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La place du colonel de La Roque dans l'histoire politique contemporaine est paradoxale. Il incarne un pan de l'esprit des droites des années 1930: de manière certes exagérée, le souvenir des années 1930 se ramène fréquemment à l'évocation d'une confrontation entre la gauche, unie dans une politique de Front populaire, et la droite antirépublicaine, dont les Croix de Feu, puis le Parti Social Français de La Roque constituent la force la plus organisée, la plus puissante et la plus menaçante. Car, La Roque est le créateur d'un mouvement de masses, directement axé sur l'action politique de conquête de pouvoir: devenu vice-président en 1930, puis président des Croix de Feu en 1931, mouvement élitiste d'anciens combattants fondé en novembre 1927 et regroupant les blessés de guerre et combattants de l'avant, il va en diversifier et en développer le recrutement. Le mouvement comptera, selon les estimations de Pierre Milza citée par Jacques Nobécourt, 300 000 membres en 1933 et 600 000 en 1936. Ayant transformé le mouvement en parti politique, le Parti Social Français, à la suite de la dissolution des ligues sous le Front populaire, La Roque pouvait escompter une solide représentation parlementaire aux élections de 1940.

Pourtant, on chercherait en vain, dans la vie politique française, des mouvements, voire, plus simplement, des hommes se réclamant du colonel de La Roque, ou de «l'esprit Croix de Feu». Jacques Nobécourt explique l'oubli désapprobateur dans lequel est tombé La Roque par le climat politique d'après guerre. La Roque, c'est l'incarnation de la droite qui, assimilée aux forces vichystes et à l'esprit de la révolution nationale, va disparaître non seulement de la scène, mais aussi du vocabulaire politique. Les forces de gauche identifieront La Roque au fascisme vaincu. Quant aux forces de droite, elles s'incarneront dans des mouvements moins marqués: les gaullistes, sans doute, mais aussi les démocrates chrétiens, regroupés dans le M.R.P. dont on comprend l'intérêt à marginaliser ce qui reste du mouvement de La Roque: Nobécourt rapporte les témoignages de certains membres du M.R.P., Léo Hamon, notamment, montrant la volonté du mouvement démocrate-chrétien de capter l'électorat potentiel de La Roque. Nul aujourd'hui, dans la vie politique, ne va chercher une caution dans l'expression d'une fidélité au message de La Roque. La Roque a-t-il eu une descendance politique? Certains la verront du côté du Front National, ce que conteste vigoureusement Nobécourt qui suggère qu'il faudrait plutôt chercher du côté du gaullisme pour espérer pouvoir la trouver.

Car il y a un but, presque trop avoué, que poursuit Nobécourt dans cette volumineuse biographie, qui n'aurait du reste rien perdu à gagner en concision: montrer que La Roque n'est ni fasciste, ni même d'extrême droite. Nobécourt revient constamment sur ce point, sans cependant beaucoup de sens de la synthèse et sans préciser clairement les enjeux du débat. Si l'on veut tenter de la rapporter brièvement, la démonstration de Jacques Nobécourt se résume, par delà les multiples événements, anecdotes et jeux d'acteurs qu'il relate avec force détails, à quelques propositions concernant La Roque: son refus du coup de force le 6 février 1934, qui lui valut la haine de l'extrême droite fascisante et des maurrassiens, sa doctrine, qui met constamment l'accent sur l'adhésion à la civilisation chrétienne et la condamnation d'idéologies matérialistes que sont le communisme et le nazisme, son adhésion à la démocratie et à la République, son hostilité aux lois antisémites de Vichy, qui n'est cependant pas dénué d'ambiguïtés (la révision des naturalisations ne suscite pas sa désapprobation, et seuls les Juifs «adoptés» et «assimilés» attirent sa sympathie), son refus constant de toute collaboration avec l'Allemagne, sa résistance, ou encore sa déportation en Allemagne. Nobécourt relate comment ce qu'il qualifie d'injustice faite à La Roque a été reconnue par d'authentiques républicains, et notamment par le général de Gaulle qui reconnut la qualité de résistant-déporté.

La thèse de Nobécourt a le mérite de la clarté, mais n'éteint pas toutes les divergences sur la personnalité et la place de La Roque dans l'histoire des droites, et le ton de la recension de l'ouvrage faite par Zeev Sternhell, historien du fascisme hexagonal, qui ne voit dans La Roque qu'un républicain «malgré lui», le montre. Car, par delà la personnalité de La Roque, c'est bien la définition du fascisme qui est en jeu. Nobécourt participe du courant dominant de l'historiographie française qui voit dans le fascisme un mouvement ayant peu pénétré la vie politique française, dont la droite extrême était plus influencée par les traditions contre-révolutionnaire et bonapartiste. Sternhell conteste, depuis son ouvrage pionnier sur La Droite révolutionnaire Zeev Sternhell, 'La droite révolutionnaire: les origines françaises du fascisme,' Seuil, 1978., ce présupposé d'une France, que sa tradition républicaine et sa tripartition des droites aurait mise à l'abri du fascisme.

