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http://www.decitre.fr/gi/18/9782757400418FS.gifPour Philippe Ariès, le rejet ou l’’adoption des pratiques contraceptives au cours des siècles passés ne dépendent pas, comme on le croit souvent, d’une répression exercée par l’Eglise, ou d’une « libération » qui en prendrait le contre-pied. Ne faut-il pas plutôt voir, dans l’apparition de la limitation des naissances, le surgissement d’un rapport nouveau à la vie, à la nature, à la famille ?


Les faits sont bien connus : jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et malgré des variations séculaires, la population reste presque stable, quoique en lente croissance ; les taux de natalité et de mortalité sont également élevés et assez voisins. Tout se passe comme si la natalité était à peu près constante, comme si l’élément déterminant des grandes dépressions démographiques était la mortalité due à la guerre, aux famines, aux épidémies. Ou encore, à un degré moindre, la nuptialité, qui variait en fonction des mêmes paramètres. Mais, toutes choses égales, la natalité, elle, ne changeait pas, les intervalles entre les naissances restaient égaux. Même si les historiens de la démographie n’aiment pas le mot (ils préfèrent celui d’« ancien régime démographique »), nous parlerons de démographie « naturelle » : les naissances se succédaient au rythme imposé par les conditions naturelles d’espacement, comme les périodes de lactation, les aménorrhées, les fausses couches, ou encore des périodes de continence « culturelle » d’origine religieuse, comme l’Avent ou le Carême. Rien n’indique, à la lecture naïve des statistiques, une intervention volontaire de l’homme sur l’acte sexuel pour contrôler les naissances. Si elle existait, elle n’apparaît pas. Au contraire, à partir du XIXe siècle, un autre régime démographique surgit assez brutalement, caractérisé par la baisse de la mortalité dans toute l’Europe occidentale et aussi par la baisse générale de la natalité : en France depuis la fin du XVIIIe siècle et dans le reste de l’Europe depuis la fin du XIXe siècle.

Le décalage chronologique entre le déclin de la mortalité et celui de la natalité en Europe (sans la France) a une grande importance historique et politique, parce qu’il a permis 1’augmentation considérable de la population européenne et alimenté l’émigration vers les autres mondes. Mais il ne change pas les données psychologiques essentielles du problème, communes à la France et au reste de l’Europe : quelle relation s’établit entre les mouvements de la natalité et ceux de la mortalité, et, pour la question qui nous intéresse ici, comment l’intervention de la volonté humaine dans le contrôle des naissances devient-elle possible ? Un phénomène capital est en effet intervenu : l’action de l’homme en vue du contrôle des effets procréateurs de sa propre sexualité. Le lecteur naïf des statistiques que nous évoquions dus haut ne manquera pas d’en être frappé : le développement de la contraception crève les yeux. Le problème est donc le suivant : comment, en un siècle, entre 1780 et 1880, est-on passé d’une natalité plus ou moins naturelle à une natalité de plus en plus volontaire et contrôlée ?

Un crime impensable

Il s’agit d’un problème capital, car sa résolution implique, comme on va le voir, la reconnaissance d’un changement radical de mentalité. Nous disions, au début de cet article, que les faits sont connus : en vérité, cela ne fait qu’une trentaine d’années qu’ils ont été perçus comme un ensemble cohérent. On a cherché, alors, des explications, et, encore aujourd’hui, on ne peut pas faire l’économie de ces explications anciennes, parce qu’elles ont provoqué une chaîne de critiques, de discussions, et de nouvelles propositions.

