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Archives de presse - C'était le temps des baigneurs, des mondanités et de toutes les excentricités... Au tournant du xxe siècle, la cité abandonne son identité savoyarde aux plaisirs de la modernité. Geneviève Frieh-Giraud, historienne, retrace le patrimoine d'Aix-les-Bains depuis une trentaine d'années à travers de nombreux ouvrages, dont Les Thermes d'Aix-Les-Bains (éd. Figep'partner), et la création du circuit culturel le Fil de l'eau. Elle nous emmène sur les traces du thermalisme aixois à sa plus « Belle Epoque ».

Quel portrait peut-on faire d'Aix-les-Bains au début du xxe siècle ?

L'année 1900 constitue l'apogée d'une magnifique époque pour la ville. Le thermalisme est en vogue, on fait appel à de grands architectes et on construit énormément. La clientèle vient pour se soigner, mais aussi pour profiter d'un séjour agréable et gai. C'est aussi le moment où l'on ouvre les portes des thermes à beaucoup de personnel de l'extérieur, alors qu'auparavant on y travaillait surtout de père en fils. Aix-les-Bains devient une ville cosmopolite, très marquée par l'influence anglaise qui a toujours été prédominante. Mais elle reçoit également les personnalités du monde entier.

En quoi consiste le thermalisme de cette époque ?

Depuis l'Antiquité, Aix-les-Bains a une vocation de ville de soins en raison de la présence de ses eaux thermales chaudes. Au début du XIXe siècle, on venait y soigner tout et n'importe quoi. Mais, en 1900, la médecine a évolué. On prend conscience que l'efficacité des soins dépend de chaque maladie et de chaque station. L'agrément du ministère, accordé à la station aixoise du fait de son statut d'Etat, est conditionné désormais à une spécialisation thermale. Des lignées de médecins, telles que les familles Despine ou Forestier, ont conduit Aix-les-Bains à se concentrer sur le traitement des rhumatismes. Les prescriptions se font de plus en plus précises et les employés suivent une formation délivrée par le corps médical.

Qui sont les curistes d'Aix-les-Bains à la Belle Epoque ?

Il n'y a que des curistes volontaires. On les appelle les « baigneurs » ou les « étrangers ». Le thermalisme aixois est une activité de luxe pratiquée par l'aristocratie européenne, de riches familles bourgeoises et de nombreux artistes. En général, ils sont très généreux et distribuent de l'argent pour la ville, l'établissement thermal, les pauvres...

Des personnalités ont-elles marqué cette période ?

Oui. L'empereur du Brésil, Pierre II, est venu en 1888 avec l'impératrice. Très mal en point, il a dû être transporté de la gare jusqu'au palace le Splendide, situé sur les hauteurs, sur un brancard porté par huit hommes. Il y disposait d'un étage entier, soit 28 pièces. C'est là qu'il a reçu le président de la République Sadi Carnot, venu inaugurer le petit train à crémaillère en septembre 1892. Lorsque l'empereur quitte la ville, une fête est donnée en son honneur avec des feux d'artifice portant l'inscription « Vive Leurs Majestés impériales du Brésil ».

L'autre personnalité très importante est le roi de Grèce, Georges Ier. Il fréquente la station chaque année de 1889 à son assassinat, en 1913. On peut citer aussi Elisabeth d'Autriche - l'impératrice Sissi - qui, en 1895, vient suivre un traitement très particulier. Elle prend des bains de lait d'ânesse, qu'elle exige frais. Elle mange très peu et s'adonne à de très longues promenades l'après-midi, accompagnée d'un lecteur qui ne lui parle qu'en grec ancien.

Les excentricités sont courantes à cette époque. C'est à qui se fera le plus remarquer. On raconte mille anecdotes : un maharaja se présente avec une bicyclette en or incrustée de diamants, un homme promène son léopard, un autre perd un bouton de son veston et envoie son domestique à Londres pour le remplacer...

Comment l'architecture bénéficie-t-elle de l'engouement pour le thermalisme ?

Le casino est un bon exemple. Lorsque le premier bâtiment thermal moderne ouvre, en 1784, le médecin directeur Joseph Despine demande immédiatement que soit créé un endroit où l'on puisse divertir les baigneurs mais également organiser les jeux de hasard. Les médecins écrivent donc au gouvernement pour le convaincre de l'intérêt d'ouvrir un casino. Il faudra attendre 1824 pour que le premier d'entre eux, le Cercle du château, soit installé dans le château des marquis d'Aix, l'actuel hôtel de ville. Les notables veulent que, à côté du thermalisme, tous les plaisirs soient accessibles. C'est ainsi que, au lieu des maisons où l'on recevait les baigneurs, on crée des hôtels. Les transports se développent, le train arrive bientôt. L'appui de la municipalité est déterminant. Jusqu'en 1920, la plupart des maires sont d'ailleurs des médecins, quelquefois des hôteliers, en tout cas des personnes parties prenantes dans le développement thermal et touristique. Les équipements sportifs fleurissent eux aussi : l'hippodrome à la fin du XIXe siècle, le golf en 1904 - créé par des Anglais, comme il se doit.

La population est en croissance constante de 1800 à 1900. Comment la ville s'est-elle transformée pour y faire face ?

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, Aix-les-Bains a été cantonnée à ses sources thermales. Il y avait l'église, le vieux château des marquis d'Aix, la place centrale et des maisons rapprochées les unes des autres. La ville était enserrée entre ses quatre portes, que l'on fermait la nuit. Le coup d'envoi de l'extension a été donné par les constructeurs du casino Grand Cercle, en 1847. Six ans plus tard, le grand hôtel d'Aix-les-Bains était édifié près du casino. Les portes ayant été dépassées, la ville a alors pu s'étendre. Mais elle ne s'est pas installée sur le lac, contrairement à Annecy. Son coeur est resté le centre thermal et ses sources. A cette époque, de grandes avenues menant au lac sont construites ainsi que des promenades.

