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http://www.cinemagora.com/images/films/65/64465-b-la-vie-et-rien-d-autre.jpgOctobre 1920. La paix a deux ans et pourtant l’ombre de la Grande Guerre est toujours présente. La première scène du film de Bertrand Tavernier plonge le spectateur dans un monde où le retour de la paix ne parvient jamais à occulter le poids de la guerre. Sur la plage près de laquelle se dresse l’hôpital militaire de Berck, ce jeune officier faisant de l’équitation  en compagnie d’une jeune infirmière parvient mal à maîtriser son équilibre. Puis c’est la chute. Par un subtil jeu de caméra, le spectateur découvre alors que l’homme est unijambiste.

La vie et rien d’autre est avant tout l’histoire de la quête de deux personnages féminins. Celle d’abord d’Irène de Courtil, une « dame » à chapeau et voilette, appartenant à la grande bourgeoisie parisienne, qui parcoure avec chauffeur et voiture l’ancienne zone de front. Celle aussi d’Alice, une jeune femme issue du peuple, titulaire de son brevet, qui fut nommée institutrice pendant la guerre, mais à qui l’inspecteur primaire vient d’annoncer la réintégration de l’instituteur titulaire et donc aussi la perte son emploi provisoire. L’une et l’autre sont à la recherche, qui d’un mari, qui d’un fiancé rencontré pendant la guerre et qui ont tous deux disparu en 1918. Cette intrigue est aussi pour Bertrand Tavernier l’occasion de brosser un tableau particulièrement soigné et bien renseigné de la société française des années 20 dans ce qu’on appelle, alors, les « Régions libérées ». Car le metteur en scène, en s’appuyant sur le roman de Jean Cosmos, a réussi là une admirable fresque historique servie par des acteurs qui ont su s’imprégner et restituer admirablement l’air du temps…

La visite de l’hôpital militaire n°47 par Irène de Courtil va provoquer la rencontre capitale avec le commandant Delaplane. Ce dernier officie dans l’établissement à la recherche de « soldats inconnus vivants » que sont les commotionnés, les aphasiques ou les victimes de chocs nerveux occasionnés par les « orages de fer » de la Grande Guerre. Il les répertorie méthodiquement, les questionne, les photographie pour étoffer scrupuleusement son fichier de disparus. On découvre au fil des déplacements de la caméra tout une monde d’estropiés mentaux ou physiques dont l’un sculpte avec la bouche une croix de bois qui servira très probablement bientôt à l’un des gazés de l’hôpital pour lesquels on apprend que les choses vont beaucoup mieux, puisqu’il n’en meurt plus que deux par semaine… La rencontre entre les deux rôles principaux du film va plutôt mal se passer à cause d’une histoire de porte et de chanson de corps de garde, mais le spectateur sait que les choses n’en resteront pas là et que ces deux-là seront amenés à se revoir.

http://www.cinema-francais.fr/images/affiches/affiches_t/affiches_tavernier_bertrand/photos/vie01.jpgLa quête des disparus emmène le spectateur dans l’est de la France, dans un secteur qui appartient visiblement à la zone rouge, « un pays où il n’y a plus à ramasser que de la ferraille et des os » dirait Roland Dorgelès. En cherchant l’hôpital provisoire de Vétrille, Irène découvre aussi une région complètement dévastée par la guerre. La quête de l’héroïne a assurément quelque chose d’initiatique puisqu’elle la plonge au cœur d’un monde qu’elle ignorait totalement, celui d’une terrible guerre qui a mutilé une partie du pays et les hommes qui l’ont défendue. Car les régions libérées sont aussi, avant tout, des régions dévastées, ce que semblait presque ignorer jusque-là cette parisienne qui n’a connu la guerre que par ce qu’en disait son sénateur de beau-père, les journalistes « jusqu’au-boutistes » de l’arrière ou les chroniques hallucinantes de contre-vérité du général Cherfils. La caméra de Tavernier fait superbement revivre ce paysage de l’après guerre fait de ruines et de baraques provisoires en bois où se restaurent les soldats du génie, les démineurs  (sans cesse sollicités par la découvertes d’obus non explosés aux confins de l’ancien champ de bataille), les « bamboulas » (entendez des soldats coloniaux) à qui on confie aujourd’hui comme naguère les missions les plus dangereuses. La scène du restaurant où déjeune avec ses hommes le commandant Delaplane et dans laquelle d’ailleurs l’héroïne ne consent pas à descendre de sa voiture est particulièrement soignée. On y croise toute la faune plus ou moins louche des régions libérées : des militaires de toutes armes mais aussi des pseudo-enquêteurs prêts à escroquer de quelques dizaines de francs les familles des disparus, des artistes dessinateurs ou sculpteurs qui ont été sollicités par les communes ou les commandes d’Etat pour ériger des monuments aux morts ou commémoratifs. L’un d’eux, Mercadau, présente au commandant Delaplane avec un lyrisme gouailleur et ironique son futur projet de monument avec une Victoire ailée « couvant ses poilus » et déclare à son confident que la période est pour les artistes de son acabit « un âge d’or », « une nouvelle Renaissance » où « même ceux qui ont une main de merde ont de la commande ». On croit entendre là un extrait tout droit sorti du roman d’Alexandre Vialatte, Battling-le-Ténébreux, dont le metteur en scène s’est visiblement inspiré pour construire un de ces moments pleins d’humour un peu grinçant qui ne sont jamais tout à fait absents des ses films.

