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http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/5/0/3/9782847346305.jpgDès la signature des conventions d’armistice, la flotte – militaire comme marchande, toutes deux ayant été associées dès septembre 1939 – s’est trouvée au cœur des préoccupations du régime de Vichy. Plus ou moins préservée des exigences allemandes, bientôt violemment prise à partie par les forces britanniques en Afrique du Nord, elle s’avère immédiatement l’outil indispensable au maintien du lien politique avec l’Empire comme celui du ravitaillement de la métropole. Elle demeure, de fait, un gage puissant de souveraineté entre les mains de Pétain ; le vieux Maréchal s’appuyant d’ailleurs largement sur une coterie d’amiraux, militaires peut-être les plus enclins à verser dans la collaboration (Darlan, Auphan, Decoux, Platon…).

Inspiré d’une thèse de doctorat soutenue en 1992, augmenté des derniers apports de l’historiographie comme d’une seconde recherche de grande ampleur menée dans les fonds d’archives anglais (de très nombreuses archives centrées sur le blocus ont été rendues accessibles dans les années 1990 et 2000) et français, ce livre, préfacé par Robert Paxton, montre d’abord comment les Allemands ont arraché d’importantes concessions commerciales à une France vaincue dont l’économie, reposant sur les importations, connaissait l’impérieux besoin de voir le prompt rétablissement du trafic maritime.

Mais dans ces pages, l’auteur s’intéresse surtout au blocus britannique imposé à la France ; ce blocus qui a d’ailleurs tout au long de la guerre fait les belles heures de la propagande vichyste. Bernard Costagliola démontre à quel point celui-ci s’est révélé en fin de compte inopérant, notamment en Méditerranée occidentale, et remet par conséquent à plat les analyses de plusieurs historiens – Philippe Masson par exemple – qui avaient repris l’idée d’un blocus hermétique exercé par la perfide Albion. L’histoire du blocus rend également plus lisible la politique américaine que cette étude considère injustement mise à mal par les deux principaux auteurs français s’étant exprimés sur la question (Jean-Baptiste Duroselle et André Kaspi), ainsi que par la principale étude anglaise (R. T. Thomas) centrée sur les relations franco-anglaises durant cette période.

C’est que la « manière forte » de Churchill s’est en effet heurtée aux moyens limités de la Royal Navy (déjà très occupée par l’escorte des convois dans l’Atlantique et en Méditerranée orientale), à la volonté des chefs de l’Amirauté britannique de ménager autant que possible la flotte française afin d’éviter toute nouvelle confrontation directe inutile, et enfin au souci d’apaisement clairement exprimé, voire imposé, par Roosevelt à l’égard de Vichy.

En somme, et comme s’en explique très ouvertement l’auteur – pourtant petit-fils d’un capitaine de corvette fidèle de Darlan – dans sa conclusion générale, l’histoire « de ce drôle de blocus participera ainsi […] à enterrer plus profondément encore l’image tout à fait fausse d’un double jeu joué par le premier cercle de Vichy, tant il apparaît que les principaux artisans de la politique extérieure, Pétain, Laval, Darlan […] ont tous trois fait le pari […] d’une collaboration sincère avec l’occupant. »

Matthieu Boisdron

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Entretien avec l’auteur – jeudi 14 janvier 2010

Histobiblio.com – M. Costagliola, votre livre est inspiré d’une thèse de doctorat soutenue en 1992. Quelles sont les raisons qui, à l’époque, vous ont conduit à vous intéresser à ce thème particulier ?

M. Bernard Costagliola – Tout a commencé à l’époque de la maîtrise. Ce premier travail (note 1, page 309) ayant été bien accueilli, il me fut proposé à l’époque d’étendre l’étude de la traversée du pétrolier Nivôse (commandé par mon grand-père) à l’ensemble des relations maritimes impériales durant la période juin 1940 – novembre 1942 (pages 19-20). J’ai accepté avec d’autant plus d’enthousiasme que tout ce qui était alors écrit sur le blocus me semblait plutôt confus.

H.com – Vous avez beaucoup œuvré avec Robert Paxton, qui a accompagné vos travaux. Que doit votre livre à cet éminent historien américain, préfacier de votre ouvrage et bien connu en France ?

B. C. – Par-delà l’aide multiforme apportée par M. Robert O. Paxton tout au long de ces vingt dernières années – une dette immense qu’il ne me sera jamais possible de rembourser – l’étude doit surtout au fait que cet éminent historien, comme vous dites, a cru au travail, critiqué le doctorat avec générosité tout en marquant ses faiblesses. Puis M. Paxton m’a encouragé à reprendre l’ensemble, tout en offrant d’enrichir le thème de la collaboration « à la Darlan », cette ligne à tonalité maritime et coloniale. Sa lecture critique de l’étude, enfin, a formidablement enrichi la version finale aujourd’hui proposée au lecteur.

H.com – Votre travail pulvérise, le mot n’est sans doute pas trop fort, les conclusions d’historiens bien connus et plutôt « indulgents » à l’égard du bilan de l’État français. Selon vous, qu’apporte votre livre de neuf à l’historiographie – riche, mais toujours polémique – du régime de Vichy ?

