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http://www.arretsurimages.net/media/article/s20/id1923/original.14591.demi.jpgAvec son mari Florent et leur fils Colin, ils avaient choisi de vivre en mer Jusqu'à ce que leur route croise celle de pirates somaliens et que leur voyage vire au drame lors de l'intervention de l'armée française. Florent est tué par une balle du commando venu les libérer Dans son livre, Chloé raconte sa vérité

Depuis un an, le drame souffle dans la vie de Chloé. Le vent, lui, a dispersé dans le golfe du Morbihan les cendres de Florent. Ce jeune skipper a été tué d'une balle en pleine tête le 10 avril 2009 lors de l'assaut donné par la marine française pour les libérer des pirates qui les tenaient en otages depuis six jours au milieu de l'océan Indien. Veuve de marin, Chloé Lemaçon n'est pas du genre à s'apitoyer : «Depuis l'assaut, j'ai mis le pilote automatique. Je ne l'ai toujours pas débranché. » Il est pratique, ce pilote automatique. Il permet de garder le cap quels que soient les vents. Son objectif est de faire éclater la vérité : ce ne sont pas les pirates qui ont tué son mari, mais un des commandos venus les sauver. Absente des médias, ces « charognards » qui la courtisaient à son retour, elle raconte aujourd'hui dans un livre sa version des faits. Accablante pour l'armée française.


Golfe du Morbihan, là où tout a commencé. C'est sur une de ces plages qu'ils ont échangé premiers baisers et promesses. Florent est passionné de la mer, de musique et de voyages. Chloé, presque aussi grande gueule qu'il est timide, aspire aussi à une vie sur l'eau. Avant le divorce de ses parents lorsqu'elle avait 10 ans, elle a passé son enfance sur un voilier. La naissance de Colin, petite écume des jours, à l'automne 2005, ne fait que renforcer leur rêve : «Nous voulions vivre sur un bateau, dit Chloé. Je ne vois pas en quoi c'est un choix marginal. Ici ça arrive souvent. » Ils achètent le « Tanit » en 2006. Le 14-mètres a déjà bourlingué autour du globe. Projet politique ? Plutôt projet de vie : « Ne pas faire de concession au système, respecter son propre bonheur. » Chloé et Flo ne prennent pas de CDI ni de prêt sur trente ans pour un pavillon de lotissement. Toutes leurs économies passent dans la rénovation du bateau et dans la préparation du voyage. Elle travaille sur les marchés, il fait des chantiers. En juillet 2008, ils lèvent enfin l'ancre. Parfois des amis, comme Steven ou Dorian, viennent à bord quelques semaines. La famille veut aller à Madagascar et aux Comores. La route est longue, jonchée de mauvais vents et de dauphins, ponctuée de pauses dans les îles et des cris des oiseaux. « On était ensemble 24 heures sur 24. Florent a fait beaucoup de choses avec son fils, peut-être autant qu'un père qui bosse à l'usine dans toute son existence. »

 
Depuis avril 2009, évidemment, la vie est moins peace and love. Les Lemaçon connaissaient le risque de piraterie. Ils avaient même changé de route, suivant les conseils de sécurité de l'armée. Rallongeant de trois semaines leur voyage, ils étaient à plus de 800 kilomètres des côtes somaliennes, loin de la zone rouge, lorsque le 4 avril cinq hommes se sont malgré tout emparés de leur bateau. Jeunes, armés de kalachnikovs, affamés. Ils dévorent leurs provisions, fument leurs clopes et prennent leurs vêtements. Un commanditaire, posté à terre, donne ses instructions par téléphone. Il exige que le « Tanit » fasse route vers la Somalie. Quand, au bout de trois jours de peur et d'ennui à tenter d'occuper Colin dans le bateau soudain devenu trop petit, une frégate française apparaît à l'horizon, tout le monde comprend : l'assaut est inévitable. «Et pourtant nous ne le voulions pas, dit Chloé. Mais personne n'a demandé si nous voulions être sauvés de cette façon. » Le sauvetage est un fiasco. Chloé Lemaçon énumère les erreurs : « Ils n'ont pas négocié longtemps avec les pirates, ils sont intervenus en plein jour et non de nuit, ils ont tiré alors que certains des pirates n'étaient pas sur le pont mais à l'intérieur du bateau, ils ont arrosé la coque de balles sans savoir précisément où nous étions, ils ne nous avaient pas prévenus qu'en cas d'assaut il fallait ne surtout pas bouger et quand Florent a sorti sa tête pour indiquer où étaient les pirates, le commando a tiré. » Son homme s'écroule sur elle. Une balle dans l'oeil. «L'opération de sécurisation» tourne à la bavure.