Reste, en tout état de cause, par-delà ces débats qui touche moins aux éléments factuels qu'à la définition même que l'on donne du fascisme, le portrait d'un homme dont Nobécourt reconnaît, dans les dernières lignes de sa conclusion, qu'il a commis une erreur de perspective qui a hypothéqué l'ensemble de son projet politique, en travaillant à une «impossible réédification de la nation grande et forte telle qu'elle avait été aux débuts du siècle», convaincu, comme ses contemporains, que «l'élection dont [sa] survie était le signe marquait aussi la nation» (p. 967). Vis-à-vis de de Gaulle, La Roque restera gardera toujours sa méfiance première: il ne conçoit pas le manquement à la discipline militaire que constitue la rébellion gaulliste. Ce que l'on retient de cet ouvrage, c'est un homme qui, dans les circonstances exceptionnelles de la guerre, a toujours pensé selon les catégories intellectuelles de son état. Car, que penser de celui qui, prétendant aux premiers rôles, déclare, en 1946: «Par respect des disciplines essentielles, par respect des pouvoirs régularisés, un camp du Drap d'or entre le maréchal Pétain et le général de Gaulle aurait dû avoir lieu. Ceci n'aurait nullement dispensé de fusiller les traîtres avérés; et que d'erreur épargnées! Combien de temps paierons nous le droit à l'insoumission? Le microbe est maintenant infiltré dans le corps national.» Qu'en penser, si ce n'est qu'il n'a sans doute pas saisi toute la portée des événements qu'il a vécus, et que le rôle qu'il avait entendu se donner dans la vie politique était sans doute trop grand pour lui. La discipline militaire fait peut-être des caractères droits. On doute, après la lecture de cette vie, qu'elle puisse faire de grands hommes.

Jacques Nobécourt, Le colonel de La Roque, ou les pièges du nationalisme chrétien

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Le Banquet, n°10, 1997/1

Le colonel de La Rocque, 1885-1946, ou, Les pièges du nationalisme chrétien (Broché)

de Jacques Nobécourt (Auteur)

Broché: 1194 pages

Editeur : Fayard (23 octobre 1996)


Par Brandon.no-log.org (Buis-les-Baronnies) - 6 décembre 2006


Une biographie du Colonel de La Rocque qui s'apparente bien plus à une étude (presque) complète du mouvement Croix de feu. A vrai dire, je ne l'ai pas encore terminé (p483) mais déjà je suis impressionné par la qualité de la recherche, le souci de l'exactitude des faits et parfois on s'y croirait !


Donc c'est un très bon ouvrage sur les Croix de feu, mouvement que peu connaissent, que tous confondaient volontairement aux Camelots et autres JP. Je le conseille à tous les historiens en herbe qui, étudiant le nationalisme et la société de l'entre-deux guerres, pourront y puiser une multitude d'anecdotes plus croustillantes les unes que les aures. De même, certaines analyses méritent que l'on s'y attarde. Mais...


Mais voilà, comme certains adeptes de "l'histoire-bataille", la romance est de mise et les équivoques laissez-allers de l'auteur nuancent la pertinence de cette étude. Si c'est tout à l'honneur de Nobécourt de défaire le mythe front populiste sur le danger Croix de feu, ses commentaires marquent une complaisance presque explicite quant au personnage de La Rocque. Par ailleurs, il est regrettable qu'il appuie son analyse en raillant communistes et socialistes... Quant à celle sur la nature de l'Etat soviétique, il est fort probable qu'il ne l'ait jamais aperçu autrement qu'à travers le prisme de la nation. Sa comparaison de la Russie soviétique de 1921 avec celle de 1935 m'a fait bondir. Une simple phrase introduisant un entier paragraphe en défense des Croix de feu.


Donc en conclusion, un parti pris implicite que la rigueur de l'auteur dissimule tant bien que mal. Cet ouvrage demeure cependant une source incroyable sur les Croix de feu. A lire.

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Les épîtres de saint Pierre 04/04/2013 18:14

J'aime l'aviateur Jean Mermoz, je suis née pour voler dans le ciel, moi aussi. Je suis née à Paris en 1962. Salut cordial. Madame B.Berthelage

04/04/2013 19:03



Laissé par : Les épîtres de saint Pierre aujourd'hui à 18h14