Peu à peu, Irène découvre aussi mieux la fonction et la personnalité du commandant Delaplane dans la région. Ce dernier vient de recevoir une mission particulièrement délicate par le général Villerieux : localiser une tombe dans laquelle reposerait un soldat français dont aucune marque distinctive ne permettrait de connaître l’identité. Ce soldat devra rejoindre la citadelle souterraine de Verdun pour le 10 novembre 1920, date à laquelle sera désigné en présence du ministre des Pensions Maginot le Soldat inconnu qui devra reposer sous l’arc de Triomphe. Delapane, à qui l’autorité militaire a confié depuis la fin de la guerre la recherche et l’identification des disparus, refuse cette mission qui lui paraît en parfaite contradiction avec celle qui lui a été confiée deux ans plus tôt. Il ne servira pas de caution à cette mascarade qui veut faire disparaître l’immense détresse des familles de disparus derrière un corps anonyme censé les présenter tous. Car le commandant est un maniaque du chiffre, il tient scrupuleusement à jour une comptabilité tatillonne des morts que l’autorité militaire ou étatique de l’époque désirerait bien faire passer rapidement dans la catégorie des « pertes et profits » de la guerre… Il est en cela très représentatif des premiers rôles des films de Tavernier, ces personnages à la frontière de l’absurdité, à qui l’Etat a confié une mission presque impossible à réaliser mais qui vont pourtant la mener jusqu’au bout. Y compris lorsque leur hiérarchie les lâche, ou que les politiques quelque peu embarrassés par une question – comme celle des disparus - changent subitement d’orientation dans les choix qui avaient jusque là prévalu. Les relations entre Irène et le commandant ne s’améliorent guère. Faisant jouer ses relations, elle s’en prend vertement aux subordonnés de Delaplane afin de faire avancer au plus vite le dossier de « son » disparu. S’ensuit une scène très réussie où le commandant Delaplane, en bon officier républicain, lui fait comprendre qu’il y subsiste en France 350 000 disparus (c’est un peu exagéré à cette date si l’on en croit les chiffres donnés par le rapport Marin publié lui aussi en 1920) et qu’il ne consacrera au cas du fils du sénateur de Courtil qu’un trois cent cinquante millième de son temps et pas une seconde de plus... Malgré ces rencontres orageuses, les deux personnages vont apprendre à mieux se connaître l’un et l’autre,  au contact direct des conséquences immédiates de la guerre car Irène est amenée à nouveau à croiser le militaire dans une zone proche d’un tunnel où un convoi ferroviaire qui transportait  des blessés et des munitions a déraillé et a donc occasionné des centaines de disparitions. Pensant que son mari a pu être évacué grâce à ce train, elle découvre en ce lieu la vie particulièrement dangereuse que mènent les militaires ou civils des « pays aplatis » chargés d’exhumer et d’identifier les corps dans ce tunnel qui, deux ans après la fin du conflit, menace encore l’existence de ceux qui le déblaient et cherchent à récupérer et identifier les cadavres.