Le « prix de Florent »


Déterminée comme sont ceux qui n'ont plus rien à perdre, Chloé a harcelé les militaires. Pour porter la contradiction ou demander une précision. Avec l'un d'entre eux, l'amiral Gillier, qui dirige la Force maritime des fusiliers marins et commandos, elle a même noué une relation forte, faite de solidarité et d'agacement. Elle n'a pas baissé la tête face aux sous-entendus sur leur choix de vie. «Je ne supporte pas le mépris social, l'intolérance de ces gens qui se pensent si bien élevés. » Elle a planté ses yeux bleus dans ceux de Nicolas Sarkozy, Hervé Morin ou Claude Guéant, demandant inlassablement, têtue comme disent l'être les Bretons, qu'ils re connaissent officiellement l'erreur. Elle a contesté sans relâche la version officielle décrivant l'assaut comme une scène de western, avec échange nourri de tirs de part et d'autre : «La vérité, c'est que les commandos ont tiré comme des cow-boys, mais que les pirates n'ont tiré qu'une seule balle. »

 
Pour le ministre de la Défense, il y a incertitude quant à l'origine de la balle qui a tué son mari. « On ne peut pas exclure que, dans l'échange de tirs entre pirates et commandos, le tir soit français », a juste concédé Hervé Morin. On peut pourtant en être sûr : un jour de juin, Chloé, grâce à l'amiral Gillier, a rencontré le commando qui a reconnu être le tireur. De lui, elle ne connaît que son pseudonyme, Alain. Appartenant aux forces spéciales de l'armée, il ne peut apparaître sous sa véritable identité et ne devrait donc pas être interrogé par la justice, encore moins comparaître pour homicide involontaire. L'expertise balistique vient pourtant de confirmer que la balle qui a tué Florent était française. Quand bien même le pourrait-elle, Chloé ne souhaite pas porter plainte contre lui. Le seul procès qui aura lieu sera donc celui des trois Somaliens qui ont survécu à l'assaut. Syndrome de Stockholm ? Chloé dit en vouloir moins aux pirates et au tireur qu'à leurs chefs : brigands de Somalie pour les premiers, politiques pour le second. Elle dit les comprendre : « Si la situation était aussi délabrée ici qu'en Somalie, je serais la première dans le rail d'Ouessant à braquer les bateaux des riches. Quant au commando, il n'a fait qu'obéir aux ordres. »

 
Le président Sarkozy a insisté pour la rencontrer. Il assume avoir ordonné l'assaut. Et l'assure que l'Etat sera auprès d'elle dans l'épreuve. Financièrement aussi. C'est important quand on est dans le malheur, dit-il, de ne pas avoir de souci matériel. On a proposé à Chloé un emploi de fonctionnaire dans le secteur de son choix. Elle a refusé, malgré sa grande précarité : «Je suis indépendante, moi, pas du genre à devenir fonctionnaire. » Puis de l'argent, en proportion du préjudice subi avec la mort d'un père de famille en pleine force de l'âge. « Comme lors des crashs aériens, il y a une estimation du manque à gagner, c'est codifié. Le «prix de Florent», c'est 500000 euros. Nous avons touché une avance de 50 000 euros. » De quoi voir venir pour les premiers mois de la vie sans lui. Mais Chloé, pourtant allocataire du RSA, refuse de toucher plus pour l'instant : le gouvernement conditionne le versement du reste à son engagement de ne pas porter plainte contre l'Etat. Elle dit qu'elle n'acceptera l'argent que si le gouvernement reconnaît « dans un communiqué officiel et détaillé » la responsabilité de l'armée dans la mort de Florent. Sinon, dit-elle, «recevoir cet argent serait vraiment insupportable ».


