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http://images.gibertjoseph.com/media/catalog/product/cache/1/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/i/597/9782070776597_1_75.jpghttp://news.yale.edu/sites/default/files/ydb-images/7091-48890655.jpgLe 24 novembre 1944, en plein village breton de Plumaudan, l'armée américaine va procéder à la pendaison de James Hendricks, un soldat noir de vingt et un ans. Ivre, il avait voulu entrer dans une ferme où il y avait une jolie fille. Comme on ne lui ouvrait pas, il avait tiré à travers la porte et, par malchance, le père de la fille avait été tué. Ainsi commence cette grande enquête sur les cours martiales américaines pendant la dernière guerre. On se souvient que Louis Guilloux avait été enrôlé comme interprète devant ces tribunaux militaires et qu'il en a tiré un livre, O.K., Joe ! Alice Kaplan, partant des cas évoqués par Louis Guilloux, s'est livrée à une longue enquête en Bretagne, dans le sud des États-Unis, aux archives du Pentagone, et jusqu'au cimetière discret, dans un bois de Picardie, où sont enterrés quatre-vingt-seize soldats condamnés à mort et exécutés. Entre l'histoire du jeune Noir pendu à Plumaudan et celle du flamboyant capitaine Whittington, acquitté, elle fait vivre avec art toute l'ambiguïté d'une époque. Dans un coin du tableau, ce petit homme chétif, Louis Guilloux, représente la conscience morale de cette histoire. Ce livre sur les années 1944-1945 reste actuel à bien des égards.

 

L'interprète : dans les traces d'une cour martiale américaine : bretagne, 1944

  • Alice Yaeger Kaplan (Auteur), Patrick Hersant (Traducteur)
  • Type : Livre
  • Editeur : Gallimard
  • Date de sortie : 20/04/2007

 

Les événements relatés par Alice Kaplan se déroulent dans le contexte de la Libération, plus précisément en Bretagne. Dans les deux premières parties de son essai, elle analyse le procès intenté par l’armée américaine contre un soldat noir, James Hendricks, accusé de meurtre et de viol.

 

Le cas du soldat James Hendricks.


Pour ces crimes, il est condamné à mort et exécuté sur place, dans le village de Plumaudan. En parallèle, l’auteur présente un autre personnage central de son essai : Louis Guilloux. D’origine modeste, il devient un romancier célèbre dans les années 1930. Ecrivain de gauche, il vit à Saint Brieuc où il joue un rôle central dans la résistance. Les années d’occupation sont difficiles pour lui. Connaissant parfaitement l’Anglais, il est engagé par l’armée américaine dès le mois d’août 1944 comme interprète officiel du service juridique du VIIIe corps d’armée. Son expérience a servi de base à son roman, Ok Joe. Son témoignage, notamment son journal et son roman, sont des sources centrales, à côté des archives judiciaires de l’armée Alice Kaplan s’attache ensuite à présenter l’exemple du soldat Hendricks. C’est l’occasion pour elle de montrer les conditions tout particulièrement dures de vie des soldats noirs, victimes de la ségrégation. Elle décrit son procès devant la cour martiale.

 

Criminels sexuels


Cette partie de l’ouvrage apporte de nombreuses informations sur les conditions d’exercice de la justice militaire américaine Alice Kaplan insiste sur le poids du racisme dans le déroulement du procès. L’accusation, menée par Joe Greene qui fait office de procureur, ne cesse d’alourdir les charges retenues, notamment en faisant de Hendricks un criminel sexuel. Sans exonérer le soldat de sa culpabilité, l’auteur démontre bien que le déroulement du procès est orienté, comme le montrent les interrogatoires ainsi que la médiocrité du travail de la défense. Louis Guilloux qui suit le procès en tant qu’interprète s’étonne de « l’appétit » de la justice militaire pour la peine capitale et s’intéresse ensuite aux similitudes entre les procès impliquant des soldats noirs.

 

Une confirmation en négatif de la ségrégation et d’une justice arbitraire et orientée : le cas du capitaine George P. Whittington


En opposition au cas de James Hendricks, l’auteur, dans la troisième partie de l’ouvrage, analyse le cas d’un soldat blanc, George P. Whittington qui est accusé d’avoir assassiné un résistant français à Lesneven, près de Dinan. Son portrait est en effet en tout point le négatif de celui de James Hendricks. Whittington. Capitaine au 5e bataillon de Rangers, il a fait partie de la premier vague des soldats qui ont débarqué à Omaha Beach. Il a reçu les décorations les plus prestigieuses et a ainsi toutes les caractéristiques du GI héroïque. Pourtant, à de nombreuses reprises, il s’est aussi fait remarquer par sa violence. Le procès a lieu à Morlaix en septembre 1944. Son cas est plus problématique que celui de Hendricks puisqu’il est accusé d’avoir tué un résistant. Cependant, il bénéficie d’un statut bien différent et n’a pas commis de crime sexuel. Il connaît bien le système et bénéficie de l’aide de Joe Greene qui, de procureur dans le procès Hendricks, devient avocat de la défense dans celui de Whittington. La stratégie habile de la défense qui consiste à opposer le comportement héroïque de Whittington aux ambiguïtés de la personnalité de la victime du meurtre aboutit à l’acquittement du soldat américain. Le contraste entre ces deux procès met en valeur l’arbitraire de la justice militaire américaine.

 

Histoire et mémoire


La quatrième partie de cet essai évoque dans un premier temps le destin de Louis Guilloux après la guerre. Ce dernier commence à travailler à l’élaboration d’un roman sur son expérience d’interprète à partir de 1964. Durant les années 1960, Louis Guilloux s’intéresse au mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis. Faisant écho à ses interrogations, il décide alors d’écrire ce roman qui sort en 1976. S’il modifie largement la réalité, son but est de dénoncer la ségrégation puisque la question centrale du roman est « Pourquoi tant de noirs ? » Alice Kaplan revient sur cette interrogation et insiste, elle aussi, sur les conséquences de la politique ségrégationniste. Les minutes des cours martiales montrent en effet une justice plus sévère envers les soldats noirs. Enfin, dans l’épilogue, Alice Kaplan revient sur les lieux, surtout à Plumaudan où elle rencontre certains témoins encore vivants du procès de James Hendricks. Les chapitres les plus intéressants concernent cependant la famille de James Hendricks qu’Alice Kaplan retrouve aux Etats-Unis. Elle intitule à juste titre ce chapitre, la « Grande Muette ». En effet, l’armée américaine a passé sous silence les raisons de l’exécution de James Hendricks. De même, les carreaux des cimetières où sont enterrés les soldats exécutés sont de véritables anti-lieux de mémoire. Les parcelles ne sont pas indiquées, les tombes sont anonymes. En conclusion, cet essai passionnant évite l’écueil d’une dénonciation moraliste pour s’attacher aux faits. Alice Kaplan semble en cela reprendre la démarche de Louis Guilloux. L’ouvrage apporte un éclairage particulier et complète, par des exemples vivants, les travaux d’historiens les plus récents sur les aspects longtemps tus de la Libération. Enfin, le texte est enrichi par un appareil critique très complet.

 

vendredi 31 août 2007, par Geneviève Royer

 


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