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http://www.decitre.fr/gi/25/9782020993425FS.gifHervé Guillemain, La méthode Coué : histoire d’une pratique de guérison au XXe siècle. Paris, Le Seuil, 2010, 390 pages. « L’Univers historique ».

Chacun emploie bien souvent l’expression de méthode Coué pour désigner de façon péjorative un comportement naïf et conjuratoire qui croit qu’il suffit de dire les choses pour qu’elles arrivent. La popularité de l’expression est inversement proportionnelle à l’ignorance dans laquelle on était jusqu’au livre d’Hervé Guillemain de la réalité de la méthode et surtout de son histoire. En effet personne ne savait, ou peu s’en faut que l’expression avait été d’abord utilisée par Céline, puis Montherlant, dans les années 1930, avant de prendre après la guerre une acception politique servant à moquer les gouvernements, en général de droite, impuissants devant les problèmes économiques et les guerres coloniales. Encore moins de gens savaient, s’il est possible qui était Monsieur Coué dont on finissait par croire qu’il avait été un personnage mythique.


Contrairement aux a priori, la méthode Coué n’est pas le fruit des élucubrations plus ou moins délirantes d’un esprit dérangé et illuminé suivi par des disciples hypnotisés. Certes, il y eut la formule un peu magique « Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux », que les patients devaient répéter dans un état semi-conscient en s’aidant d’une sorte de chapelet, des scènes de quasi hystérie à New-York lorsque s’y rendit Émile Coué. Ces aspects indéniables ne manquèrent pas de susciter d’emblée les ricanements de nombreux esprits forts et la méthode sombra très vite dans l’oubli, au moins en France. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en partie grâce à la place que le collaborateur Alphonse de Châteaubriant (1877-1951) occupa dans la principale société couéiste


Loin des facilités et condescendances auxquelles on vient de se livrer, Hervé Guillemain, déjà auteur d’un ouvrage remarqué intitulé Diriger les consciences, guérir les âmes qui explorait les relations complexes entre le religieux et le psychiatrique, prend la méthode Coué au sérieux et nous dévoile savamment les enjeux que révèle le « moment Coué ». Bien que pharmacien à Troyes, puis à Nancy, ce qui le protégea de la plupart des accusations de charlatanisme, Émile Coué (1857-1926) fut souvent baptisé le bon docteur Coué. Il est vrai que son âge (la bonne cinquantaine lorsqu’il se lance dans l’aventure), son aspect rassurant (une sorte de Raymond Poincaré en plus lisse et débonnaire) avait sans doute tout pour inspirer confiance. Plus sérieusement la méthode se trouva très vite profondément enracinée au carrefour des multiples courants qui traversent la psychiatrie, la médecine et la société dans les années qui précèdent et suivent la Première Guerre mondiale. Il est bien difficile de dire dans quelle mesure Coué en fut conscient et utilisa sciemment le contexte dans lequel il se trouvait pour développer sa méthode.


L’inscription de la méthode Coué dans « la longue histoire des cures magnétiques » ne fait pas de doute. Ne serait-ce que par sa résidence, Coué est lié à l’École de Nancy de Liebault et Bernheim où se pratique l’hypnotisme et surtout la suggestion sous hypnose. Cette dernière décline pourtant à la charnière des deux siècles laissant plus de place, soit au retour à une certaine forme de traitement moral, soit à la psychanalyse. Entre ces deux orientations, la méthode Coué offre une troisième voie dans la droite ligne de Bernheim qui définit l’autosuggestion que revendiquent aussi de nombreux praticiens (Levy, Bonnet, Durville, Jagot). Coué réussit mieux que les autres parce qu’il est plus rapide à opérer le retournement de la suggestion à l’autosuggestion (qui perd son trait d’union en 1919), qu’il sait maintenir les liens avec « les derniers représentants de l’hypnotisme médical » et « avec l’école du magnétisme » et proposer une méthode simple.


