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http://jacbayle.perso.neuf.fr/images/im_2006/Price_1.jpgEn mai 1925, le déroulement des élections municipales au Diamant (petite commune côtière au sud-ouest de la Martinique) dégénère : suspectant une tentative de manipulation des résultats, la population s'est rassemblée aux abords de la mairie et se heurte à la troupe qui, peu après 18 heures, tire sans sommation faisant dix morts et onze blessés ; mais on relève également, parmi les victimes, le colonel de Coppens candidat du pouvoir colonial aux élections — a-t-il été atteint par une balle perdue ? a-t-il été délibérémet visé ? l'enquête officielle manque à l'évidence de l'objectivité nécessaire pour étayer une réponse crédible. Or, peu avant la fusillade, la gendarmerie affirme avoir été alertée : « à 15 heures, la population calme jusqu'alors, s'est rassemblée autour de la Mairie (...) et, faisant des gestes menaçants elle a dit à diverses reprises : Vous êtes tous des voleurs ; ce soir nous allons vous tuer, puis elle a fait le tour de la Mairie avec un mannequin représentant le buste d'un officier, en disant : C'est surtout celui-là que nous voulons, et que nous allons avoir ce soir ». Sur ce buste, de coupe militaire étaient peints en jaune des dessins indiquant les boutons les écussons les galons et des décorations. La foule sans aucun doute faisait allusion au colonel de Coppens (...) » 1.
En 1978, Richard et Sally Price découvrent, derrière le comptoir d'un café à Petite Anse, « un buste sculpté en bois peint en couleurs vives » ; « C'est Méda qui l'a fait » leur dit-on, « un homme disparu depuis seulement quelques années », et encore : « quand j'étais jeune, on m'a dit qu'il y avait un général qui est passé par ici (...) que Méda l'a dessiné exactement (...) que la statue était trop vraie (...) c'est pour ça qu'ils ont envoyé Méda au bagne ». Richard Price enquête, confronte archives et témoignages pour tenter de renouer les fils d'une mémoire qui s'effiloche.
Médard Aribot est né en 1901 sur la commune de Sainte-Luce, de Marie-Thérèse Aribot et de Médard Kunú, un Africain, « pas Africain d'ici (...] Africain l'autre bord ! » ; en 1933, Médard est condamné à un an de prison et à la relégation en Guyane pour vol et rébellion ; il est rapatrié vingt ans plus tard et meurt à Trois-Îlets en 1973. Tout ce qu'on sait de lui permet de dresser le portrait d'un homme recherchant la solitude, taciturne, d'une force et d'une endurance peu communes, habile de ses mains et, surtout, rétif à toute autorité. S'il a connu le bagne ce n'est pas, comme le prouvent la date et les attendus de sa condamnation, pour avoir directement ou indirectement joué un rôle dans les tragiques évènements du Diamant en 1925 ; mais faut-il s'étonner qu'un homme ayant pratiqué sa vie durant les vertus de l'insoumission finisse par incarner pour ses contemporains l'idée même de résistance — jusqu'à être promu contre toute vraisemblance au rôle de protagoniste d'une page d'histoire hautement symbolique ?
Aux premiers temps de l'enquête (fin des années 70), les informateurs de Richard Price, membres d'une communauté vivant de la pêche, évoquaient donc la mémoire idéalisée et déjà diffuse d'un Robin des Bois martiniquais — redresseur de torts désintéressé. Tout a changé vingt ans plus tard : « L'histoire de Médard, comme tant d'autres aspects du colonialisme qui jusqu'à récemment portaient une signification dans les communes rurales, est en voie de s'ajouter au folklore officiel de gens qui apprennent de plus en plus (...) à modeler leur comportement et leur façon de voir le monde d'après un prototype français. Ce dont nous sommes témoins (...) peut être appelé lafolklorisation du colonialisme ou la mise en carte postale du passé » 2. En témoigne l'évolution du regard porté sur la dernière demeure construite de ses mains par l'ancien bagnard — le préfet de l'époque avait souhaité sa démolition ; on la tient aujourd'hui pour le meilleur support de promotion touristique de la commune 3.
Richard Price a consigné ces relectures successives de la vie de Médard Aribot ; en les confrontant aux traces laissées par le parcours de ce héros malgré lui, il éclaire l'évolution de la société martiniquaise du début à la fin du XXe siècle et, plus généralement, sur les tours et détours de la mémoire collective et de l'édification du discours (à prétention) historique.

  1. Gendarmerie Nationale, 24 mai 1925, 18H30, rapport cité par Richard Price, p. 23
  2. p. 147
  3. cf. sur le site internet de la commune du Diamant, « La Maison du Bagnard » ...


EXTRAIT

[11 décembre 1995] Au bord de la mer les pêcheurs sont déjà en train de vendre leurs coulirous frétillants. Traversant la rue vers l'épicerie, je suis salué par le propriétaire du nouvel hôtel local qui veut me poser une question. « Excusez-moi, Monsieur. Mais pouvez-vous me dire le nom de l'homme qui a construit la petite maison à l'Anse Caffard — le bagnard ? » Moi : « Oui, il s'appelait Médard ». Lui : « Mais Médard comment ? » Moi : « Médard Aribot ». Il sourit largement : « Alors ils avaient raison. Les gens m'ont assuré que le Canadien connaîtrait son nom ». Laissant sans commentaire ma présumée nationalité, je lui demande pourquoi il cherchait le nom. Et il explique que c'est pour un concours proposé par l'école de sa fille.

Notre but ici sera de comprendre comment les métaphores historiques qui sont chargées de tant de sens pour une génération peuvent si rapidement se banaliser en « jeux-concours » pour la suivante. Selon l'exemple de Médard, qui cheminait toujours au bord de la mer ou sous les bois plutôt que sur les grandes voies publiques, nous prendrons une route tortueuse afin d'éclaircir comment un emblème important de la répression coloniale s'est transformé, dans l'espace de vingt ans, en image pittoresque et anodine ornant la couverture du Guide Gallimard de la Martinique.

La Mise-en-Senne de l'Histoire, p. 107

Le bagnard et le colonel / Richard Price ; trad. de l'américain par Sally Price. - Paris : Presses universitaires de France, 2000. - 234 p. : ill. ; 24 cm. - (Ethnologies).

mise-à-jour : 16 octobre 2006

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