La première tentative pour rassembler un corpus de données sur la contraception date de 1936 et est l’oeuvre d’un médecin américain, N. Himes, dont la Médical history of contraception constitue une somme, précieuse à l’époque, de recettes et trucs parfois les plus cocasses et les moins utilisables. Dans mon Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie, préparée pendant les années 1940, et dans des articles de Populations et des recueils de l’INED1, j’avais développé avec quelque témérité, malgré l’indigence de la documentation, une théorie de l’impensabilité, selon laquelle les pratiques contraceptives ou bien n’étaient pas connues dans nos sociétés traditionnelles, ou tout au moins y étaient considérées comme des pratiques ésotériques, hors de l’univers mental quotidien. Selon cette hypothèse, il n’était pas alors possible qu’on intervînt sur le déroulement de l’acte sexuel. Celui-ci appartenait à la nature, à un domaine de la nature sur lequel l’homme n’avait pas encore imaginé qu’il pût intervenir. Car j’avais bien compris que, parmi toute la panoplie de potions, d’étuis phalliques, de tampons vaginaux, pessaires et autres pratiques répertoriées par N. Himes, seul le coïtus interruptus, « le crime d’Onan » , était responsable du formidable renversement de la démographie contemporaine et de la chute des natalités, devenue vertigineuse au XXe siècle. Le retrait, au moment culminant du plaisir, de l’homme en rut ne me paraissait pas concevable dans ce type de mentalité. La fièvre sexuelle impliquait une suspension des facultés de calcul. Au contraire, la persistance d’une prudence attentive à ce moment-là n’était possible que dans un univers mental tout à fait différent, où la maîtrise de soi remportait sur le désordre des sens, où une ascèse ne permettait plus au plaisir de dépasser un seuil imposé d’avance. Cet univers-là est celui d’aujourd’hui. La différence des attitudes devant la vie ne venait donc pas de ce que l'Église ou la religion exerçait dans les sociétés traditionnelles un pouvoir qu’elle avait ensuite perdu. Elle ne venait pas plus d’une libération hédoniste de la société contemporaine a l’égard des tabous sexuels. Cette différence tenait essentiellement à un comportement spécifique. Dans une mentalité donnée, tout n’est pas possible – en particulier dans le domaine de la sexualité et des relations profondes, intimes, secrètes, avec la nature. Il a fallu un renversement des relations avec la nature pour que ce qui n’était pas concevable ni possible le devienne, autant d’ailleurs dans la lutte contre la mort que dans le contrôle de la vie : le corps cessa d’être un élément d’une nature redoutable, vigilante et vindicative, pour devenir, comme le reste de cette nature, un objet que la technique humaine pouvait désormais manipuler et modifier.

Le rôle de l'Église

Je m’aperçois, en exposant ma théorie de 1948, que je triche un peu, et que je l’expose plutôt comme je la vois aujourd’hui. A l’époque, j’avais mis en avant non seulement l’impensabilité, mais aussi l’ignorance des procédés contraceptifs, et là j’avais prêté le flanc à la critique. Il a été facile, en effet, de m’opposer une masse de citations pêchées un peu dans la littérature érotique, et beaucoup dans les pénitentiels et dans la littérature religieuse, théologique ou morale, canoniste, dans les manuels de confesseurs, etc., qui décrivaient des pratiques sexuelles interprétées par mes contradicteurs comme contraceptives. La contraception était donc bel et bien connue et était le sujet de controverses subtiles, à travers lesquelles on pouvait définir les raisons précises et cependant discutables qui la faisaient condamner par l'Église.

Une autre hypothèse apparaissait donc, selon laquelle l’interdit de l’Eglise avait suffi à proscrire la contraception, sauf dans des cas, qui deviendront de plus en plus fréquents au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle, où la pression économique sera la plus forte : les techniques de plus en plus fines des historiens de la démographie, en France et en Angleterre, décelèrent des traces de ces pratiques (par exemple dans le fameux Colyton de Wrigley).

Le débat devait être dominé, jusqu’à nos jours, par la publication d’un livre considérable, paru en1966 aux Etats-Unis sous le.titre : Contraception. A history of its treatment by the catholic theologians and canonists, et traduit en français en 1969 sous le titre : Contraception et mariage. Son auteur, le juriste catholique américain J.-T. Noonan, avait entrepris ses recherches et écrit cette remarquable somme dans l’esprit de l’aggiormamento de Vatican II. Le sous-titre que les éditions dominicaines du Cerf ajoutèrent à la version française traduit bien l’arrière-pensée de l’auteur : Evolution ou contradiction dans la pensée chrétienne ? En fait, il s’agissait de réunir un dossier sérieux et incontestable qui trouvât à l’hostilité de l'Église à la contraception une origine non biblique, essentiellement païenne, ou particulière à quelques individus comme saint Augustin, ou bien encore provoquée par des réactions conjoncturelles de défense contre telle ou telle hérésie ; un dossier qui montrât les contradictions de la doctrine, les hésitations et même, à certaines époques, une tendance à l’indulgence, interrompue par le raidissement de la doctrine au XXe siècle, et par l’intransigeance des papes antimodernistes. Le livre fournissait ainsi une documentation aux partisans d’une attitude plus libérale à l’égard de la contraception, dans le cadre de la grande réconciliation de l'Église et du monde moderne voulue par Vatican II. Ce gros livre plein de substance a tout de suite intéressé les historiens, et J.-L. Flandrin l’a immédiatement analysé et commenté dans un petit livre intelligent où tout l’essentiel du débat est clairement exposé2.

