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17 janvier 2010

 

Il se faisait appeller Monsieur Joseph et a réellement existé, sa grande période correspondant à celle de nos heures les plus noires, de la fin des années 30 au milieu des années 40. Très sensible à trouver son intérêt en fonction des vents dominants, c’est-à-dire enrichi par les nazis et ensuite protégé par la Résistance. Brillant stratège, habile manipulateur, Joseph Joanovici était un personnage trouble, ambigu, complexe, et, oui, humain. Avec une telle figure, on dispose d’une formidable matière à scénario. Enfant juif fuyant à l’aube du XXème siècle un pogrom et qui parvient, toutil-etait-une-fois-en-france-1.1263332936.jpg en étant analphabète, à monter un commerce florissant de ferraille en banlieue parisienne, qui l’amènera en première ligne pour fournir en mineraie les ennemis de la France, tout en s’arrangeant pour que toutes les autorités, -d’occupation, de Résistance, de Police, de Milice- soient tour à tour protectrices et partenaires, tel est Monsieur Jo. On imagine qu’il lui en a fallu du sang froid, de l’entregent, une volonté de survivre envers et contre tout, une capacité d’accepter les pires compromissions tout en préservant les siens.

Monsieur Joseph, personnage central (et non héros, car l’admiration n’est pas de mise) de la formidable série Il était une fois en France, vit littéralement sous le pinceau de Sylvain Vallée, qui donne au physique de tamanoir de Jo, très inspiré du vrai Joseph (voir ci-dessous), une épaisseur, une justesse, une humanité (et oui, point de leçon à faire, l’humanité revêt plusieurs facettes et la veulerie en est une, quoique l’on dise) qui rendent passionnants les épisodes les plus tragiques qu’il traverse, éclairant le sort de ses pairs juifs, des magouilles et de la corruption des élites allemandes et françaises, du traitement de la mécanique nazi à l’oeuvre dans la gestion administrative du citoyen français dans ces temps incertains. Le scénariste Fabien Nury déroule la vie de Monsieur Jo avec précision et application, ne laissant guère de place à la fioriture, ne cédant pas aux idées reçues, à l’adoration des icônes et au discours des bien pensants. On voit immédiatement une filiation dans la distance au sujet et à la volonté de ne pas juger avec des réalisateurs comme Costa-Cavras ou José Giovanni.


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Vous comme moi avez vu nombre de films traitant de l’Occupation, avec ses héros, ses traîtres, ses prises de parti, ses bons et ses mauvais. Il était une fois en France réussit le tour de force de donner un aperçu  global des groupes en présence au travers des compromissions de Monsieur Jo, lequel sert de révélateur à l’héroïsme de l’Armée des Ombres, au profit d’Au bon Beurre, aux errances pitoyables de Bon voyage, jusqu’à l’éveil de la Bête Petiot (sans doute l’une des rares facilité de cette série)… Tout cela est évoqué en une même histoire, et sans doute bien plus encore dans les tomes à venir, comme l’inévitable Jour le plus long (avec la libération de Paris) et les purges qui s’ensuivirent, auxquelles Monsieur Joseph n’échil-etait-une-fois-en-france-2.1263332953.jpgappera pas. Cette série considérable entre également en résonance avec la série Un Village français, véritable réussite pour laquelle Pierre Sérisier s’est enthousiasmé en juin dernier.

A la lecture d’Il était une fois en France, je ne peux m’empêcher de faire des parallèles avec les effrayants troubles de l’identité que provoquent la calamiteuse campagne de questionnement politique menée par Monsieur Besson, qui continue à faire les gros titres. Quoiqu’on en dise, nous vivons une époque d’opulence, avec un accès à la culture, à l’éducation, aux soins, à la justice, d’une qualité inédite. La récente catastrophe haïtienne renforce d’ailleurs encore ce contraste. Il y a 70 ans, nous ne pouvions en dire autant. Être français se résumait à être sous le joug d’une puissance ennemie, avec un accès rationné aux ressources les plus élémentaires. Il y a 70 ans, être gay, juif, nomade, handicapé étaient des tares rédhibitoires qui menaient le plus souvent à une mort violente. L’espérance de vie et le droit à ouvrir notre gueule étaient aléatoires et sous le bon vouloir de l’occupant. Être français alors se décidaient dans des bureaux enfumés où circulaient les pots-de-vin et les idées nauséabondes qui servent encore d’humus aujourd’hui aux partis d’Extrême-droite.

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La question de l’identité nationale aujourd’hui est un signe très inquiétant de la volonté des élites politiques de partitionner les français, avec à terme le constat monstrueux que certains seraient plus français que d’autres au regard de leur degré d’éducation, de leurs moyens économiques, de leur religion, de leurs origines et, bien entendu, de leurs positions politiques. En 1942, on avait encore l’excuse de dire que c’était le nazi qui imposait les certificats pour devenir aryens authentiques. Aujourd’hui, qui nous imposera les certificats du français avec la “bonne” identité nationale ? Notre situation actuelle n’est évidemment pas celle de la France de Vichy, mais croire que les agitations idéologiques actuelles n’entraîneront pas à terme des mouvements violents en réaction est faire preuve d’une grande naïveté  (et Il était une fois en France en donne une idée facilement transposable) - et ce n’est pas à mettre au crédit de la Majorité actuelle que de favoriser un tel terreau …

Sébastien NAECO

(illustrations : couverture des trois premiers tomes d’Il était une fois en France, par Fabien Nury et Sylvain Vallée, éditions Glénat ; portrait de police du véritable Joseph Joanovici avec sa version dessinée tirée du tome 3)


Lire la vie trouble de Joseph J. dans Marianne – Le Magazine Littéraire, Janvier - Février 2010, page 60



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