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Premier artiste noir de cirque en France, le clown Chocolat a connu un immense succès à la Belle Époque. Auteur du livre « Chocolat, clown nègre », (également adapté au théâtre en collaboration avec Marcel Bozonnet), Gérard Noiriel nous explique la trajectoire hors norme de cette « étoile noire » de la scène française.

 

L’Histoire : Comment Rafael – de son vrai nom – est-il devenu le clown Chocolat, grande vedette du cirque de la fin du XIXe siècle ?


Gérard Noiriel : Issu d’une famille africaine réduite en esclavage et déportée à Cuba, Rafael est né à La Havane autour de 1868. Cette date ne peut malheureusement pas être confirmée, du fait de l’inexistence d’un État civil.


Vendu à l’âge de 8-10 ans, Rafael travaille comme garçon de ferme pour la mère d’un marchand portugais près de Bilbao, ce dernier y possédant des comptoirs commerciaux. Même si le droit international stipulait déjà qu’un esclave débarquant sur le sol européen devenait automatiquement un homme libre, on peut penser que le jeune immigré noir a ressenti cette « liberté » comme une nouvelle forme de servitude. A l’âge d’environ 14 ans, Rafael décide de s’enfuir et commence une vie de vagabond dans les rues de Bilbao. Il vit de petits métiers jusqu’à devenir mineur. Sa seule distraction est alors de fréquenter les bars le dimanche avec ses camarades de travail. C’est à cette occasion qu’il va rencontrer l’un des plus célèbres clowns d’Europe, l’anglais Tony Grice. Impressionné par la force physique et les talents de danseur du jeune noir, Grice l’engage comme domestique et homme à tout faire sur sa tournée. En 1886, Rafael arrive au Nouveau Cirque de Paris, qui s’avère être l’un des lieux les plus sélects de la capitale, fréquenté par notables et aristocrates.


Chargé d’apporter ses instruments à Grice sur la piste, Rafael fait rire le public par sa couleur de peau, par sa gestuelle. Dès 1888, il parvient à fabriquer un nouveau personnage de clown, dans un spectacle de pantomime nautique – grâce à une machinerie extraordinaire, la piste du Nouveau Cirque pouvait se transformer en piscine - , « La noce de Chocolat », qui a un succès faramineux. C’est ainsi que Rafael devient le « clown Chocolat ».

 

L’Histoire : Pourquoi un tel succès ?


Gérard Noiriel : Il faut savoir qu’il y a très peu de noirs à Paris – quelques centaines - à la fin du XIXe siècle. Tout comme dans le monde du cirque, un milieu pourtant très cosmopolite. Rafael surprend les gens et fait rire.


Le sentiment d’étrangeté qu’il véhicule entraîne à la fois un sentiment de répulsion et de fascination de la part du public. La couleur de sa peau - la plaisanterie du nègre mal blanchi, les sobriquets de Bamboula ou Chocolat sont alors courants – devient un atout, comme sa gestuelle simiesque, « primitive » par opposition aux comportements « civilisés » des Français.


Le clown Chocolat est aussi le premier à avoir présenté la culture des esclaves noirs-américains, par sa manière de danser, de bouger… A la fin des années 1880, il est à la fois le premier contact du public avec le Noir et le premier à introduire une gestuelle que l’on retrouve aujourd’hui dans les mouvements de base du hip-hop.


Célèbre, il va parvenir à retourner le stigmate – le Noir est alors vu comme le grand enfant -, à tirer avantage des préjugés pour se faire une place dans le monde du spectacle et asseoir une notoriété qui va durer plus de vingt ans.


Entre 1895 et 1902, le duo qu’il forme avec le clown George Foottit, du clown blanc et de l’auguste, incarnation de la domination coloniale, fera des deux compères les artistes les plus célèbres de France entre 1895 et 1902, peints par Toulouse Lautrec et filmés par les Frères Lumières.

 

L’Histoire : La désaffection du public se fait néanmoins sentir au début du XXe siècle et, en 1905, Rafael est licencié du Nouveau Cirque, au même titre que George Foottit. Pourquoi ?


Gérard Noiriel : La nouvelle équipe qui prend la tête du Nouveau Cirque en 1905 décide de ne pas renouveler les contrats de Foottit et Chocolat pour deux principales raisons. Tout d’abord, l’Affaire Dreyfus va avoir un impact majeur et changer le regard des Français sur le monde noir.


L’inconscient collectif - qui auparavant ne considérait pas les Noirs comme des personnes réelles - évolue, donnant naissance à toute une politisation des questions raciales.


Si l’antisémitisme devient le principal combat de réhabilitation, le mouvement dreyfusard est aussi amené à s’interroger sur la question raciale en général ainsi que sur l’image d’une France, pays des Droits de l’Homme.


Le duo de Foottit et Chocolat, stéréotype du Noir stupide frappé par les Blancs, passe donc de plus en plus mal. Et cela d’autant plus qu’à l’époque, la ségrégation et le lynchage des Noirs par les Yankees aux Etats-Unis sont fortement décriés.

 

Ensuite, la désaffection du public est liée à un changement artistique. Au début du XXe siècle, le public parisien découvre le music-hall et le cake-walk américain, danse des esclaves chorégraphiée par des professionnels. La pantomime nautique « Les Joyeux nègres », produite en 1902 au Nouveau Cirque par une troupe de danseurs noirs américains, époustoufle Paris.


Émerge également toute une culture du sport de masse, notamment la boxe. Aux Etats-Unis, la ségrégation raciale interdit les combats entre Noirs et Blancs. Un certain nombre de boxeurs noirs s’installent donc à Paris, dont Jack Johnson qui deviendra le premier champion du monde de poids lourds noir de 1908 à 1915.


Très populaires, danseurs de music-hall et sportifs de haut niveau contribuent à recomposer le stéréotype du Noir. Il y a, à la Belle Époque, une diversification et une mise en avant des images valorisantes, notamment autour du corps.


Stigmatisé, passé de mode, Rafael ne parvient pas à retrouver la gloire. Après un échec au théâtre et des prestations dans un cirque ambulant, il se marginalise. Devenu clown pour enfants dans les hôpitaux de Paris, le clown Chocolat fut le premier thérapeute par le rire. Il meurt en 1917 à Bordeaux, enterré dans la fosse commune.


Contrairement à George Foottit, enterré au cimetière du Père-Lachaise en 1923, l’apport du clown Chocolat au monde du spectacle a été occulté. Raconter son histoire est l’occasion de le réhabiliter dans la mémoire collective.

 

Propos recueillis par Camille Barbe

 

Pour en savoir plus :


« Chocolat, clown nègre. L’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française », par Gérard Noiriel, Bayard, 327 p., 21 euros.

 

Créé à la Maison de la culture d’Amiens en collaboration avec Marcel Bozonnet, le spectacle « Chocolat, clown nègre » est en tournée en France.

 

Le clown Chocolat, premier artiste noir de la scène française

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