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http://static.decitre.fr/media/catalog/product/cache/1/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/9/7/8/2/2/0/7/2/9782207260784FS.gifÀ Soroca, il y eut aussi la mort après la vie. La mort qui s'avance comme un char muni d'un haut-parleur d'où l'on entendrait : " Sortez de vos maisons, vous allez mourir ! " Puis l'engin écraserait tous les êtres humains sur son passage. La mort prévient et tue. La mort s'annonce par des messages sans appel qu'elle envoie pour paralyser les corps et les âmes. À Soroca, le messager, l'annonciateur de la mort se nommait Curzio Malaparte. Un écrivain et journaliste italien de renom et de grand talent. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Malaparte, correspondant de guerre, visita le bordel de Soroca. Des jeunes Juives y étaient enfermées pour les besoins de l'armée allemande. Au bout de quinze jours, elles étaient assassinées au bord du Dniestr et remplacées par d'autres filles juives. Malaparte en fit une nouvelle dans son recueil Kaputt. Je n'ai pas voulu qu'elles meurent ni qu'elles soient esclaves au bordel. Je suis parti à leur recherche. Je les ai sauvées. Et pour cela il m'a fallu d'abord tuer Malaparte.

Benoît Rayski est écrivain. Il a notamment publié L'Affiche rouge (2009), Un livre rouge (2002) et Le cadavre était trop grand (2008).

 

  • Date de parution : 05/01/11
  • Editeur : Denoël (Editions)
  • ISBN : 978-2-207-26078-4
  • EAN : 9782207260784
  • Présentation : Broché
  • Nb. de pages : 114 pages

 

 

