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http://www.decitre.fr/images/genere-miniature.aspx?ndispo=/gi/grande-image-non-disponible.jpg&img=/gi/67/9782705804367FS.gif&wmax=155&hmax=239&loupe=truehttp://www.lepoint.fr/content/system/media/6/20090408/photo_1239181054884-1-0.jpgDocument 2006 - Incroyable! D'étonnants rapports viennent d'être exhumés des archives de la préfecture de police de Paris: ils révèlent à quel point le pouvoir politique se méfie des écrivains. Verlaine, Rimbaud, Hugo, Breton ou Colette ont été «fliqués» comme de vulgaires malfaiteurs. Lire publie en exclusivité ces documents accablants.

Une série de dossiers poussiéreux dorment dans un sous-sol de la préfecture de police de Paris. Sur leurs couvertures, on peut lire les noms de Victor Hugo, Arthur Rimbaud, André Breton, ou encore Colette... Tous ont été espionnés par des indicateurs et des fonctionnaires pour le compte du préfet de police. Pourquoi? Pour le savoir, Bruno Fuligni, haut fonctionnaire à l'Assemblée nationale, a épluché tous ces dossiers. Il publie ces jours-ci le résultat savoureux de ses recherches, La police des écrivains, dans la bien nommée collection Cabinet de curiosité, aux éditions Horay. Des curiosités sur le petit monde des lettres, ces rapports n'en manquent pas, en effet, des frasques du couple Rimbaud-Verlaine aux menées communardes de Jules Vallès en passant par les provocations surréalistes. Lire publie les plus étonnants de ces documents secrets, décryptés par Bruno Fuligni.

Comment avez-vous déniché ces dossiers de police consacrés à des écrivains?

BRUNO FULIGNI. A l'occasion de recherches historiques pour de précédents ouvrages sur des utopistes ou des excentriques du Parlement, j'ai fréquenté assidûment les archives de la préfecture de police de Paris. Un peu par hasard, j'ai découvert qu'il existait un dossier Hugo. J'ai demandé à le consulter et ce que j'y ai découvert m'a intéressé et amusé à la fois. Du coup, j'ai exhumé tous les dossiers d'écrivains et j'ai fait un choix. Il n'existe hélas plus rien pour la période précédant 1871, car les archives policières ont brûlé pendant la Commune. C'est dommage: on aurait bien aimé savoir ce que renfermaient les classeurs au nom de Voltaire, Sade ou Chateaubriand. Je me suis donc surtout concentré sur la IIIe République. J'ai écarté certains dossiers sans grand intérêt - celui de Proust est essentiellement consacré à son père médecin -, fantaisistes - Henry Miller est pris à tort pour un espion allemand en raison d'une quasi-homonymie - ou trop touffus - les moindres péripéties de l'affaire Dreyfus dans le cas de Zola...

Hugo, Rimbaud ou Vallès: pourquoi ces «suspects», comme vous les appelez, sont-ils surveillés?

B.F. Les raisons sont multiples. Vallès est espionné à Londres en tant qu'agitateur communard; Hugo constitue un éventuel recours politique dans les débuts de la IIIe République; Rimbaud et Verlaine sont considérés comme des menaces pour l'ordre public, voire moral... Mais plus généralement, comme l'a avoué dans ses Mémoires le préfet de police Andrieux - dont, ironie de l'histoire, Louis Aragon était le fils naturel -, il s'agit de mettre les gens du Tout-Paris en fiches. Qui tient les indicateurs tient la ville. Et puis on ne sait jamais: un rapport de police sur un esclandre dans une échoppe, un adultère, une dette, pourra peut-être, un jour, servir d'arme au pouvoir en place. Il y a aussi cette idée, peut-être pas totalement fausse, qu'un poète ou un romancier est forcément subversif.

De quoi sont composés ces fameux dossiers?

B.F. Cela va du rapport administratif détaillé tapé à la machine au «tuyau» manuscrit de quelques lignes transmis par un mouchard. Dans cette masse savoureuse, on tombe parfois sur des raccourcis consternants - «Vallès est un faiseur» - mais aussi sur des intuitions géniales - Rimbaud possède la «mécanique des vers comme personne» ... Prenons le cas Hugo. L'un de ses proches, qui signe ses notes d'un mystérieux «Pamphile», est un indicateur de police. Je ne suis pas parvenu à l'identifier. A peine sorti d'un dîner chez le poète, il rapporte tout au préfet de police par écrit. Cela va du menu des repas - «potage bisque, soles grillées, côtelettes de chevreuil sauce piquante» - à des anecdotes sur l'avarice de l'écrivain, qui utiliserait une «vieille brochure» déjà affranchie pour griffonner quelques mots dans la marge et éviter ainsi de payer un timbre de... 25 centimes. D'autres notes dénoncent le formidable entêtement ou la vanité de Hugo au point d'en dresser un portrait plutôt malveillant, à l'image de ce bref rapport du 2 avril 1877 signé «Jack»: «Victor Hugo place tout son argent en Angleterre afin de pouvoir retrouver ce qu'il possède en quittant la France dès qu'il y aura pour lui un danger quelconque.» Et puis on n'échappe pas non plus à cet autre grand classique de la surveillance policière: l'espionnage de la vie privée. «On raconte que Victor Hugo se fait exploiter par une jeune fille dont il a fait sa maîtresse et qui le fait chanter [...]. Cette jeune fille qui demeurerait du côté de la gare d'Ivry aurait un enfant. D'après Lepelletier elle dit à Victor Hugo que cet enfant est de lui et cela le flatte énormément», observe perfidement l'auteur d'une note manuscrite de 1879. Le poète «flatté» est alors âgé de 77 ans...

