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http://planetejeanjaures.free.fr/histoire/moyen%20age/croisades.jpgDocument archives du 01/07/2006 - Il est difficile pour des combattants, qui restent parfois plusieurs années loin de chez eux, de mener une vie chaste. Même aux soldats du Christ, il arrive de céder à la tentation de la chair. D'autant qu'un cortège de femmes suit l'expédition en Terre sainte.

Une réflexion désabusée de Philippe de Mézières, au XIVe siècle, résume tout le dilemme des croisés, qui sont venus en Terre sainte défendre le tombeau du Christ, mais qui, entre deux combats, semblent succomber facilement à la tentation : « Il semble chose difficile et comme impossible aux chevaliers et combattants de pouvoir garder chasteté virginale longuement et spécialement dans les parties d'Orient chaudes et stimulant la chair... »

Les hommes qui s'élancent à la conquête de Jérusalem à la fin du XIe siècle, se présentent avant tout comme des pèlerins accomplissant une pénitence. Les théoriciens et les prédicateurs, qui diffusent la réforme grégorienne, rappellent aux fidèles combien le péché de la chair offense le regard de Dieu. On se purifie par la prière, les aumônes et le pèlerinage. Et, de fait, la croisade n'est, au départ, rien d'autre qu'un pèlerinage armé. On pourrait penser a priori que les femmes n'ont guère leur place dans de telles expéditions - lors de l'appel de Clermont, en 1095, le pape Urbain II ne les mentionne pas. Car l'affaire paraît bien dangereuse pour ce sexe que l'on dit faible. Mais le pape lui-même ne peut aller à l'encontre d'habitudes bien ancrées dans les mentalités du temps. Depuis toujours, les pèlerinages rassemblaient des hommes et des femmes, et les pèlerins partaient souvent en couple, voire en famille. De fait, les chefs de la croisade donnent l'exemple : Baudouin, le frère de Godefroy de Bouillon, ou Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, emmènent leur épouse avec eux. La duchesse de Bavière, Ida, chevauche et combat aux côtés de son mari ; elle disparaît lors de la bataille d'Héraclée, en 1101. Plus tard, on verra encore des reines de France, comme Aliénor d'Aquitaine et Marguerite de Provence, suivre leur mari. Derrière ces femmes illustres, des milliers d'épouses, nobles ou roturières, ont sans doute tenté l'aventure.

En outre, les armées médiévales entraînent à leur suite une foule de petites gens sans feu ni lieu : domestiques, trafiquants, lavandières et prostituées. Et là encore, malgré la volonté pénitentielle affichée, les croisades ne font pas exception. Des milliers de non-combattants se retrouvent sur les chemins de la Terre sainte, sans que l'on puisse d'ailleurs retracer leur histoire, car les chroniqueurs, le plus souvent, les ignorent ou les méprisent.

Vu l'écrasante disproportion des forces en présence, les croisés ne peuvent espérer vaincre sans l'aide de Dieu, et l'existence en leur camp de folles filles risque de Lui déplaire et de compromettre toute l'expédition. L'épuisante traversée de l'Asie mineure offre plusieurs exemples de ces craintes morales qui s'exacerbent soudain en période de crise, notamment lors du siège de Nicée, en mai 1097. Pour se concilier la grâce divine, les croisés, sous la conduite de prêtres, entendent se purifier et font alors régner un ordre moral rigoureux. On châtie les femmes non mariées qui tombent enceintes, ainsi que les couples fornicateurs : « Un homme et une femme, surpris en adultère, furent dépouillés et mis à nu devant toute l'armée », rapporte Albert d'Aix. « Les mains liées dans le dos, ils furent battus de verges par les exécuteurs de justice, et forcés de passer devant l'armée entière, afin que la vue des plaies horribles servît à détourner tous les autres d'un crime aussi abominable. » Un moine et sa ribaude sont de la même manière promenés nus et fouettés en public. On ferme au passage les bordels en activité dans le camp ; c'est à cette occasion qu'est révélée leur existence, jusque-là soigneusement tue.

