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http://www.images-chapitre.com/ima3/newbig/957/21486957_2563505.jpgSi l'on ne connaît ni le nom de son inventeur ni la date de son invention, le bidet est sans conteste l'oeuvre des meubliers parisiens du siècle de Louis XV. L'histoire de cet " indicible violon " restait à écrire car personne encore ne l'avait osé. C'est le mérite de cet ouvrage pionnier, oeuvre de deux chercheurs qui n'ont craint les difficultés de l'entreprise ; entre l'inventaire technique et la tentation de propos teintés de légèreté, il sont réussi la gageure d'un travail à la fois documenté et amusant.

 

 

Le confident des dames Le bidet du XVIIIè au XXè siècle : histoire d’une intimité J. Csergo, R.H. Guerrand, ed La Découverte/Poche 2009

 

« Les femmes mariées, ça ne se lave pas le c... » dit une chanson populaire de la fin du XIXème siècle. Aujourd’hui, le terme de bidet évoque une sorte de ringardise, à mi-chemin entre le rire et le rejet, loin de la réputation sulfureuse que colporte cette chanson...

 

Des origines à son développement


La première interrogation des auteurs porte sur l’origine du mot "bidet". Communément, on envisage le cheval, l’animal que l’on monte : d’où le fameux "à dada sur mon bidet"...Dès lors, l’ambiguïté relative au bidet (objet d’hygiène ou de plaisir) est définitivement installée. Son nom est synonyme de grivoiserie, d’érotisme. Il est difficile selon les auteurs de retrouver les origines précises du bidet. Sa première apparition écrite date de 1739 dans le dictionnaire Trésor de la langue française. Le bidet permet surtout d’interroger la société" sur les relations qu’elle entretient avec le corps et avec l’intime. De ce point de vue, au-delà de l’objet, il s’agit d’une histoire culturelle tout à fait passionnante. La société évolue dans la vision qu’elle a de l’hygiène et des soins portés au corps. Jusqu’au XVII ème siècle, l’eau n’est pas considérée comme un élément "bienfaiteur" et on se trouve dans une logique de propreté sèche (les auteurs expliquent comment par l’emploi de linges, on est sensé de débarrasser de toutes les impuretés). Ce n’est que progressivement que le bidet entre dans les mœurs. Et ce souci d’hygiène est porté par deux catégories sociales (on retrouve là toute l’ambiguïté de l’objet) : les courtisanes (des plus raffinées aux maisons closes) et l’aristocratie. On retrouve dans les deux cas le même souci de l’hygiène de ce que l’on ne nomme pas à l’époque ou par périphrase : les parties honteuses, les parties à la base du corps, les parties réputées les plus sales... Le besoin crée l’objet ou vice-versa ? Toujours est-il que de ce goût de l’aristocratie pour l’objet, va découler une production spécialisée. Ce sont les meilleurs artisans du Royaume de France qui fournissent des pièces d’exception dont on peut retrouver trace dans les inventaires après décès. Le bidet, en plus d’être un objet utile, nécessaire à l’hygiène, doit être un bel objet. Le développement de son usage est concomitant à deux phénomènes : les notions d’hygiène corporelle qui évoluent et l’apparition de la sphère de l’intime. L’hygiène, les auteurs en ont déjà évoquée les grandes évolutions. Ils se livrent à une étude de tous les manuels de savoir-vivre, toutes les encyclopédies médicales du XVIIIème jusqu’au début du Xxème siècle pour trouver mention de l’hygiène des parties génitales et donc éventuellement de l’usage du bidet... Il se développe et parallèlement, la société évolue dans sa conception de l’intime. « L’intimité gagne des espaces de mieux en mieux circonscrits et cloisonnés. » Cela a pour conséquence la modification de la conception des intérieurs et des comportements liés à la corporéité. Ainsi, le bidet n’est pas un meuble appelé à s’exposer aux yeux de tous. Il est le plus souvent confiné dans le cabinet puis la garde-robe, « espace très privé. » Cependant, le bidet ne se développe dans les autres pans de la société. Ce sont encore les inventaires après décès qui nous donnent informations sur la présence ou non du bidet dans les meubles des grandes familles bourgeoises. Il faut attendre la deuxième moitié du XVIII siècle pour en trouver mention, parfois de manière détournée. En province, il semble inexistant. Dans les classes plus populaires, l’intimité ne peut encore être perçue comme une préoccupation, ni même l’hygiène. A cela des raisons économiques : exiguïté des logements, coûts de l’eau...