Loin des facilités et condescendances auxquelles on vient de se livrer, Hervé Guillemain, déjà auteur d’un ouvrage remarqué intitulé Diriger les consciences, guérir les âmes qui explorait les relations complexes entre le religieux et le psychiatrique, prend la méthode Coué au sérieux et nous dévoile savamment les enjeux que révèle le « moment Coué ». Bien que pharmacien à Troyes, puis à Nancy, ce qui le protégea de la plupart des accusations de charlatanisme, Émile Coué (1857-1926) fut souvent baptisé le bon docteur Coué. Il est vrai que son âge (la bonne cinquantaine lorsqu’il se lance dans l’aventure), son aspect rassurant (une sorte de Raymond Poincaré en plus lisse et débonnaire) avait sans doute tout pour inspirer confiance. Plus sérieusement la méthode se trouva très vite profondément enracinée au carrefour des multiples courants qui traversent la psychiatrie, la médecine et la société dans les années qui précèdent et suivent la Première Guerre mondiale. Il est bien difficile de dire dans quelle mesure Coué en fut conscient et utilisa sciemment le contexte dans lequel il se trouvait pour développer sa méthode.


L’inscription de la méthode Coué dans « la longue histoire des cures magnétiques » ne fait pas de doute. Ne serait-ce que par sa résidence, Coué est lié à l’École de Nancy de Liebault et Bernheim où se pratique l’hypnotisme et surtout la suggestion sous hypnose. Cette dernière décline pourtant à la charnière des deux siècles laissant plus de place, soit au retour à une certaine forme de traitement moral, soit à la psychanalyse. Entre ces deux orientations, la méthode Coué offre une troisième voie dans la droite ligne de Bernheim qui définit l’autosuggestion que revendiquent aussi de nombreux praticiens (Levy, Bonnet, Durville, Jagot). Coué réussit mieux que les autres parce qu’il est plus rapide à opérer le retournement de la suggestion à l’autosuggestion (qui perd son trait d’union en 1919), qu’il sait maintenir les liens avec « les derniers représentants de l’hypnotisme médical » et « avec l’école du magnétisme » et proposer une méthode simple.


Ancrée dans cet héritage issu de l’hypnose, la méthode Coué n’est pas sans relation avec la psychanalyse naissante, aussi surprenant que cela puisse nous paraître à nous, tout prêts à séparer le sérieux de la psychanalyse et le folklore de la méthode Coué. Si Coué n’écrit pas sur Freud, l’inverse n’est pas vrai et l’inventeur de la psychanalyse est plutôt indulgent envers celui qu’il appelle un profane-amateur (p. 251). Les deux personnages figurent ensemble dans le comité d’honneur d’un institut de psychagogie qui, sur les bords du Léman, tente de faire la synthèse des différentes techniques. Le psychanalyste Karl Abraham consacre son dernier ouvrage à la méthode Coué qu’il prend très au sérieux et la décrit comme une technique qui permet au malade de troquer son mal contre une forme atténuée de névrose obsessionnelle. Au-delà de ces rencontres qui ne sont pas seulement fortuites, Hervé Guillemain montre bien que les deux méthodes se répandent au même moment qu’elles connaissent le succès dans les mêmes contrées. Néanmoins l’inconscient de Coué, qu’il nomme imagination, est un inconscient pauvre, asexué, mécanique et la méthode consiste à guérir l’âme non à la fouiller et à la disséquer.