Devant les inexpugnables murailles d'Antioche, qui arrêtent l'armée pendant plus de sept mois (octobre 1097-juin 1098), on en arrive à imaginer que toute activité sexuelle est néfaste et déplaît à Dieu. Les croisés installent alors leurs femmes, épouses légitimes, vierges et prostituées, dans un camp à l'écart, d'où elles ne sortiront qu'à la prise de la ville. A peine entrés dans Antioche, les vainqueurs se livrent à la débauche, et la colère de Dieu se manifeste bientôt par l'arrivée d'une armée musulmane conduite par Kerboga, l'émir de Mossoul. La situation semble perdue, mais une nouvelle fermeture des bordels et une nouvelle purification des troupes permettent de remporter la victoire.

Une fois maîtres de Jérusalem, les Francs voudraient conserver, au moins en façade, cet ordre moral qui leur a valu la victoire. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le concile de Naplouse, tenu en 1120, qui traite en particulier des relations avec les populations autochtones. On accepte sans difficulté les mariages mixtes avec des Orientales, à la condition qu'elles aient reçu le baptême ; en revanche, aucune relation adultère n'est tolérée : on prévoit de châtrer l'homme coupable, qu'il soit chrétien ou musulman, et de couper le nez à la femme, sauf en cas de viol. Le viol des Sarrasines se voit aussi sévèrement puni, puisque l'on fait du coupable un eunuque et un esclave. Même si l'on ne sait pas exactement comment s'appliquent ces lois, on ne trouve pas leur équivalent du côté musulman, où le viol des captives va de soi.

Le désastre d'Hattîn et la chute de Jérusalem, en 1187, ne sont guère perçus en Europe comme les conséquences logiques d'une suite d'erreurs, mais plutôt comme un nouveau châtiment céleste. « Il n'est pas nouveau en vérité que cette terre soit frappée par une sentence divine, mais il n'est pas rare non plus qu'après avoir été fustigée et châtiée, elle obtienne sa grâce », affirme le pape. Il appelle donc à un repentir général, prélude à une nouvelle croisade, la troisième. Clément III (1187-1191) écrit aux rois et aux princes une longue lettre, les appelant à se croiser, mais aussi à se purifier. Il spécifie que l'expédition projetée ne doit comporter aucune femme, à l'exception de lavandières « hors de tout soupçon ». Amusante précision, car les lavandières, indispensables aux armées en route, ont bien souvent plusieurs cordes à leur arc... Comme un siècle plus tôt, on ne tient aucun compte des conseils pontificaux, et les femmes suivent, très nombreuses, l'armée des croisés. Des dames de haut parage et de véritables amazones accompagnent leur mari et combattent avec eux, à pied ou à cheval, au grand étonnement des musulmans, qui y voient un signe indubitable de la barbarie occidentale. Quant aux prostituées, elles sont également présentes au siège d'Acre - l'essentiel des opérations se déroule en effet autour de cette ville côtière, de 1189 à 1191.

Le chroniqueur Imâd ad-Dîn (1125-1201), un proche de Saladin, décrit, avec autant de stupéfaction que de concupiscence, l'arrivée d'une nef de pécheresses venues soutenir le moral des troupes. « Sur un navire arrivèrent trois cents belles femmes franques, ornées de leur jeunesse et de leur beauté, qui provenaient d'outre-mer et s'étaient offertes à commettre le péché. Elles s'étaient expatriées pour venir en aide à ceux qui se battaient loin de la patrie, pour rendre heureux les malheureux... C'étaient toutes des fornicatrices effrénées, orgueilleuses et moqueuses, qui péchaient, chantaient et jouaient les coquettes, qui se montraient en public, superbes, fougueuses et enflammées, teintes et fardées..., séduisantes et languissantes, désirées et désirantes, recherchées et racoleuses..., toutes portaient des robes à traîne et leur éclat enchantait la vue... Elles allaient, superbes, la croix sur la poitrine, offrant leurs charmes et ne demandant qu'à se faire trousser. Quand elles arrivèrent, elles avaient déjà consacré leurs personnes comme à des œuvres pies et prostitué les plus chastes et les plus belles d'entre elles. Elles dirent qu'en se mettant en voyage, elles avaient décidé de donner leurs corps et qu'elles n'imaginaient pas d'autre sacrifice qui pût être plus agréable à Dieu. Elles se retirèrent alors dans les tentes et les pavillons qu'elles avaient dressés, où vinrent les rejoindre d'autres belles du même âge, et ouvrirent la porte des plaisirs, consacrant en pieuse offrande ce qu'elles avaient entre les jambes. »

Imâd ad-Dîn livre encore deux pages de métaphores échevelées, tout en s'indignant que l'on pût croire servir le Très-Haut par de si basses besognes. Que des prostituées, par enthousiasme religieux, aient nolisé une nef et fait des passes gratis pro Deo dans le camp des croisés n'est évidemment que pure calomnie. En fait, durant l'interminable siège d'Acre, toute la logistique passe par des convois maritimes, qui partent en général d'Italie, et ce sont sans doute des marchands de la péninsule qui ont affrété ce navire, dans une entreprise lucrative.

