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R.P. Raymond-Léopold Bruckberger.

La Marseillaise à la maison centrale de Clairvaux.


http://www.memoire-vive.net/local/cache-vignettes/L440xH1074/clairvauxcentraleporte2-c8493.jpgVoici comment se passaient les exécutions d'otages à la maison centrale de Clairvaux, aux mois de juin et juillet 1942. Nous étions confiés par les Allemands à l'administration pénitentiaire française. Les Allemands venaient presque tous les jours contrôler la tenue de la prison. Mais quand ils venaient pour une exécution, ils arrivaient le matin vers neuf heures, avec un groupe d'hommes en armes et en casque, dans un camion. Avec une rapidité prodigieuse, la nouvelle courait dans toutes les cours et jusque dans les cellules. Et nous attendions jusque vers seize heures. Nous ne savions pas qui serait choisi. Je le dis à l'honneur de la classe ouvrière, c'était presque toujours des ouvriers et presque toujours [des] communistes. Le soleil frappait d'aplomb dans la cour où nous étions enfermés. Tout était opprimant. Nous attendions. Nous parlions peu. Beaucoup jouaient aux cartes et se disputaient pour tromper l'angoisse. Ce jour de l'Ascension, c'était ainsi. À seize heures, un gardien arrive, appelle un numéro matricule et lui dit : « Vous êtes transféré »


Le mot « transféré » résonnait terriblement. Le garçon avait 23 ans. Il n'avait plus que trois ou quatre mois à faire pour être libéré. Il serra quelques mains et prit un ami à part :

 

« Tu iras voir ma mère. Dis-lui que je suis mort courageusement et dans ma foi communiste. »


II est emmené, nous fait un adieu de la main. Arrivé dans la cour voisine, une immense cour, il est rejoint par quatre autres détenus, également « transférés »  . C'est la cour des « Droit commun ». Le gouvernement de Vichy a cette honte de plus d'avoir fait du communisme un délit de droit commun et d'avoir ainsi pourvu les poteaux d'exécution allemands. Dans cette cour il y a plusieurs centaines de détenus, des assassins, des voleurs, des bagnards, toute l'aristocratie de la racaille de France. Quand les cinq condamnés traversent la cour, tous les détenus se lèvent, quittent leurs bérets et chantent La Marseillaise. Oui, l'âme de la France, en cet après-midi éclatant de l'Ascension, l'âme de la France est là, avec des assassins et des voleurs. Elle n'a jamais été à Vichy. Je pense au mot de l’Évangile, adressé aux Pharisiens : « Les filles et les publicains vous précéderont au royaume de Dieu. » Cette Marseillaise nous l'avons entendue pendant de longues minutes. Elle a été reprise et continuée par les condamnés. Ils chantaient encore quand ils sont tombés sous les balles. Chaque fois que j'entends maintenant La Marseillaise, il me semble qu'elle n'est plus que l'écho de celle-là.


(Si grande peine, chronique des années 1940-1948, Bernard Grasset, 1967, p. 103-104.)

 

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