Contraception ou érotisme

Nous n’allons pas ici ouvrir ce dossier très complexe, et qui nous obligerait à envisager toute la morale sexuelle de l’Eglise, sa position à l’égard de la virginité, etc. Nous retiendrons seulement du dossier Noonan-Flandrin ce qui intéresse l’existence et la nature des procédés contraceptifs au Moyen Age et dans les temps modernes. D’abord, il n’est pas toujours aisé de distinguer les pratiques contraceptives et abortives : par exemple une potion stérilisante d’un poison. Ensuite, certains procédés stérilisants ne sont pas recherchés par les bénéficiaires eux-mêmes, mais au contraire sont des actes de sorcellerie dirigés contre des victimes non consentantes. Enfin, et ce sera ma remarque principale, le plus souvent on ne sait pas si une conduite sexuelle stérile, qui provoque une insémination extra vas, a été pratiquée et condamnée parce qu’elle était stérile, destinée à éviter la procréation, ou si la stérilité n’est qu’un effet d’une stratégie érotique plus subtile que le simple coït. Et cette confusion est essentielle. Le bon M. Noonan a l’air de croire qu’on sodomisait, qu’on s’unissait more canum – à la manière des chiens – uniquement parce qu’on ne voulait pas d’enfants ! C’est ignorer la différence essentielle que toutes les cultures anciennes ont faites entre le mariage, où tout n’était pas permis, qui était le lieu du coït dit naturel, et l’érotisme, où au contraire tout était permis : tous les gestes homo ou hétérosexuels. S’élevant contre ce laxisme, les auteurs religieux anciens expliquent longuement pourquoi ces pratiques érotiques sont condamnables, parce qu’elles ne sont pas « naturelles », et parce qu’elles gaspillent la semence « hors des murs ».


La doctrine amène alors les juristes du temps à condamner aussi les rapports stériles, même « naturels », comme les relations entre époux pendant la grossesse ou les règles. Mais l’insistance mise sur la fonction de procréation est motivée autant par le refus de l’érotisme que par celui de la contraception. Par conséquent, je ne trouve pas convaincants les arguments qui ont essayé de faire admettre que la panoplie des contraceptifs était familière (plutôt que « connue ») dans les sociétés d’Ancien Régime. Je persiste à croire que, même vaguement connus, ils étaient ésotériques, et qu’on n’avait pas idée d’y recourir habituellement, même quand ils auraient rendu grand service.


Il se pourrait cependant que la confusion répétée par les historiens (qui sont en général des hommes chastes !), entre l’érotisme et la contraception, inadmissible pour un malthusien du XIXe siècle et du début du XXe (mais plus compréhensible, pour un actuel lecteur de Play Boy), trahisse une parenté secrète entre les deux stratégies, à l’origine de la contraception, aux XVIIe et XVIIIe siècles. C’est pourquoi la contribution récente des historiens de la sexualité est très intéressante à ce sujet. Nous y reviendrons.

Lorsque l’enfant paraît

Je maintiens donc l’hypothèse de l’« impensabilité » de la contraception dans les sociétés traditionnelles (celles de l’Occident d’hier, comme celles des pays en voie de développement d’aujourd’hui). A quoi correspond alors la seconde étape de révolution démographique, l’adoption par les sociétés contemporaines du contrôle des naissances, dans la clandestinité, contre l’opposition de l'Église, dans l’indifférence plutôt hostile des États ?