Mais les arrière-pensées politiques ne sont jamais loin...

B.F. Bien entendu. De nombreuses notes policières s'interrogent: Hugo est-il populaire? Comment ses discours sont-ils perçus par la classe ouvrière? Un rapport évoque également le dépit des francs-maçons du Grand Orient face à l'indifférence du poète à leur égard.

Quel usage est-il fait de ces notes?

B.F. Il est intéressant d'observer que certaines coupures de presse retrouvées dans les dossiers semblent inspirées par les rapports policiers, un peu comme si on avait fait fuiter certaines informations visant à écorner l'image du poète...

Cette surveillance s'exerce même à l'étranger...

B.F. La préfecture a ses informateurs à Londres et à Bruxelles, refuges traditionnels des exilés. Rien de plus facile, selon le préfet Andrieux, que d'infiltrer les «apôtres du progrès social». Après avoir échappé à la répression de la Commune, Jules Vallès est ainsi repéré dans la capitale britannique. On ouvre son courrier, on recopie ses discours, on infiltre ses meetings révolutionnaires, on identifie ses «mécènes» pour le lancement du Cri du peuple, on piste ses maîtresses, on se félicite malignement de voir que «ses vêtements sont râpés» ... Et puis il y a des rapports magnifiques à force de laconisme: «Vallès s'enivre toujours», écrit un mystérieux Blatford le 13 août 1873. Pas un mot de plus! Un certain «Ponce» lève même un lièvre littéraire dans une note de 1878: «Le feuilleton du Siècle, Jacques Vingtras, signé La Chaussade est de Vallès. En le lisant, on reconnaît la griffe.» Ce qui est extraordinaire, c'est que, même mort, l'écrivain fera encore peur: un fonctionnaire rédige un rapport circonstancié sur le convoi funéraire de l'auteur de L'enfant, relevant scrupuleusement les donateurs de couronnes mortuaires et les slogans scandés...

On ne peut dénier parfois aux policiers une forme de perspicacité littéraire...

B.F. L'officier de police Lombard, qui surveillait les agissements communards de Verlaine, livrera une analyse à la fois pointue et expéditive du cas Rimbaud dans un rapport extraordinaire (voir fac-similé p. 40): «Comme moral et comme talent, ce Raimbaud (sic), âgé de 15 à 16 ans, était et est une monstruosité. Il a la mécanique des vers comme personne, seulement ses œuvres sont absolument inintelligibles et repoussantes.» Plus loin, il rapporte ce cri sauvage de Verlaine: «Nous avons des amours de tigres!» Et une longue note livre des détails sur le fameux coup de revolver de Bruxelles. Une fois Rimbaud parti vers d'autres horizons, c'est la pathétique déchéance de Verlaine dans l'alcoolisme que suivra sporadiquement la police.

Par des détours étranges, le préfet de police apprendra aussi que Willy, l'époux de Colette, employait des nègres...

B.F. Le dossier Willy-Colette est un savoureux mélange de roman épistolaire et de vaudeville. Cela commence par des comptes-rendus détaillés des frasques du couple dans des maisons de rendez-vous: «On apprend que le romancier Willy, auteur de Claudine à Paris, demeurant 93, rue de Courcelles, depuis cinq ans, a retenu pour l'après-midi du 29 avril écoulé un petit appartement sis au 4e étage d'une maison discrète de la rue Pasquier dans le but de s'y rencontrer avec deux lesbiennes, sa femme légitime [Colette] et une dame âgée d'environ 30 ans, que l'on croit être la comtesse de Noailles, etc.» Mais en enquêtant sur les sources du roman de Willy, Jeux de princes, un policier écrit: «Dans la composition de ses œuvres, il a pour principale collaboratrice sa femme, plus connue sous le pseudonyme de Colette.» La séparation tumultueuse du couple va d'ailleurs mobiliser le préfet. Un jour il reçoit un «pneumatique» d'une dame de la bonne société lui indiquant que Colette menace de révéler une liaison qu'elle a jadis entretenue avec Willy. Colette détient même des lettres compromettantes. A une époque où l'adultère est un délit et le crime passionnel fréquent, le préfet va tout faire pour désamorcer ce scandale. Willy et Colette sont convoqués. On demande à la première de restituer les lettres, au second de s'engager à cesser sa campagne de presse contre son ancienne épouse. L'accord est scellé par une série de notes manuscrites: le préfet s'est fait médiateur conjugal...