Le thermalisme offre une croissance économique exceptionnelle à Aix-les-Bains ...

Exact. Dès 1857, Aix-les-Bains profite pleinement de l'arrivée du « train du plaisir », qui vient chaque jour de Paris. Il est racheté ensuite par la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, tout comme le petit train à crémaillère du Revard. Toutes les stations thermales qui ont réussi leur développement sont celles qui ont obtenu des voies de communication. A Aix-les-Bains, les tramways à air comprimé permettent d'accéder à tous les lieux pittoresques. La ville s'aère en créant des places et des parcs. Elle vit totalement du thermalisme et de ses activités dérivées, comme les petits commerces et l'artisanat. Même les maraîchers destinent une grande partie de leur production au marché local. En 1900, le thermalisme est une monoactivité.

Aix-les-Bains dispose-t-elle déjà d'une renommée internationale ?

Sans aucun doute. A partir des années 1880, le thermalisme s'est encore développé. Aix-les-Bains a souhaité devenir une ville d'eaux internationale où se rendrait la clientèle fortunée. Les palaces se sont multipliés, ce qui a permis le séjour de la reine Victoria d'Angleterre, sur le conseil de sa fille Béatrice. Ce fut un formidable coup de projecteur pour Aix-les-Bains, à l'origine de l'engouement anglais, puis américain. En 1900, la moitié de la clientèle aixoise est étrangère, alors que, trente ans plus tôt, elle était essentiellement régionale.

La vie mondaine est très riche en ville...

Oui, bien sûr. La vie culturelle accompagne la cure thermale. Dès leur arrivée, les baigneurs s'inscrivent sur la « liste des étrangers » qu'ils consultent pour savoir qui ils pourront rencontrer. L'autorisation de jeu accordée aux stations est assortie de l'obligation d'organiser une saison artistique. Les spectacles représentent une réplique de la saison parisienne. Les casinos du Grand Cercle et de la villa des Fleurs rivalisent pour attirer les célébrités. Le premier propose des pièces de théâtre, des concerts, des opéras. La seconde présente des opérettes, du music-hall et de la danse. La vie mondaine, excessivement brillante, parade dans les bals des grands salons du casino. L'orchestre d'Edouard Colonne, fort de ses 60 musiciens, offre de nombreuses représentations. La première française de Tristan et Isolde de Wagner se déroule à Aix-les-Bains, en septembre 1897, avant même qu'elle soit jouée à Paris ! Les grands artistes se déplacent : Sarah Bernhardt ou encore Verlaine et Maupassant. Tous les prétextes donnent lieu à des fêtes époustouflantes avec des feux d'artifice dans les jardins du casino. L'usine Collombert, spécialisée dans la pyrotechnie, s'installe à Aix-les-Bains. Elle brûlera en 1920 à la suite d'une explosion phénoménale qui fait éclater toutes les verrières du casino. Les chefs les plus prestigieux défilent dans les cuisines des palaces. Il faut toujours impressionner et fidéliser. Des concours d'élégance, de golf, des fêtes hippiques et d'aviron sont organisés. Le goût de la navigation de plaisance et de la voile date également de cette époque. Tout est bon pour se montrer, faire parler de soi et de la ville dans les journaux.

C'est d'ailleurs la grande période de la presse à sensation. Aix-les-Bains y échappe-t-elle ?

Non, bien sûr ! Les petits journaux de potins mondains suscitent beaucoup d'intérêt. Ainsi, en 1903, l'assassinat d'Eugénie Fougère déclenche « le drame d'Aix-les-Bains ». A la sortie du casino, cette courtisane de 42 ans est ramenée chez elle par un homme très convenable et une amie. Le lendemain, elle est retrouvée morte, sa femme de chambre ligotée à ses côtés. Tout le monde est interrogé, notamment l'homme en question dont on prend soin de taire le nom. Coup de théâtre ! L'enquête démontre que la femme de chambre avait planifié le crime. Cette histoire a défrayé la chronique dans toute la France.

Aix-les-Bains semble être une ville morte l'hiver...

En 1900, la saison thermale ne dure effectivement que de mai à octobre. Pendant l'hiver, beaucoup disposent d'une autre activité : dans le Midi ou dans des stations de montagne, pour les commerçants ; à Paris, pour les médecins. La plupart des employés des thermes habitent les petites communes avoisinantes et y tiennent une ferme. Le personnel des grands hôtels travaille généralement dans d'autres établissements internationaux à Londres, à Alger, à Paris ou en Suisse. Durant l'hiver, la ville est en travaux, puisqu'il faut préparer la saison suivante.

L'annonce du début de la guerre de 1914 marque-t-elle la fin du dynamisme culturel d'Aix-les-Bains ?

Si l'activité thermale cesse, la guerre annonce paradoxalement un renouveau pour Aix-les-Bains, car des wagons de permissionnaires américains remplissent bientôt les casinos et les hôtels réquisitionnés. Dans les années 1920, le luxe et le divertissement sont toujours des attributs aixois. Un style nouveau s'impose, plus moderne. La ville commence également à diversifier son économie avec l'apparition des premières industries, comme la Savoisienne de constructions électriques, en 1921. La guerre et l'interruption du thermalisme ont fait sentir les dangers d'une telle monoactivité...

Propos recueillis par, Soullier Lucie, publié le 21/08/2008 - L'Express

« La reine des villes d'eaux et la ville d'eaux des reines »

http://www.lexpress.fr/outils/imprimer.asp?id=724526&k=19

 

  Régions - Histoire (16)



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