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http://www.lemonde.fr/image/2009/12/17/575x385_1359113_0_db51_ill-1281934-a342-000-par2014222.jpgEntretien - Alors que les gardiens de la paix et les officiers devraient élire, jeudi 28 janvier, leurs représentants syndicaux sur fond de tensions dans la police, des chercheurs ont analysé et comparé les réformes de sécurité publique intervenues dans plusieurs pays occidentaux pour lutter contre la petite et moyenne délinquance. Dans la Revue française de science politique, parue en janvier, Jacques de Maillard, professeur de sciences politiques à l'université de Rouen, et Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, relèvent une "exubérance de réformes" -  police de proximité, "police communautaire", "police des points chauds" ("hot spot policing") - en Europe et aux États-Unis mais selon des voies institutionnelles différentes.

N'y a-t-il qu'en France que la réforme de la police de proximité a échoué ?

Sebastian Roché : Il n'y a pas eu d'échec sur le terrain, mais un échec politique de Lionel Jospin sur le sujet. La police de proximité, c'est d'abord une refonte de la police, une police décentralisée. Avec un super-régalien comme Jean-Pierre Chevènement à la tête du ministère de l'intérieur pour la mettre en place, ce n'était pas la configuration idéale. Dans les premiers mois de 1999, critique pour lancer une réforme, le directeur central de la sécurité publique qui y était opposé n'a pas été remercié ... Puis Nicolas Sarkozy a su habilement communiquer contre. Mais rejeter la police de proximité est une erreur. Il n'y a pas d'alternative. D'ailleurs, la droite n'en a pas proposé. Quant à la gauche actuelle, elle n'ose pas en hériter.

Jacques de Maillard : Le sujet a été politisé à partir de 2002, renvoyant la police de proximité à une police simplement préventive, ce qui est inexact. En réalité, les slogans autour de la police d'interpellation chère à Nicolas Sarkozy ne se sont pas accompagnés d'un renouvellement de la doctrine de l'action policière.

La création en 2008 des unités territoriales de quartier (UTEQ), dans les quartiers dits sensibles ne répond-t-elle pas à une demande de proximité ?

S. R. : Cela n'a rien à voir. Les UTEQ, c'est une excroissance collée à quelques commissariats existants, une sorte de parachute politique pour le gouvernement car les élus locaux y sont très attachés. Avec la police de proximité, il y avait une vision générale, une doctrine, une refonte des commissariats...

La culture du résultat prônée par M. Sarkozy n'a-t-elle pas contribué à réformer la police ?

S. R. : Les changements sont plus spectaculaires dans les prises de position que dans les faits. La police de Nicolas Sarkozy est redevenue celle des années 1960, isolée, hiérarchisée et centralisée. C'est une idéologie qui veut faire croire que les policiers tout seuls vont faire baisser la délinquance. Toute l'évolution qui a consisté, depuis les années 1970 dans les pays occidentaux, à combiner l'action de la police à celle d'autres acteurs, notamment dans le domaine de la prévention, a été dévalorisée. Pourtant, c'est l'avenir !

J. de M. : La police a toujours eu les yeux rivés sur les chiffres mais l'importance des indicateurs quantitatifs s'est accentuée. La pression du politique s'est accrue sur la nécessité de rendre des comptes autour de deux indicateurs : la réduction de la délinquance et le taux d'élucidation. Nicolas Sarkozy a trouvé des slogans et amplifié des changements amorcés avant lui : le management par objectifs ou l'usage des tableaux de bord existaient déjà. La question aujourd'hui est de diversifier et rendre plus fiable la mesure de la "performance".

Dans la police aussi, il y aurait une exception française ?

J. de M. : La mesure de la performance uniquement sur des critères quantitatifs internes est une spécificité française. Il n'y a pas d'indicateurs sur la relation entre la police et la population par exemple, contrairement à la Grande-Bretagne.

Mais surtout, ce qui distingue l'Angleterre et les États-Unis de la France, c'est qu'il existe dans ces pays une plus grande porosité entre l'exécutif et les chercheurs. Ainsi, aux États-Unis, les réformes sont très fortement soutenues, préparées, par les universitaires. L'innovation est favorisée par ces liens entre le monde policier et l'extérieur.

S. R. : La police française est peu portée à innover pour la sécurité quotidienne des gens. Cela tient à sa structure. En Grande-Bretagne, l'analyse et la prospective sont séparées de l'opérationnel. En France, il est toujours plus important de répondre à "l'urgence" ministérielle que de réfléchir à l'adaptation de la police aux attentes locales.

"La police de Nicolas Sarkozy est redevenue celle des années 1960, isolée, hiérarchisée et centralisée"

LE MONDE | 22.01.10 | 14h50  •  Mis à jour le 22.01.10 | 17h12

Propos recueillis par Isabelle Mandraud

Article paru dans l'édition du 23.01.10


Crédit photographique : AFP/JOEL SAGET

Des policiers des Unités territoriales de quartier (Uteq), en juin 2008 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). - www.lemonde.fr/societe/article/2009/12/17/cou..

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