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Document archives du 01/03/2002 - Le parvenu de la Chaussée-d'Antin prend sa revanche sur l'aristocrate du faubourg Saint-Germain. C'est qu'il a les moyens de faire la noce, le bourgeois triomphant ! Et il faut absolument que cela se voie.

Le bourgeois nanti du XIXe siècle, imposant ses modes de pensée et ses comportements, a la certitude d'appartenir à  la classe dirigeante et, si le modèle aristocratique continue de le fasciner, il a désormais les moyens de se l'approprier, au moins dans les apparences. Le mariage est au coeur de ses stratégies d'acquisition ou de démonstration de sa domination économique et politique.

Tout en revendiquant les acquis révolutionnaires, les bourgeois cherchent cependant à  en contourner les implications dans le domaine successoral. Le partage égalitaire entre tous les enfants met en péril leur patrimoine et donc leur statut social. L'ancienne noblesse, animée par un catholicisme social militant, les libres-penseurs et francs-maçons qui s'épanouissent sous la IIIe République, les fondateurs du syndicalisme ouvrier ou encore les utopistes sociaux prônant l'union libre, dénoncent le matérialisme ostentatoire et le malthusianisme de la bourgeoisie. A la caricature ancienne du bourgeois économe et prude s'oppose alors celle du parvenu de la Chaussée-d'Antin éclaboussant l'aristocratie du faubourg Saint-Germain de son luxe et de ses excentricités de nouveau riche ou celle du petit bourgeois, croqué par Daumier, dévoré par l'envie de paraître, " cette lèpre moderne de la bourgeoisie nécessiteuse ", écrit Zola, plus féroce encore à  propos des jeunes bourgeoises élevées dans la vénération de l'argent : " On veut la marier. Alors, c'est terrible. Une chasse de sauvages, sans arrét, sans pitié, commence. Depuis qu'ils font pour elle des frais de toilette, les parents n'ont qu'une idée, la placer avantageusement, c'est-à -dire trouver un garçon très riche, qui l'épousera sans dot ; et ils sont décidés à  mal se conduire, à  prendre le jeune homme au piège, à  le tromper par des dehors luxueux et gais. Un père et une mère, dans la petite bourgeoisie, deviennent absolument capables de tout quand l'heure critique sonne o๠il leur faut caser leur demoiselle. " ( Le Figaro , 28 février 1881).

Au XIXe siècle, l'âge moyen du mariage a peu évolué par rapport à  l'Ancien Régime : 27,9 ans pour les hommes et 23,9 ans pour les femmes. Dans la bourgeoisie fortunée, en particulier à  Paris, l'âge du mariage est moins élevé. Mais quel que soit le statut social, celui-ci constitue l'étape la plus importante de la vie individuelle et familiale, l'affaire de tous sinon une affaire pour tous...

Il n'a pas la méme importance pour les hommes et pour les femmes dans leur imaginaire comme dans la réalité. Pour les garçons, la communion, le baccalauréat, le service militaire, les études supérieures sont autant de modes d'intégration à  la vie civile auxquels le mariage apporte peu de changements. Pour les filles, il constitue après la sortie du couvent et, pour quelques-unes, le brevet élémentaire, le temps fort de leur existence, celui sur lequel elles fondent, telle Emma Bovary, tous leurs réves de bonheur. Etape centrale qui se concrétise cependant pour toutes, quelle que soit la réussite sentimentale et sexuelle de leur union, par la maternité et les soins du ménage.

Le petit employé est parfois contraint au célibat par la modestie de son salaire mais le boutiquier ne s'y attarde pas car il lui faut une femme derrière son comptoir ! Pour autant, l'argent n'est pas tout : ainsi un fonctionnaire au salaire modeste mais dont la carrière est prometteuse peut-il épouser une héritière alors qu'une jeune fille de la haute société mais sans dot ne peut que se déclasser en songeant à  travailler. Les plus riches lorgnent du côté de la vieille noblesse, tels les Schneider, Wendel, Say ou Singer qui révent pour leur fille d'un titre de duchesse. Le train de vie, le " standing " dirait-on aujourd'hui, correspond au rang occupé dans la société plus qu'à  l'importance des revenus.

Le contrat, après d'âpres négociations, doit assurer des conditions de vie aux jeunes mariés conformes à  leur condition sociale tout en préservant la fortune de chacun et en particulier la dot, dont le montant parfois très élevé n'est pas toujours versé en totalité. Les bourgeois sans aucune fortune se contentent de la communauté légale, mais la plupart vont chez le notaire, à  qui l'on réserve la deuxième danse lors du bal qui suit la signature du contrat.

Cependant le mariage bourgeois n'est pas seulement un échange de " sacs d'écus " et l'amour n'en est pas exclu. Les occasions de rencontre ne manquent pas : fétes de famille, communions, baptémes, mariages, bals mais aussi ventes de charité, activités sportives, promenades et, bien souvent, messe dominicale... Au cours du siècle, de nombreuses voix réclament le libre choix du conjoint et même le " mariage à  l'essai ", et certains font devant la justice des " sommations respectueuses " à  leurs parents. Ces derniers sont quand méme soucieux d'éviter les mariages trop disparates, en particulier par l'écart d'âge, et le thème, cher à  Molière, du vieux barbon épousant un tendron, largement repris au XIXe siècle dans les comédies de moeurs, ne reflète, au-delà  de son efficacité théâtrale, que des cas marginaux. George Sand explique ainsi l'échec de leur mariage à  Casimir Dudevant : " Le son du piano te faisait fuir [...], le livre te tombait des mains d'ennui et de sommeil [...]. Je commençai à  concevoir un véritable chagrin en pensant que jamais il ne pourrait exister le moindre rapport dans nos goûts. " Cette incompréhension relève souvent d'une méconnaissance de l'autre liée aussi bien à  l'éducation séparée des garçons et des filles et à  la grande ignorance de ces dernières - saintes ou pouliches - qu'à  une irréductibilité des caractères. Elle n'en est pas moins un fait général. Il faut ajouter toutefois que nombre de mariages se concluent dans des familles de niveau égal et partageant les mémes valeurs, ce qui, à  long terme, facilite l'entente des époux.