Cet espionnage des gens de lettres a-t-il cours aujourd'hui?

B.F. Les dossiers postérieurs à 1945 ne sont pas librement accessibles, en raison des lois sur la protection des archives. Mais je suis convaincu que cela a continué. Pourquoi cela aurait-il pris fin?

Rapport de police daté du 1er août 1873.

Renseignements concernant le nommé Verlaine.

«[...] Le ménage allait assez bien en dépit des toquades insensées de Verlaine, dont le cerveau est depuis longtemps détraqué, lorsque le malheur amena à Paris un gamin, Raimbaud (sic) originaire de Charleville, qui vint tout seul présenter ses œuvres aux parnassiens.

Comme moral et comme talent, ce Raimbaud, âgé de 15 à 16 ans, était et est une monstruosité.

Il a la mécanique des vers comme personne, seulement ses œuvres sont absolument inintelligibles et repoussantes.

Verlaine devint amoureux de Raimbaud, qui partagea sa flamme et ils allèrent goûter en Belgique, la paix du cœur et ce qui s'en suit. […]

On a vu les deux amants à Bruxelles, pratiquer ouvertement leurs amours. Il y a quelque temps, madame Verlaine alla trouver son mari, pour essayer de le ramener. Verlaine répondit qu'il était trop tard, qu'un rapprochement était impossible et que d'ailleurs il ne s'appartenait plus. «La vie du ménage m'est odieuse», s'écriait-il. «Nous avons des amours de tigres!» et, ce disant, il montra à sa femme sa poitrine tatouée et meurtrie de coups de couteau que lui avait appliqués son ami Raimbaud. Ces deux êtres se battaient et se déchiraient comme des bêtes féroces, pour avoir le plaisir de se racommoder.»

Rapport du 23 décembre 1937.

«[...] Le 29 mai 1926, il [Breton] accompagnait les écrivains: Aragon Louis [...] et Soupault Philippe Ernest [...], lesquels ont fait irruption dans les bureaux du journal Les Nouvelles littéraires, frappé le directeur M. Martin du Gard, brisé une lampe, un appareil téléphonique et plusieurs glaces.»

Rapport du 5 septembre 1879.

«On raconte que Victor Hugo se fait exploiter par une jeune fille dont il a fait sa maîtresse et qui le fait chanter après avoir ignoré longtemps que son amant était l'illustre poète. Cette jeune fille qui demeurerait du côté de la gare d'Ivry aurait un enfant. [...] elle dit à Victor Hugo que cet enfant est de lui et cela le flatte énormément.»

Rapport du 12 octobre 1875.

«Lorsque Vallès est arrivé à Londres il était nanti d'une somme que l'on évalue de 100 à 200 000 francs. Il vivait à l'écart, évitant ses coreligionnaires politiques et s'attachant à faire croire qu'il était dans une position de fortune très précaire. [...] Il est proprement vêtu, mais ses vêtements sont râpés, et tout indique en lui qu'il vit de privations.»

Rapport du 1er mai 1901.

«On apprend que le romancier Gauthier-Villars (Henry) dit "Willy", auteur de Claudine à Paris, demeurant 93, rue de Courcelles, depuis 5 ans, a retenu pour l'après-midi du 29 avril écoulé un petit appartement sis au 4e étage d'une maison discrète de la rue Pasquier dans le but de s'y rencontrer avec 2 lesbiennes, sa femme légitime [la romancière Colette] et une dame âgée d'environ 30 ans, demeurant 107 rue de la Pompe, que l'on croit être la comtesse de Noailles.»

Écrivains sous haute surveillance

Par Jérôme Dupuis (Lire), publié le 01/09/2006

www.lexpress.fr/culture/livre/ecrivains-sous-...

  • Éditeur: Horay

Commenter cet article

Lou 30/11/2010 21:19


ps : merci pour cet article !! Ca fait plaisir de lire des choses intéressantes =)


02/12/2010 08:52



Laissé par : Lou avant-hier à 21h19


Email : lou26@hotmail.fr


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Lou 30/11/2010 21:18


Pas si étonnant que ça ... Le pouvoir subversif des mots n'est pas à négliger ... Ils l'avaient bien compris.


01/12/2010 10:36



Laissé par : Lou hier à 21h18


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