Dans mon hypothèse, la cause du passage d’une natalité naturelle à une natalité contrôlée est le changement de la famille, le développement de l’affectivité à l’intérieur de la famille et son repli sur l’enfant. L’éducation et la promotion de l’enfant sont devenues la fin principale de la famille au XIXe siècle. Il n’était plus tolérable de le semer comme graine au vent. Il devenait trop précieux, trop unique. Il fit partie d’un plan, préparé dans des conversations chuchotées autour de la table ou sur l’oreiller. La diminution du nombre des enfants appartient au modèle nouveau d’une famille bourgeoise ou petite-bourgeoise, qui se propose d’atteindre son but en favorisant l’ascension du fils (plutôt que de la fille) là où le père lui-même espérait accéder. Tous ces calculs, tous ces efforts, ne peuvent pas être répartis sur trop de têtes. Ce type de famille en ascension sociale est forcément malthusien. Là où cette ambition n’existe pas encore, le modèle ancien d’insouciance a persisté, en particulier dans les zones les plus « prolétariennes »des classes populaires. La famille malthusienne est un phénomène bourgeois, petit-bourgeois, ou paysan. Elle est plus rare dans les prolétariats industriels, du moins dans ceux encore tout neufs du début du XIXe siècle.

Certes, l’hypothèse ici exposée ne fait pas l’unanimité, et on continue toujours à écrire, ici et là, que la réduction de la natalité est un phénomène mystérieux, mal expliqué (alors que, pour moi, il est très clair), ou qu’on explique par une série nombreuse de causes sociales, géographiques, économiques : quand on vous dit qu’un phénomène s’explique par n causes, vous devez en conclure qu’on ne l’explique pas du tout. Mais revenons à mon hypothèse de la « capillarité sociale » et de la promotion des enfants : elle rend compte des motifs psycho- logiques qui ont animé les époux ; mais elle n explique pas comment, dans la réalité concrète de l’alcôve, on est passé d’un acte sexuel mené tambour battant, sans arrière-pensées, au coïtus interruptus. Il y avait une lacune dans ma théorie. Les historiens récents de la sexualité me permettent maintenant de la combler, en particulier le meilleur d’entre eux en France, J.-L. Flandrin.

Que faisaient-ils avant le mariage ?

Laissons donc de côté un moment le problème de la contraception pour envisager la question de la sexualité. Dans les pages précédentes, nous avons traité des sociétés traditionnelles d’une manière générale, sans faire de distinction. Or les historiens démographes (P. Goubert, Hajnal et le groupe de Cambridge de P. Lasiett et E. Wrigley) ont montré qu’il existait une différence essentielle entre les sociétés de l’Europe du Nord-Ouest et les autres : c’est l’une des grandes trouvailles de la jeune histoire démographique que d’avoir ainsi souligné l’originalité de cette aire culturelle, berceau de la future révolution industrielle et déjà siège, depuis le Moyen Age, d’innovations agricoles (Pays-Bas). L’originalité tient essentiellement à l’âge du mariage. Reprenant ces données, P. Chaunu a brossé une vaste synthèse3 où il oppose le petit groupe occidental des pays où l’âge du mariage est tardif, principalement celui de la femme (parfois plus de 25 ans), à la grande masse des populations où ont persisté des habitudes plus anciennes, et où le mariage suit de peu l’âge de la puberté. On ne sait pas quand le petit peloton des mariages tardifs s’est séparé de la grande masse des mariages post-pubertaires, mais cela remonte à la fin du Moyen Age. Le problème s’est tout de suite posé de savoir ce que faisaient les garçons et les filles pendant la longue période de leur adolescence entre leur puberté (il est vrai moins précoce qu’aujourd’hui) et leur mariage tardif. Eh bien, en apparence, ils ne faisaient rien, du moins rien qui laissât des traces ; le retard de l’âge du mariage ne s’est accompagné d’aucune augmentation des naissances illégitimes : celles-ci étaient très rares. Alors?


Deux explications, qui ne sont pas contradictoires, ont été apportées : l’une, chaste, par P. Chaunu qui attribue l’absence d’illégitimité à l’absence de rapports, l’autre, érotique, par J.-L. Flandrin, qui explique le même phénomène par la fréquence d’une sexualité préconjugale d’adolescents ; celle-ci peut être solitaire, bestiale, homosexuelle, hétérosexuelle, mais elle est toujours absque coïtu, en anglais le non coïtal pattern. Les deux thèses sont moins éloignées qu’on ne croit, car il existe dans cet érotisme préconjugal une part d’ascétisme (comme, peut-être, dans tout véritable érotisme). La continence d’inspiration religieuse est moins opposée à certaines formes élaborées d’érotisme qu’à la crise violente, mais vite dénouée, du coït conjugal traditionnel (ou du viol).