B. C. – Vous avez tout très bien dit quant au blocus et à la thèse erronée de Masson mettant en avant un prétendu « accord de fait » avec Londres. Ici, c’est essentiellement la biographie très favorable à Darlan écrite par MM Coutau-Bégarie et Huan (Darlan, Fayard, 1989) qui est en ligne de mire. L’étude tourne résolument le dos à l’interprétation d’ensemble offerte par ces auteurs. Le premier point étant que Darlan aurait renoncé au rapprochement avec Berlin au lendemain des négociations de Paris (pages 257-284). Le second, pour faire court, tient dans le jugement d’ensemble porté sur la collaboration, les auteurs n’hésitant pas à souscrire au vieux et tout à fait faux jugement de Robert Aron. Ainsi, pour Aron et nos deux auteurs, la collaboration fut « un moindre mal, un marché inévitable, le moyen d’éviter le pire… » (page 283). Ce qui resurgit ici n’est rien de moins que la vieille thèse du « bouclier » qu’aurait, selon ces auteurs, constitué Vichy. En quelque sorte, MM Coutau-Bégarie et Huan présentent un Darlan « acceptable », « convenable », qu’ils opposent notamment à un « mauvais » Laval, présenté lui comme un « vrai » collaborateur (page 193). La Marine de Vichy propose une vision plus sévère de Darlan, contrastant avec l’image très complaisante offerte par Coutau-Bégarie et Huan, laquelle a été répétée dans l’ensemble des travaux, livres, articles, reprenant le propos du « grand dessein » de Darlan. Une chronologie originale enrichit encore ce « procès » de l’amiral Darlan (pages 275-276).

H.com – L’Allemagne, par les conventions d’armistice, laisse à la France un gage de souveraineté majeur, à savoir sa flotte. Vous montrez toutefois très bien comment Hitler a instrumentalisé cette « concession » au plus grand profit de l’Allemagne. Pouvez-vous nous en dire plus ?

B. C. – Frustrant le grand-amiral Raeder qui espérait récupérer la flotte française, Hitler a fait le choix de ne pas en exiger la restitution. Un consensus existe aujourd’hui sur ce point : on considère que ce choix a été réaliste, Hitler ayant compris qu’une telle exigence serait contre-productive, amenant Darlan à s’enfuir avec la flotte pour continuer le combat, ce qui aurait de plus entraîné l’Empire français dans l’empoigne. Un but fondamental d’Hitler était de neutraliser la France, donc ses principaux atouts – l’Empire et la flotte. A ce stade, le Reich serait en mesure de poursuivre la lutte contre l’Angleterre en profitant de la façade atlantique française occupée, et d’autre part de piller le pays. Ces deux objectifs ont été mis en œuvre sans tarder et avec succès.

H.com – Le blocus britannique est l’autre grande question de votre étude. Il apparaît sous votre plume bien moins sévère que ne le laisse entendre la majorité des historiens ayant jusqu’ici travaillé sur Vichy. Comment expliquer, en quelques mots, l’attitude relativement « souple » de l’Amirauté britannique vis-à-vis de la flotte française ?

B. C. – Ici vous avez parfaitement résumé le propos en mettant en valeur d’une part le souci des amiraux anglais d’éviter un clash naval inutile, dangereux, et favorable à la conduite de la guerre du point de vue de l’Axe, et d’autre part la pression exercée par Washington sur Londres dans ce domaine. Il ne faut pas en dire plus pour laisser découvrir au lecteur l’ampleur de ces deux phénomènes.

H.com – Votre analyse éclaire donc par conséquent d’un jour nouveau la réalité du pouvoir exercé par Churchill au Royaume-Uni. Elle montre que le Premier ministre n’avait pas forcément toutes les cartes en main et qu’il devait aussi (souvent ?) composer avec l’armée.

B. G. – Oui, bien sûr. Dans cette Angleterre, une des premières démocraties du monde, l’autorité du Premier ministre est évidemment immense, mais non illimitée. Et les grandes décisions doivent toujours être validées par le Cabinet de guerre. Il en va ainsi la tragédie de Mers-el Kébir (page 49) où il est établi que Churchill a trompé le Cabinet de guerre pour l’amener à suivre son projet d’assaut. Parfois, le refus des états-majors suffit pour s’opposer à ses plans ; un exemple est donné avec le projet d’une seconde expédition sur Dakar (note 1, page 73), projet dont le refus provoquera la colère du Premier ministre.

H.com Le ravitaillement s’effectuant à l’époque forcément par les voies maritimes, votre étude s’intéresse donc particulièrement au jeu américain à Vichy. Quelle place jouait la flotte française au sein de celui-ci ?

B. C. – Londres et Washington partagent les mêmes inquiétudes vis-à-vis de l’Empire français et de la flotte, leur « mal de tête commun » (page 212). D’où la pression exercée sur Londres quant au blocus, chaque arraisonnement portant en lui le germe d’une confrontation navale (ce point est abordé dans une question plus haut). Pour conclure, disons que les trois temps forts de l’étude à valoriser sont, me semble-t-il, 1) le torpillage de la thèse de « l’accord de fait » entre Londres et Vichy quant au blocus enfin présenté dans sa réalité, 2) l’interprétation nouvelle de la collaboration « à la Darlan », enfin 3) la réhabilitation de la politique extérieure de Washington – le « jeu américain » à Vichy – élaborée à l’égard du gouvernement français.

H.com – M. Costagliola, merci de toutes ces précisions.

B. C. – C’est moi qui vous remercie de m’avoir permis de procéder à ces ajustements enrichissant l’étude ainsi que le contexte de son élaboration.

Titre : La Marine de Vichy
Auteur : Bernard Costagliola, préface de Robert O. Paxton
Editeur : Editions Tallandier
Nombre de pages : 433
Publication : décembre 2009
Prix : 25 €


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