« Un jour, le service sanitaire de la11ème Armée allemande décida d'ouvrir à Soroca un bordel militaire. Mais, à Soroca, il n'y avait d'autres femmes que les vieilles et les repoussantes. La ville avait en grande partie été détruite par les mines et les bombardements allemands et russes. Presque toute la population s'était enfuie. Le jeunes gens avaient suivis l'armée soviétique vers le Dniepr ; seuls étaient restés debout le quartier du jardin public et celui que les Génois ont construit autour de l'ancien château-fort et qui se dresse sur la rive ouest du Dniestr, au milieu d'un labyrinthe de masures basses de bois et de boue -habitées par une misérable population tartare, roumaine, bulgare et turque. Du haut du talus qui domine le fleuve, on voit la ville enserrée entre le Dniestr et une rive abrupte et boisée ; les maisons, à ce moment-là, étaient ravagées et noircies par les incendies : certaines là-bas, au-delà du jardin public, fumaient encore. Voilà ce qu'était Soroca sur le Dniestr quand fut ouvert le bordel militaire, dans une maison située prés des remparts du château-fort Génois : une ville en ruines avec des routes encombrées de colonnes de soldats, de chevaux et de véhicules automobiles.
Le service sanitaire expédia des patrouilles donner la chasse aux jeunes Juives cachées dans les blés et dans les bois avoisinants la ville. C'est ainsi que, lorsque le bordel fut inauguré par la visite officielle, d'un sévère style militaire, du comandant de la 11ème Armée, ce fut une dizaine de pales jeunes filles aux yeux rouges de larmes, qui accueillirent en tremblant le général Von Schobert et sa suite. Elles paraissaient toutes extrêmement jeunes ; certaines étaient encore des enfants. Elles ne portaient pas de ces longs peignoirs de soie rouge, jaune ou verte à larges manches qui sont l'uniforme traditionnel des bordels d'Orient, mais leur plus belle robe, des robes simples et honnêtes de jeunes filles de la bonne bourgeoisie provinciale, si bien qu'on eut dit des étudiantes (quelques-unes, d'ailleurs, en étaient) réunies chez l'une de leurs amies pour préparer ensemble un examen. Elles avaient un air apeuré, humble et timide. Je les avait vu passer sur la route quelques jours avant l'ouverture du bordel : une dizaine, qui marchaient au milieu de la route en portant, chacune, soit un ballot sous le bras, soit une valise de cuir, soit un petit paquet attaché par une ficelle. Elles étaient suivies de deux SS armés de leur fusil-mitrailleur. Toutes avaient les cheveux gris de poussière, quelques épis de blé accrochés à leur jupe et les bas déchirés. Une d'elles boitait, elle avait un pied nu et tenait son soulier à la main.
Un mois après, certain soir où j'étais de passage à Soroca, le Sonderführer Schenk m'invita à aller avec lui voir les Juives du bordel militaire. Je refusai et Schenk se mit à rire en me regardant d'un air moqueur :
- Ce ne ont pas des prostituées, me dit-il, ce sont des jeunes filles de bonne famille.
- Je le sais, que ce sont d'honnêtes filles, lui répondis-je.
- Ce n'est pas la peine de tant vous apitoyer, dit Schenk. Ces filles sont des Juives.
- Je le sais que ce sont de jeunes Juives, répondis-je.
- Et alors, me demanda Schenk, vous avez peur de les froisser en allant les voir ?
- Il y a des choses que vous ne pouvez pas comprendre, Schenk.
- Qu'y a-t-il à comprendre ?
- Ces pauvres filles de Soroca, répondis-je, ne sont pas des prostituées ; elles ne se vendent pas librement ; elles sont contraintes à se prostituer. Elles ont droit au respect de tous. Ce sont des prisonnières de guerre que vous exploitez d'une manière ignoble. Quel est le pourcentage que l'Etat-Major allemand touche sur le gain de ces malheureuses ?
- L'amour de ces filles ne coûte rien, dit Schenk, c'est un service gratuit. En tout cas, ce n'est pas la peine de les payer.
- Ce n'est pas la peine de les payer. Pourquoi pas ?
Le Sonderführer Schenk me dit alors que, leur service fini, dans une quinzaine de jours, on les renverrai les chez elles.
- Oui me répondit Schenk d'un air embarrassé : chez elles ou à l'hôpital, je ne sais pas. Dans un camp de concentration peut-être ?
(...)
- Vous n'avez plus rien su de ces pauvres filles, demanda Louise [une des jeunes Juives que rencontre Malaparte plus tard] après un long silence ?
- Je sais que deux jours plus tard, on les a amenées, répondit Suzanne. Tous les vingt jours les allemands venaient changer les filles. Celles qui sortaient du bordel, on les faisait monter dans un car et on les descendait vers le fleuve. Schenk m'a dit, par la suite, que ce n'était pas la peine de tant les plaindre. Elles ne servaient plus à rien. Elles étaient réduites à l'état de loques. Et puis c'étaient des Juives.
- Elles savaient qu'on allait les fusiller ? demanda Ilse ?
- Elles le savaient, elles tremblaient de peur d'être fusillées. Oh, elles le savaient, tout le monde le savait à Soroca.
 

Kaputt, Malaparte, 1946.

 

... http://www.babelio.com/users/AVT_Curzio-Malaparte_6004.jpegCurzio Malaparte est né en Toscane en 1898, sous le nom de Kurt Suckert. Il change d’état civil dans les années 1920. Malaparte adhère au parti fasciste dès 1920 (il en sera exclu plus tard) et participe à la marche des Chemises noires fascistes sur Rome en 1922. En 1925, il fait partie des signataires du Manifeste des intellectuels fascistes. Après la Seconde Guerre mondiale, Malaparte tente d'intégrer le parti communiste. Sa demande d’adhésion au parti n’est acceptée que juste avant sa mort, en 1957. L’écrivain décide alors de léguer sa maison à la République populaire de Chine.

Malaparte n’en reste pas moins un écrivain et journaliste italien reconnu, correspondant de guerre, célèbre en Europe grâce à deux ouvrages majeurs : Kaputt et La Peau.

Paru en 1943, Kaputt raconte, en mêlant humour et style morbide, son expérience de correspondant de guerre sur le front de l'Est. Dans son roman La Peau (1949), Malaparte met en scène la libération d'une Italie affamée face aux armées américaines qui découvrent l'Europe, une fois encore dans un mélange de tragique et de comique.

En Italie, Malaparte est un écrivain aujourd’hui encore controversé. Si certains estiment que son talent est sous-estimé, d’autres lui ont reproché son "exhibitionnisme morbide", son goût pour la provocation et le scandale, et sa versatilité idéologique. ( ).


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