Deux amours

Ce n’est pas le lieu de développer ces idées et de tenter une histoire de la sexualité moderne. Nous ne manquerons pas cependant d’être frappés par le rapprochement entre ce qui vient d’être dit ici sur l’existence d’une sexualité commune préconjugale absque coïtu, et ce que nous relevions tout à l’heure dans les pratiques « contre nature » condamnées par l’Eglise parce qu’elles aboutissaient extra vas. Un cas est particulièrement remarquable, celui de l’amplexus reservatus, qu’on pourrait appeler un rapport prolongé sans éjaculation. Le procédé a été récemment sorti d’un long oubli par le sexologue catholique français Paul Chanson, et il a alors soulevé l’hilarité ou l’indignation, accueil qui prouve seulement notre ignorance érotique et notre grande naïveté. En fait, le procédé provient de la panoplie érotique de l’Inde, très ancienne, très fournie et très variée. On comprend bien que les Indiens de ces hautes époques ne s’attardaient pas ainsi in vas, tout en évitant d’éjaculer, par crainte de ne pouvoir, ensuite, élever leurs enfants. Le souci anticonceptionnel leur était étranger : c’était pour le plaisir.

Or, à partir du XVIe siècle (et même avant), Noonan a noté un changement considérable dans l’opinion de certains moralistes, comme le jésuite Sanchez. Celui-ci admet l’existence et même la légitimité, dans le cas de familles pauvres trop nombreuses, de rapports sexuels inféconds, et il va chercher (après d’autres) dans l’arsenal érotique de l’Inde païenne et diabolique 1’amplexus reservatus, où tout se passe bien in vas, selon la bonne doctrine. Remarquons que nous sommes ici en pleine spéculation, car il y a peu de chance que les paysans, dont la sexualité a été résumée par E. Shorter en quatre points (l’homme par-dessus, pas de préparation, éjaculation rapide, indifférence au plaisir du partenaire), se soient pliés à cette discipline de l’Art. Mais ce qui est intéressant, c’est le rapprochement conscient dans la réflexion savante de l’érotisme absque coïtu et de la contraception. Le même rapprochement s’est fait aussi dans les mentalités collectives. 


Sans doute, depuis la fin du Moyen Age (l’époque médiévale est caractérisée par une sexualité différente, partiellement décrite dans un article éblouissant de J. Rossiaud) jusqu’au XVIIIe siècle, chaque individu, homme et femme, adoptait-il successivement deux types de sexualité, l’une absque coïtu avant le mariage, l’autre nisi coïtu ensuite. C’est encore J.-L. Flandrin qui a fait remarquer que dans toutes les civilisations – sauf la nôtre, celle de l’Occident contemporain – il y avait deux amours bien distinctes, l’amour-passion hors du mariage, et l’amour conjugal, et qu’il était souverainement inconvenant de mélanger les genres.

Romantic love

Mais il s’est passé au XVIIIe siècle dans les classes supérieures occidentales (et pas seulement en France) un phénomène considérable, le même d’ailleurs que nous avons évoqué plus haut à propos du repli sur l’enfant d’une famille désormais moins nombreuse : la révolution de l’affectivité dans le cadre de la fa- mille. La famille a acquis le monopole du sentiment et de l’amour. La société a désormais exigé dans le mariage l’amour autrefois réservé aux amants : romantic love (et parfois la réciprocité dans l’adultère). Je suppose que la sexualité préconjugale a fait alors une entrée timide dans le mariage, mais cette fois dans un but plus anticonceptionnel qu’érotique, sous la forme du coïtus interruptus. Un choix, dans l’arsenal contraceptif, qui ne s’imposait pas, mais un choix qui a été d’une très grande efficacité, même s’il a laissé passer 20 % de naissances non désirées (aujourd’hui ou demain supprimées par l’arme absolue de la pilule ou du stérilet…). Au XVIIIe siècle, les moralistes avertis le connaissaient et le dénonçaient comme le plus redoutable des « funestes secrets » pour tromper la nature. Aujourd’hui, il est rejeté par l’opinion comme archaïque et réactionnaire, non seulement parce qu’il n’est pas sûr, mais parce qu’il implique une discipline, une ascèse, qui n’est plus tolérée. Et l’analyse de l’hédoniste contemporain est plus exacte que celle du moraliste des Lumières !