Isabelle Monnin dans le NouvelObs du 6-12 mai 2010


Extraits du livre :


Les pirates


« Ce 4 avril, la chaleur était accablante. Pris d'une certaine langueur, nous vivions tous au ralenti, Colin jouant dans le carré, Steven et Dorian lisant sur le pont. Lorsque je les ai aperçus, tout près de nous, il était trop tard pour faire quoi que ce soit. Ils naviguaient à quelques mètres seulement, à l'avant bâbord, embarqués dans un skiff bleu d'environ 6 mètres, équipé d'un moteur et d'une grande échelle recourbée. Ils avaient surgi de nulle part. »

Avant l'assaut


« Une frégate de la marine française s'approcha de notre voilier et vint se placer sur notre bâbord arrière. Immédiatement, les pirates nous firent remonter sur le pont pour nous tenir en joue. [...] Nous étions donc à nouveau, comme le lundi précédent, rassemblés tous les dix sur le pont. Un des pirates m'ordonna de me placer à l'arrière bâbord, ce qui leur permit de me tenir en joue dans le dos, Colin était assis à mes pieds. [...] Florent était à genoux sur le roof et menacé dans le dos, tout comme moi. Nous devions continuellement faire de grands gestes avec nos bras, sans jamais nous arrêter, jusqu'à ce que l'armée décide enfin de s'éloigner une fois pour toutes. »

L'intervention militaire

 
« Une trentaine de secondes après le premier coup de feu, nous aperçûmes par nos hublots des commandos monter à bord. [...] J'ai pensé que nous étions sauvés. [...] Je remarquai soudain Florent s'avancer sous le hublot, et lever les bras en parlant. Je le vis désigner l'avant du bateau et crier : «A l'avant, putain ! A l'avant, ils sont tous à l'avant !» A cet instant, nous ignorions qui était mort ou vivant. Puis il y eut ce «Oooh !» que seuls ceux qui connaissaient Florent peuvent entendre : il avait compris qu'il était visé mais ne croyait pas à la possibilité du tir et l'exprimait clairement par son intonation de voix. Alors il tomba sur mes jambes, le dos vers moi. [...] L'instant d'après, sans que j'eusse le temps de comprendre quoi que ce soit, un commando se tenait face à nous, nous visant et criant. L'homme articula dans sa radio qu'il avait «la femme et l'enfant», et nous attrapa aussitôt. En me relevant, je vis le sang. »

A bord de la frégate


« Je déambulai dans les coursives, ne sachant ni où j'allais, ni même qui je suivais. [...] Un seul visage s'imprégna en moi dans ce sombre labyrinthe, celui d'un commando. Il était à découvert. Je devinai qu'il revenait lui aussi de «Tanit», pas seulement à son équipement, mais au regard empreint d'empathie qu'il me portait. [...] Des militaires vinrent une première fois me demander ce qu'ils pouvaient récupérer à bord de «Tanit». [...] La chose à laquelle je tenais absolument, c'était le doudou de Colin ; la peluche de mon fils fut mon unique préoccupation. J'expliquai aux militaires qu'elle se trouvait dans la cabine arrière. Pour le reste, rien n'avait plus d'importance. »

Rendez-vous à l'Elysée

 
« Depuis notre premier rendez-vous, j'avais l'impression que ses promesses servaient à noyer le poisson, si je puis m'exprimer ainsi. Comme si le fait de me promettre de l'argent ferait de moi une personne malléable, voire soumise. [...] Je ne fus pas embarrassée de leur faire savoir que j'avais beaucoup d'éléments. Les mots du président furent clairs : «Madame, c'est votre vérité et personne ne peut vous empêcher de parler, surtout pas moi. En revanche, nous sommes bien d'accord que si nous vous aidons, vous vous engagez à ne pas porter plainte.» »

La rencontre avec le tireur


« Je me trouvai face à un homme d'environ 35 ans, qui était calme, parlait d'une voix posée et dont les yeux brillaient de tristesse en me regardant. Il s'excusa d'abord d'avoir plongé dans notre intimité car il avait longuement étudié le blog et nos photos. Puis il m'expliqua qu'en montant à bord il avait vu une dizaine de balles sortir à la verticale du bateau, traversant le pont. Dans ce contexte, lorsque Florent a voulu lui parler, il a cru à une menace et a tiré. Il dit aussi être resté auprès de Florent après mon départ, ne le quittant que quand les derniers soins furent donnés et son décès annoncé.
»

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