Les bourgeois songent au mariage de leurs enfants alors que ceux-ci sont parfois encore pensionnaires au collège ou au couvent, quand ce n'est pas au berceau ! Ce sont souvent les oncles curés ou les tantes vieilles filles qui se mettent en chasse de l'oiseau rare parmi leurs ouailles, dans les salons ou dans leur parentèle. Les approches sont souvent longues. La moralité, la fortune, le passé de la famille envisagée sont soigneusement étudiés. Parents et amis donnent leurs avis, s'informent par lettres ou sur place et les curés comme les notaires sont au coeur des tractations. Chaque partie fait valoir ses espérances, les héritages, et d'aucuns ont recours aux vieilles ruses paysannes comme celle du déménagement nocturne de bestiaux voisins pour remplir les étables lors de la visite de la future belle-famille ! Mais assez de temps perdu, il faut conclure : une jeune fille se doit d'étre mariée dans le courant de l'année où elle entre dans le monde.

La littérature abonde en scènes de présentation de jeunes gens tremblant d'effroi ou brûlant de curiosité dans l'attente de leur futur [e].

Les préliminaires sont brefs. Quelques visites de l'élu, des bouquets et de menus cadeaux pour faire sa cour, quelques baisers et parfois plus si le chaperon n'est pas trop vigilant. Le Journal de Caroline est un témoignage émouvant de son abandon à  des événements dont elle ne peut contrôler la précipitation. Et puis, il faut terminer le trousseau. Marqué aux initiales des deux familles, il représente en valeur 5 % du contrat de mariage. L'abondance, la finesse et le luxe du linge exposé dans la chambre de la jeune fille signent l'opulence de sa famille. La corbeille de mariage offerte par le fiancé doit étre à  la hauteur : trônant dans le petit salon de ses parents et composée de bijoux, bibelots, missel, elle peut étre prétexte à  rupture si elle est trop chiche. Les modèles proposés par La Gazette des salons ou La Dernière Mode évitent les faux pas. En revanche, les fiancés ne sont pas censés s'occuper du contrat de mariage ni des faire-part.

La cérémonie de mariage ne fait que manifester aux yeux de tous l'engagement des deux familles. Désormais tout est joué, et le luxe des noces parisiennes décrites par Delphine de Girardin dans Le Mercure de France , s'il fait réver les jeunes filles en fleur contribue surtout, par la présence de personnalités diverses, à  renforcer l'image des familles et à  leur donner l'occasion de nouer de nouvelles alliances... La soirée s'achève dans la chambre des jeunes mariés, et l'on sait bien que le voyage de noces a été inventé en partie pour éviter à  la famille de gérer les conséquences de ce qui est présenté si souvent comme un " viol légal ". Mais ceci est une autre affaire...

Par Joëlle Chevé* (photographie sur l'article du blog)

Joëlle Chevé est historienne, diplômée de l’université de Paris IV-Sorbonne, journaliste pour la revue Historia et chroniqueuse d’ouvrages historiques notamment pour les revues Elle et Atmosphères. Spécialiste de la société d’Ancien Régime, elle a publié de nombreux articles et une synthèse de ses recherches sur la noblesse du Périgord. - http://www.canalacademie.com/IMG/jpg/joelle_cheve.jpg

Noces d'argent

Devant les jeunes mariés guindés, la famille évalue le montant des cadeaux. Mieux vaut ne pas lésiner : une corbeille de mariage trop chiche peut étre un motif de rupture.

L'ouvrier choisit l'union libre

Au XIXe siècle, le concubinage fréquent chez les ouvriers et sa conséquence naturelle, la bâtardise, en fait la cible des moralistes. Dans son célèbre ouvrage, Classes laborieuses et classes dangereuses (1978), Louis Chevalier y voit le signe de la " condition sauvage qui est d'exister physiquement et non civilement ". Le concubinage serait une forme de la civilisation populaire et les ouvriers seraient des hors-la-loi et donc des criminels virtuels. Edward Shorter nuance cette thèse en présentant le concubinage comme " un modèle nouveau de sexualité illégitime " adopté par de jeunes ouvriers issus des campagnes aspirant à  des relations plus libres dans un milieu urbain moins sourcilleux que le village sur le chapitre des moeurs. Les travaux plus récents de Michel Frey montrent qu'il touche aussi le petit monde de la boutique et de l'atelier, et qu'il n'y a pas de corrélation entre densité ouvrière et union libre. La plupart du temps, il s'agit de mariages à  l'essai ou d'unions retardées pour des raisons financières et administratives. L'absence de patrimoine, la tolérance citadine, mais aussi le fait que la plupart des femmes, elles aussi salariées, ne peuvent de ce fait exiger le mariage, créent les conditions d'une illégitimité qui, lorsqu'elle perdure au-delà  de quelques années, peut signifier alors la volonté de se démarquer de la société bourgeoise.


Dossier : Homme-Femme

Surtitre : Au XIXe siècle

La parade nuptiale du bourgeois

01/03/2002 - Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=7921



En complément

- Histoire de la vie privée, dir. Michelle Perrot (Le Seuil, 1999).

- Histoire du mariage en Occident, de Jean-Claude Bologne (Pluriel, 1995).

- Les Bourgeois de Paris au XIXe siècle, d'Adeline Daumard (Flammarion, 1970).

 

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