Les populations pauvres et non occidentalisées de l’Afrique ou de l’Asie nous donnent une preuve a contrario. Les efforts des agences de développement, des États-Unis, des Nations unies, pour imposer le contrôle des naissances rencontrent des résistances parfois inébranlables, parce que ces populations où le mariage est précoce post-pubertaire, n’ont pas connu jadis cette longue pratique, cet apprentissage semi-clandestin d’un mélange de continence et de sexualité absque coïtu avant un mariage tardif.


Ainsi la contraception occidentale peut-elle s’expliquer par deux causes; d’abord un motif psychologique profond : l’investissement sur l’enfant de toute l’affection et de toute l’ambition du couple ; ensuite un instrument sexuel : le coïtus interruptus, dont l’usage a été préparé par l’ancienne sexualité stérile préconjugale.

L’amour industriel

Dans ce qui précède, nous avons opposé, avant l’industrialisation et la révolution démographique qui l’accompagne, les pays à mariages post-pubertaires orientaux et méditerranéens aux pays à mariages tardifs de l’Europe du Nord-Ouest. Pendant l’industrialisation et la période de transition démographique, c’est-à-dire pendant les deux premiers tiers du XIXe siècle, une autre distinction s’impose : d’une part la France, d’autre part le reste de l’Europe. La différence réside essentiellement dans l’avance de la France, une avance de plus d’un demi-siècle, dans l’amorçage du déclin de la natalité. Celui-ci commence en France dès la fin du XVIIIe siècle et s’accélère à partir de 1830. En Angleterre, il est a peine perceptible, sans être nul, de 1810 à 1880, et c’est vraiment à partir de 1880 que le mouvement prend toute son ampleur, les taux de reproduction demeurant cependant toujours supérieurs à ceux de la France jusqu’après la première guerre mondiale ; ensuite les évolutions démographiques des deux pays se rapprochent et se confondent.


Faudrait-il admettre que l’analyse faite plus haut des causes psychologiques de la dénatalité soit vraie seulement pour la France ? Evidemment non, elle vaut aussi pour les classes supérieures et bourgeoises de l’Angleterre et des autres pays de l’Europe occidentale appartenant à Faire culturelle des pays à mariage tardif : les statistiques y laissent très bien deviner une tendance, quoique parfois à peine perceptible, à la faiblesse des taux de natalité, tendance qui est due à la proportion croissante des couples calculateurs. Seulement, cette tendance ne va pas jusqu’au fléchissement, tandis qu’en France celui-ci a été continu de 1800 à 1939. Nous laisserons de côté les pays situés au sud ou à l’est de la limite géographique des pays à mariage tardif, et à industrialisation ou modernisation économique précoce, les pays méditerranéens par exemple. Il est normal que ceux-ci aient conservé plus longtemps des traits de l’ancien régime démographique, comme les fortes natalités.


La véritable anomalie apparaît dans la comparaison de la France et de l’Angleterre : la stagnation et le vieillissement de la population française du XIXe siècle et, pendant la même période, l’augmentation spectaculaire et la jeunesse de la population anglaise. Pourquoi cette différence des natalités ? Autrement dit, pourquoi le modèle bourgeois malthusien, déjà fixé à la fin du XVIIIe siècle, a-t-il mis tant de temps à se diffuser en Angleterre alors qu’il a été très rapidement adopté en France ? Je pense que la différence est due essentiellement à la rapidité et à la densité de l’industrialisation en Angleterre et au contraire à sa lenteur moyenne en France. En fait, jusqu’à présent, nous connaissions mal la famille populaire urbaine du XIXe siècle : seulement quelques intuitions par-ci par-là. Dans un livre récent4, E. Shorter a mis en relief un phénomène général de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, « une très forte recrudescence des naissances illégitimes et des grossesses préconjugales », dont le nombre « s’élèvera de manière foudroyante, atteignant trois ou quatre fois les niveaux précédents », constituant « un des phénomènes marquant de l’histoire contemporaine ». Tous les témoignages contemporains, comme celui de Villermé, dont le Tableau de l’état physique et moral des ouvriers... date de 1840, confirment cette opinion fondée sur une enquête statistique : les observateurs étaient très frappés par le grand nombre de bâtards dans les concentrations ouvrières récentes. D’ailleurs les enfants, légitimes ou non, devinrent alors une main-d'œuvre pour l’atelier ou la fabrique et, par conséquent, une source de revenus pour les parents qui les envoyaient au travail dès l’âge le plus tendre (« Le petit travailleur infatigable »)5 et qui touchaient leurs payes. Ces parents-là avaient plutôt intérêt à augmenter leur fécondité !