On pourrait penser que l'Orient luxurieux des harems méprise la basse prostitution occidentale. Il n'en est rien. « Les hommes de notre armée, se lamente Imâd ad-Dîn, eurent écho des excès de ces dévergondées », et certains, notamment les Mamelouks, n'hésitent pas à se débander et à déserter, voire à apostasier l'islam, pour goûter les plaisirs de la chair chez les chrétiens ; d'autres, conciliant mieux l'aiguillon du désir et celui de la religion, opèrent la nuit des razzias, et capturent « un certain nombre de belles filles publiques ». Curieusement, de tous ces événements qui troublent tant le camp arabe jusqu'à la prise finale d'Acre, les chroniqueurs occidentaux ne soufflent mot...

Le terreau semble en tout cas avoir été fertile : quand, en 1216, Jacques de Vitry arrive à Saint-Jean-d'Acre, dont il vient d'être nommé évêque, il découvre avec horreur une nouvelle Babylone, où les courtisanes abondent, payant des loyers élevés à des tauliers laïques, mais aussi à des prêtres et des moines ! Les prédicateurs du XIIIe siècle dénoncent presque tous ces prostituées rapaces qui, en Orient, plument pèlerins et guerriers et souffrent de remords lorsqu'elles leur laissent « ne serait-ce qu'une chemise ».

La septième croisade, que Saint Louis mène en Egypte à partir de 1248, repose une fois de plus la lancinante question des femmes de mauvaise vie. Le roi et bon nombre de ses barons partent avec leur épouse légitime, qu'ils installent dans la cité conquise de Damiette. C'est d'ailleurs la reine qui va assurer l'héroïque défense de la cité après la bataille de Mansourah (1250), qui voit la défaite et la capture de son mari. A priori, l'expédition avait quitté Aigues-Mortes sans emmener de prostituées, car le roi, très pieux, entendait faire régner un certain ordre parmi ses troupes, mais durant son emprisonnement, des navires occidentaux ont continué à ravitailler le camp de Damiette, et quand il revient, amer et déçu, il s'aperçoit que des bordels ont fleuri dans la ville. « Le commun peuple, explique son fidèle chroniqueur le sire de Joinville, se mit à fréquenter les folles femmes, d'où il arriva que le roi donnât congé à un grand nombre de ses gens lorsque nous revînmes de captivité. Et je demandai pourquoi il avait fait cela ; il me dit qu'il avait constaté avec certitude que ceux qu'il avait renvoyés avaient établi leurs lieux de débauche à un jet de menue pierre autour de sa tente, et cela au moment de la pire situation où s'était jamais trouvée l'armée. »

Le roi reste encore plusieurs années en Terre sainte, où il s'occupe à fortifier les dernières places côtières aux mains des chrétiens. Convaincu qu'il lui faut retrouver la grâce divine, il surveille la moralité de ses hommes et châtie sévèrement les débauchés. Joinville note ainsi avec intérêt la sentence prise à l'encontre d'« un chevalier qui fut surpris au bordel, auquel on proposa une alternative, suivant les usages du pays. Le choix proposé fut tel : ou la fille le conduirait à travers le camp, en chemise, une corde liée aux génitoires ; ou il perdrait son cheval et ses armes, et on le chasserait du camp. Le chevalier laissa au roi son cheval et ses armes et s'en alla du camp. »

Saint Louis, d'ailleurs, distingue le preux homme du prud'homme : un vrai chevalier ne doit pas seulement être courageux au combat, il doit encore faire montre de sagesse et de vertu ; et à ses yeux, la fréquentation des prostituées entache irrémédiablement sa valeur. Cet ordre moral que le roi cherche à imposer en Orient, il l'applique également à son propre royaume par une série d'ordonnances restées sans effet. L

Le repos du croisé

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