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http://www.decitre.fr/gi/49/9782070128549FS.gifL’ermite des WC - Ce court roman de Bei Bei, enseignante dont le vrai nom est Lin Lan, décrit sans complaisance une Chine d’aujourd’hui, dans l’ombre du passé douloureux de la Révolution Culturelle. Par la voix d’un gardien de WC dans un monastère bouddhiste, le lecteur découvre les errements d’une société en quête de stabilité et de modernité.

L’ancien et le nouveau

Pays de traditions millénaires, la Chine est aussi le lieu d’une croissance économique phénoménale, et d’exploits que l’on n’aurait pas cru possibles il y a quelques années. Le roman de Bei Bei développe une sorte de stream of consciousness permanent, monologue intérieur d’un modeste gardien de toilettes publiques, fonctionnaire zélé et soucieux de la propreté des lieux plus que de lui-même, qui arrondit ses fins de mois en vendant pour quelques yuans des feuilles de papier hygiénique. Sa demeure ? Un cagibi contigü aux WC, où le héros, Douzi, regarde la télévision et passe le temps en évoquant son enfance, et sa vie passée, notamment son mariage raté.

Constant parrallèle entre une réalité mélancolique et pourtant difficile, celle de la Ligue de la jeunesse communiste, celle de la catastrophe qui eut pour incarnation Mao, et une réalité neuve, radicalement tournée vers le profit, vers l’élargissement progressif du gouffre qui sépare les mingong, ces Chinois qui viennent à la ville échanger la misère qu’ils connaissaient dans le milieu rural contre une situation guère plus enviable, des nouveaux riches, forcément corrompus, ainsi que le suggère subtilement l’intrigue.

Aux souvenirs émus de Douzi, répondent les actions mystérieuses, en vérité criminelles, de son « frère », son ami d’enfance Mi Weicang, fugitif jouant sur les cordes sensibles de son débonnaire compagnon. Le roman, rapide évocation de quelques journées, de quelques conversations, se déconstruit en même temps que la vie bien jalonnée, quasi-confucéenne, du héros, qui ne saurait par essence questionner l’ordre établi ni contester la situation dans laquelle il se trouve : flash-backs, espoirs secrets de réussite sociale, images fugitives d’une enfance finalement heureuse, incarnée dans une vieille photo, naguère prise au monastère : ironique anticipation de la suite de l’existence du héros, où les vieux parents ridés prennent lapose aux côtés des deux sœurs de Douzi, et de Douzi lui-même, enfants tous trois destinés à occuper une place bien précise dans la société et dans la vie, mais que les aléas des divorces, des échecs ont fini par amener dans des impasses et dans une séparation permanente d’avec les membres de la famille. Même si le sujet est bien différent, on songe au magnifique film de Takahata, Omoide Poroporo, Souvenirs goutte à goutte, qui voyait une jeune femme japonaise se remémorer son passé par fragments.

Douzi finit par aider son ami, envers et contre tout, à l’inverse son code moral, précipitant le roman dans une fin abrupte, sans pitié, scellant l’amitié sous le regard des bodhisattvas. Le héros n’hésite que dans ses atermoiements secrets, il ne peut retenir, quoique souvent manipulé par son ami, ses larmes, ses élans de tendresse et d’affection pour celui qui a réussi mais qui a souillé son âme au contact de l’argent, du monde des affaires, du succès. Le langage du roman est familier, celui d’un homme simple, sans beaucoup d’éducation, souvent maladroit, provoquant les rires ou les sourires.

Bei Bei sacralise son portrait d’une Chine tiraillée entre les fast-foods KFC (dont on voit les aliments sur la couverture du livre !) et le poids des traditions. Ce regard simple sur la nature des choses est remarquablement et sobrement communiqué au lecteur, et au détour de ces phrases aux expressions bancales, aux images surprenantes, le lecteur se surprend à sourire, de ce sourire méditatif et porteur de la sagesse du monde que l’on voit sur ce Bouddha rieur, représentation de Poe Taï Ho Chang, réincarnation de Maîtreya, le Bouddha du futur.

http://www.boojum-mag.net/f/index.php?sp=liv&livre_id=2057

Romain Estorc


MON PETIT COIN DU MONASTERE

traduit, annoté et postfacé par Françoise Naour

Gallimard, « bleu de Chine », mars 2010, 92 pages

12,90 €


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