Cela veut dire qu’à côté du modèle de la famille bourgeoise malthusienne, il existait, au début du XIXe siècle, un autre modèle, populaire et fécond, constitué par un couple instable de concubins et leurs très nombreux enfants : ce modèle a disparu, au profit du premier, grâce à une action moralisatrice de l'État et des philanthropes des classes supérieures (comme Villermé), action dont l’étude passionne aujourd’hui une nouvelle génération de chercheurs : J. Donzelot, Ph. Meyer, I. Joseph6. Mais peut-être les derniers échantillons de ce modèle subsistent-ils dans les milieux asociaux et marginaux qu’on appelle le « quart monde»7. Ainsi les concentrations sauvages que la révolution industrielle a provoquées quelquefois à la campagne, le plus souvent à la ville, ont dû permettre le développement de ce modèle populaire de concubins féconds, qui d’ailleurs, de plus en plus souvent, régularisaient sur le tard leur situation et reconnaissaient leurs enfants.


Le développement de ce modèle a compensé la tendance à la réduction des naissances déjà amorcée dans les bourgeoisies et les paysanneries de la fin du XVIIIe siècle et il a pu même parfois la renverser complètement. Les choses se passèrent ainsi dans une grande partie de l’Angleterre, mais seulement dans quelques rares régions de France, par exemple celles observées par Villermé (Lille et Rouen), et cette différence pourrait bien expliquer les disparités des évolutions démographiques. En France, le modèle bourgeois et paysan l’a emporté tout de suite ; en Angleterre, le modèle populaire industriel a réussi à maintenir, tant qu’il a duré, un taux de fécondité élevé et à masquer la lente progression dans les mœurs du modèle bourgeois.

Le baby-boom

Les disparités du XIXe siècle se sont effacées après la Première Guerre mondiale, et tout le monde occidental a dès lors suivi la même courbe déclinante des natalités, a adopté le même modèle de famille prudente, calculatrice, prévoyante, absorbée par la préparation de l’avenir meilleur d’un ou deux enfants. Dans ces conditions, la réduction des naissances ne répondait pas à une quelconque poussée d’hédonisme. Elle correspondait au contraire à une conception ascétique de la vie où tout, y compris le plaisir du sexe, était sacrifié à l’élevage patient de la génération suivante. Les exigences de l’enfant et de son avenir ont été alors beaucoup plus impératives qu’en d’autres temps les pressions des religions et des Églises. L’époque a été marquée par l’importance à la fois morale et économique de l’épargne : l’épargne et l’éducation des enfants sont les deux projets d’avenir essentiels, et sans doute sont-ils solidaires. Or ce monde de calcul, de prudence, de prévision, va éclater au moment de la Seconde Guerre mondiale. Tout se passe comme si l’homme occidental avait alors perdu confiance dans l’efficacité de son effort individuel : il ne devenait plus possible de « programmer » à long terme dans un monde qui s’était mis à bouger dans tous les sens. Mais, à la même époque, la confiance en soi était remplacée par l’adhésion unanime et fervente à une foi nouvelle, qui rendait inutile cette confiance individuelle : la foi dans le progrès technique et scientifique, dans l’augmentation indéfinie du bien-être. Certes, l’idée de progrès datait des Lumières, mais c’est seulement dans les années de l’après-guerre qu’elle est devenue populaire et banale, favorisée d’ailleurs par une longue prospérité économique et une vulgarisation des technologies sans précèdent. Cette foi n’a pas touché également tout le monde. Elle a affecté particulièrement ceux que nous appelons les cadres, une classe moyenne en très rapide expansion. I1 s’est passé alors un phénomène extraordinaire qui au début a déconcerté et même laissé incrédules les observateurs démographes : ces cadres se sont mis à avoir des enfants, plus que leurs parents, et plus que ne le laissaient prévoir les prévisions fondées sur plus d’un siècle d’observations. Cette interruption surprenante d’une évolution séculaire, c’est le baby-boom. Je le cite ici, en conclusion, parce qu’il montre combien l’attitude devant la vie est un phénomène de mentalité. L’attitude contraceptive du XIXe siècle s’était développée dans un climat psychologique particulier, qui s’est évanoui dans les années 1940. Un autre climat lui a succédé où les calculs prudents de la période antérieure n’avaient plus leur place, dissipés par un climat de confiance dans un avenir de cocagne. Il n’y avait, alors, plus d’obstacle à augmenter un peu une famille devenue le lieu du bonheur : « la famille heureuse ».