Une partie du succès de la méthode Coué tient aussi à son appartenance à la nébuleuse des médecines et des philosophies non conventionnelles (unconventional) qui connaissent une période faste dans l’entre-deux-guerres. A l’égard des médecines alternatives ou parallèles, opposées à une médecine officielle, Hervé Guillemain propose de ne plus raisonner en termes d’oppositions, mais en termes de creux et de bosses (titre du chapitre 6) et même comme étant tout contre la médecine paraphrasant joliment le célèbre mot de Sacha Guitry à propos des femmes. Pourtant le propos va loin et dit bien la porosité des frontières qui souvent passent au milieu de l’individu. La théosophie qui occidentalise le Boudhisme et l’Hindouisme, acclimate le yoga, la répétition monotone du mantra ne fournit pas seulement des pratiques dont se nourrit la pratique de l’autosuggestion, mais c’est aussi un lieu carrefour où l’on rencontre des personnages aussi incontournables que René Allendy (1889-1942), introducteur de la psychanalyse, homéopathe et animateur du « Groupe d’études philosophiques et scientifiques pour l’examen des idées nouvelles », véritable plaque tournante de toutes les expérimentations médicales et intellectuelles. On ne s’étonnera donc pas de croiser autour de la méthode Coué des individus aussi atypiques que Sophie Lorié, luthérienne de Saint-Pétersbourg, assistante de Maximilian Bircher-Benner (1867-1939), immortel inventeur du Muesli à base de céréales, de graines, de noix et de fruits secs, mais aussi gestionnaire avisé d’une luxueuse clinique zürichoise. Les adeptes de cette méthode d’abord recrutés parmi « une clientèle aisée en perpétuelle quête de renouveau thérapeutique », on compte de plus en plus de patients plus modestes souffrant de troubles psychiques, digestifs, articulaires peu pris en compte par la médecine classique ni encore par la psychiatrie de ville qui traite seulement les cas graves. La méthode Coué repose aussi, comme la méthode Bircher-Benner sur un réseau de militants ou plutôt de militantes, tant les femmes y sont nombreuses : héritage des engagements chrétiens de ceux de la guerre et, peut être aussi, volonté des femmes d’agir, de décider, pourquoi pas de commander. En tous cas, rien à voir avec « la foule de domestiques, de couturières, de gardes-malades, comme aussi de dames du monde besogneuses et de vieilles demoiselles sentimentales » que dénonçait le docteur Burlureaux à propos de la Christian science.


Si la méthode Coué s’était limitée au monde des périphéries médicales, aussi vaste soit-il, son retentissement n’aurait pas égalé celui qu’il connut. Sans doute plus que les autres mouvements, Coué et ses successeurs surent utiliser le relais des nouveaux moyens de communication, les journaux, la radio et, plus original, le disque. On rêverait ici d’une histoire économique de l’aventure, on aimerait savoir quel publicitaire investit dans la méthode, par qui furent financés les voyages de Coué. On ne peut reprocher à Hervé Guillemain de n’avoir pas fait une histoire impossible, mais il montre bien que l’odyssée est pleinement du XXe siècle. Aussi n’est-il pas étonnant que dans le cadre d’une extension planétaire le triomphe ait lieu aux États-Unis. Pourtant les raisons du succès américain sont ailleurs. La méthode Coué satisfait « l’optimisme » américain. Elle s’enracine aussi ici dans la tradition de la mind cure dont Hervé Guillemain retrace savamment la généalogie, essentiellement religieuse et plus exactement méthodiste. Aussi la méthode eut-elle plus de succès dans les pays de tradition protestante, marqués par le mouvement du Réveil que dans les pays catholiques et laïcs. Terre de naissance de Coué, la France fut donc aussi terre de mission. L’Église était méfiante et les connotations politiques liées entre le « Couéisme », le mouvement ancien combattant, puis la droite extrême et la droite fascisante expliquèrent sans doute la pâleur et la brièveté de son éclat, la rapidité de sa chute.


Au total, Hervé Guillemain réussit une prouesse et donne une leçon d’histoire. Traitant sans beaucoup de sources d’un objet a priori insignifiant et d’un personnage inoffensif, il finit par nous promener dans le monde entier, de l’histoire politique à l’histoire médicale en passant par l’histoire religieuse. Voilà pour la prouesse. Elle prouve la permanente complexité des choses humaines, mais aussi qu’il n’y pas de petits sujets s’il y a des grands historiens (et Hervé Guillemain est de leur trempe) ; qu’il n’y a pas de frontières entre les différents territoires de Clio à condition d’avoir des historiens suffisamment ouverts pour les négliger. Là aussi Hervé Guillemain est de ceux là.


Olivier Faure

Pour citer

Olivier Faure, « Compte rendu de Hervé Guillemain, La méthode Coué : histoire d’une pratique de guérison au XXe siècle, 2010 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1634.

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renée Bonneau 20/04/2010 17:24


il y a deux fois le 2 eme paragraphe