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«Les Enfants de la République», de 1789 à nos jours ...

La jeunesse, classe dangereuse

Par André Burguière

http://ilyaunsiecle.blog.lemonde.fr/files/2008/09/apache.1222231946.jpgQuand la société française va mal, elle accuse d'abord ses jeunes de tous les maux. Et ça dure depuis plus de deux siècles, comme le montre Ivan Jablonka dans « Les Enfants de la République  »


Vaulx-en-Velin, le Val-Fourré, Clichy-sous-Bois, ces noms des lieux d'explosion de la colère des banlieues rappelés par Ivan Jablonka sifflent encore à nos oreilles comme les étapes d'un drame inachevé. Avant, il y avait eu la marche des beurs en 1983, achevée triomphalement sur le perron de l'Elysée, et qui avait déclenché une série de programmes destinés à sortir les jeunes de banlieue de leur désespérance. Plutôt éducatifs quand ils étaient décidés par la gauche, plutôt répressifs quand ils venaient de la droite, ces plans ont tous échoué.



On aura du mal à faire croire aux Français que la violence de jeunes de plus en plus jeunes qui brûlent les voitures ou poignardent un lycéen n'est pas un phénomène nouveau. C'est pourtant ce qu'entend montrer Ivan Jablonka en retraçant l'histoire des politiques à l'égard des jeunes délinquants conçues depuis le début du XIXe siècle pour la réduire, qui accusent une étonnante continuité. Le plan d'éducation imaginé sous la Révolution par Le Peletier de Saint-Fargeau a fourni le modèle. Il prévoyait d'enlever les enfants à leurs familles dès l'âge de 6 ans pour les former tous dans le même moule. Les conventionnels ont repoussé ce projet totalitaire, mais tous les régimes par la suite, de droite comme de gauche, en ont appliqué la formule aux jeunes indésirables. Les bâtards des villes qu'on envoie se refaire une vertu à la campagne au milieu du XIXe siècle ont été remplacés par les enfants moralement abandonnés de la misère prolétarienne qu'il faut soustraire à la nocivité du milieu familial. Les graines d'apaches de la Belle Epoque ont cédé la place, dans la France postcoloniale, aux blacks-beurs de banlieue.


Les-Enfants-de-la-Republique_couv.jpg

Le mécanisme mental est resté le même. Tout ce qui menace, par son intrusion, le bon ordre de la société, hier le prolétariat venu des campagnes, aujourd'hui les immigrés, prend le visage de la jeunesse. En concentrant les rigueurs de la loi sur les jeunes délinquants, les gouvernements ont fait de ces jeunes le principal ferment de la peur sociale, la classe dangereuse. A l'inverse de bien des essais sur la question qui veulent se rendre utiles, le constat historique d'Ivan Jablonka ne propose aucune solution. Mais en pointant un blocage de la pensée dirigeante, il invite à réformer nos manières de raisonner.


La France n'est pas le seul pays d'Europe à être confronté aujourd'hui aux problèmes de l'immigration ou à la délinquance juvénile. Mais la façon dont la peur des jeunes sert à fixer nos angoisses collectives singularise notre société. Elle constitue une dimension de l'identité française qui a peut-être échappé à l'attention du ministre de l'Intégration.


A.B.

« Les Enfants de la République », par Ivan Jablonka,
Le Seuil, 350 p., 22 euros.



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Source: "le Nouvel Observateur" du 1er avril 2010.

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