnaissance. Le dessinateur est aux anges. Un insulaire admiratif résume l'impression générale: "Pétillon, même quand il dit du mal de la Corse, il le dit bien."


L'Express du 22/10/2009

Pétillon, héros corse

http://livres.lexpress.fr/dossiers.asp/idC=15393/idR=4/idG=10?XTOR=EPR-342#

 Par Delphine Peras

 

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