Le baby-boom a duré, non pas l’espace d’un matin, comme le croyaient les démographes, mais celui d’une génération, celle qui est née entre 1910 et 1920, une génération dont il faudra écrire l’histoire, tant elle est différente de celle qui l’a précédée (la dernière du siècle) et de celle qui la suit et qu’il est trop tôt pour connaître. On sait seulement très bien que cette nouvelle génération reprend depuis les années 1960 la pente déclinante des natalités au point où ses parents l’avaient laissée en 1939. Désormais, la contraception est sortie de la clandestinité du XIXe siècle, qui n’avait d’ailleurs gêné ni son efficacité ni sa diffusion. Mais elle a changé complètement de caractère et de nature. C’est un tout autre phénomène que nos jeunes contemporains répugnent à rapprocher de l’ascèse de leurs grands-pères.

La contraception autrefois

Pour en savoir plus

En dehors des ouvrages et articles déjà cités de P. Chaunu, J. Donzelot, J.-L. Flandrin, I. Joseph et Ph. Fritsch, Ph. Meyer, J.-T. Noonan, E. Shorter, on pourra se reporter aux publications suivantes :

Ph. Ariès, Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le XVIIIe siècle, Ed. du Seuil, 1948, 1971, notamment : « Les techniques de la vie », p. 344-372, et « Populations anglaise et française » p. 201-240.
A. Burguière, « L’Ancien Régime démographique : un modèle ? Une stratégie ? »,
Mélanges Braudel, 1973.
J. Dupâquier,
Introduction à la démographie historique, Gamma, 1974. Du même auteur, en collaboration avec M. Lachiver, « Les débuts de la contraception en France au XVIIIe siècle ; les deux malthusianismes » Annales ESC, nov.-déc. 1969, p. 1391-1406.
J.-L. Flandrin,
Les amours paysannes, Julliard, coll. « Archives» , 1974; Familles, Hachette, 1976 ; « Contraception, mariage et relations amoureuses dans l’Occident chrétien », Annales ESC, nov.-déc. 1969, p. 1370-1390 ; « Mariage tardif et vie sexuelle », Annales ESC, nov.-déc. 1972, p. 1351-1378 ; « L’attitude à l’égard de l’enfant », Annales de démographie historique, 1973.
E. Gauthier et L. Henry, « La population de Crulai »,
INED, Cahier 33, 1958, p. 118-122.
J. Hajnal,
European marriage pattem, Londres, 1965.
Ed. Shorter, « Female émancipations, birth control and fertility in european-history »,
The American historical review, vol. 78, n° 3, p. 605-640.
E.-A. Wrigley,
Société et population, Hachette, coll. « Univers des connaissances », 1969.

Notes

1. « La prévention des naissances » , par H. Bergues et al., INED, Cahier n° 35, PUF,1960.
2. J.-L. Flandrin, L’Eglise et le contrôle des naissances, Flammarion, 1970.
3. P.Chaunu, Histoire, science sociale, Paris, Sedes, 1974;
4. E. Shorter, Naissance de la famille moderne, Ed. du Seuil, 1977.
5. L. Murard, P. Zylberman, « Le petit travailleur infatigable » , Recherches, n° 25, 1976.
6. J. Donzelot, La police des familles, Editions de Minuit, 1977 ; Ph. Meyer, L’enfant et la raison d’Etat, Ed. du Seuil, 1977; I. Joseph, Philippe Fritsch, « Disciplines à domicile », Recherches, n° 28, 1977.
7. Voir l’association « Aide à toute détresse » (107, avenue du Général-Leclerc, 95480 Pierrelaye).

 

 

 

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