Parallèlement au fil conducteur de la quête vient se greffer une intrigue sentimentale dont on pourrait craindre qu’elle nuise quelque peu à l’évocation jusque là très soignée de la période. Il n’en est rien. Tavernier aborde par ce biais la délicate question de la relation homme-femme au lendemain de la guerre. Cette relation avait déjà été problématique pendant la guerre  où s’était dressée la question de la fidélité des épouses à leurs maris partis de longs mois combattre sur le front. Au lendemain du conflit se pose une autre problème, inverse : qu’en est-il du rapport entre les hommes et les femmes dans ce monde de l’après guerre où des centaines de milliers d’épouses (et de mères) sont encore à la recherche de leurs morts et n’ont pas fait le deuil de leurs maris (ou de leurs fils) ? Tavernier montre, avec finesse et subtilité, que cette période est d’abord celle d’une transition douloureuse. Si la relation amoureuse entre Irène et le commandant Delaplane est faite d’ambiguïtés, d’hésitations, de maladresses amoureuses, de tentations refoulées c’est peut-être moins à cause  de leur différence d’âges que de cette question du deuil des disparus dont on sait qu’elle est particulièrement délicate à réaliser tant que la certitude de la mort de l’être aimé n’est pas établie. Là encore, les scènes qui évoquent ces rencontres « au pays des morts » entre les jeunes veuves à la recherches de disparus et les militaires qui ont survécu à la guerre ou qui appartiennent aux classes qui n’ont pas été engagées dans le conflit sont particulièrement bien vues et bien rendues. Elles sont faites de regards, d’évocations pudiques ou de chansons et d’attitudes beaucoup plus explicites qui disent le désir d’une époque qui, tout s’interdisant l’oubli des morts de la Grande Guerre, entend aussi renouer avec la vie et l’avenir. Mais les choses sont complexes et délicates. Et la relation amoureuse entre Irène et le commandant Delaplane demeure symboliquement toute empreinte des ambiguïtés et des hésitations de la période. Il lui faudra du temps pour se réaliser.

La fin du film révèle un autre aspect très important de l’époque. Celui des fausses illusions. La scène de choix du Soldat inconnu à la citadelle de Verdun (parfaitement rendue à deux anachronismes près, la sonnerie « Aux morts » qui ne sera composée qu’en 1932 et l’interview du soldat désigné pour choisir l’Inconnu qui n’eut lieu que dans les années 30) est représentative des désillusions professionnelles auxquelles doit finalement faire face Delaplane. Pendant la cérémonie, ce petit comptable des morts de la Grande Guerre a beau dénoncer vertement au général Villerieux toute l’hypocrisie du sens de cette commémoration, il n’en sera pas pour autant entendu par les représentants de l’Etat ou de l’armée qui entendent « tourner la page » de la quête des disparus et du deuil des familles. Car le commandant est en train de comprendre qu’avec cette cérémonie c’est aussi le sens de la mission qui lui a été confiée que l’on va enterrer le lendemain en grande pompe à Paris, sous l’arc de Triomphe. Ce gêneur, cet empêcheur de tourner en rond - obnubilé par sa comptabilité macabre - quitte l’armée sans d’ailleurs que cette dernière fasse le moindre geste pour le retenir. Il rejoint une belle propriété campagnarde du Sud-Ouest d’où il adresse à Irène (qui a quitté l’ancien front pour aller vivre aux Etats-Unis) une lettre évoquée en voie off et faite à la fois d’espoirs et de désillusions. Les espoirs concernent la révélation de ses sentiments pour Irène qu’un non-dit plein de pudeur avait jusque là étouffé. Mais toute l’amertume des propos tient aussi dans la dénonciation de faux espoirs qui sont en train de voir le jour. Car si les Français de cette époque enterrent leurs morts, ils enterrent aussi – mais sans vraiment encore s’en rendre compte - l’illusion d’un monde de paix qui a déjà eu beaucoup de mal à se construire en 1919, au moment où se négociait le traité de Versailles. Et l’on pressent dans le ton des propos quelque peu désabusés de cet homme du passé que l’avenir ne sera pas aussi serein que veulent le laisser entendre tous ceux qui ont voulu enterrer l’ensemble des morts de la Grande Guerre sous la dalle de la tombe du Soldat inconnu.   

Regard: Jean-François  Jagielski

La vie et rien d'autre, Bertrand Tavernier, 1989

http://www.crid1418.org/espace_pedagogique/filmo/vie_rien_dautre.htm

 


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