 

L’âge d’or du bidet ?


Au XIXème siècle, le bidet semble entrer dans les mœurs. Napoléon lui-même en détient plusieurs spécimens, dont on trouvera mention dans le testament qu’il dresse à Saint Hélène. S’il devient évident qu’une bonne hygiène passe par le bain, celui des parties génitales reste encore un tabou. Ce sont les ouvrages qui traitent des relations du couple qui en parlent le plus. Ils sont spécialisés dans l’hygiène du mariage et prodiguent des conseils pour éviter la désunion. Parmi les raisons identifiées de celle-ci, la mauvaise hygiène des femmes : « Que de femmes ne doivent leur abandon qu’à cette négligence des soins du corps ! » (Dr Degoix, Manuel d’hygiène du mariage, vers 1850) Encore un effet de l’ambiguïté de ses usages, le bidet reste décrié. C’est dans les milieux conservateurs voire dévots que l’on y trouve ses plus ardents opposants. On trouve parmi les avis médicaux des affirmations relatives à la nocivité des rapports sexuels (le bidet est donc lié aux ablutions post-coïtales). Ces rapports, par la perte du liquide séminal, affaiblirait l’homme. Trop de rapports sont donc à proscrire. Et c’est là un des arguments les plus modérés à l’encontre de l’hygiène intime ! Prenons l’éducation des jeunes femmes, confiées aux ordres religieux en bonne partie durant le premier XIXème siècle. Les anecdotes sont nombreuses, révélant que les jeunes filles ne se lavent quasiment pas et surtout pas les parties honteuses, même lorsqu’elles ont leurs menstrues. Par ailleurs, le bidet, par la toilette intime qu’il permet, est considéré comme un instrument de contraception et ce, dès le début. En effet, dans les maisons de charme, il est très rapidement imposé à chacune des pensionnaires. Ce dont on a surtout peur au XIXème siècle, c’est de l’onanisme, qui selon les règles de l’Église est un péché puisque le rapport sexuel n’a pour fonction que la reproduction. Le plaisir solitaire est donc le comble de la luxure. Les femmes sont, dans leur pratique hygiéniste, ici particulièrement visées puisque la position sur le bidet, les gestes nécessaires à la toilette développent envies et appétits. Pour conforter cette vision, on trouve dans la littérature érotique voire grivoise et plus populaire, nombreux récits mentionnant le bidet comme instrument érotique (scènes classiques de la toilette assistée par une servante ou une amie qui s’attarde plus que nécessaire..). Les plus extrémistes portent l’assaut sur le clitoris considérant qu’il s’agit là le lieu précis des soucis de la femme et qu’il faut donc l’en amputer voire le cautériser au fer rouge pour que l’envie de l’onanisme et les appétits sexuels diminuent. A travers ces quelques pages sur la sexualité et les pratiques de l’hygiène, on aperçoit bien ce qui fait l’intérêt de l’étude du bidet : il est plus qu’un objet, il est le révélateur des valeurs morales qui traversent une société. L’assiette au beurre ne s’y trompe pas, nous livrant une caricature de Jossot (1907), représentant un ecclésiastique en arrêt devant la vitrine d’un herboriste dans laquelle figure un bidet . Celui-ci s’exclame "Faut-il être sale pour se laver le derrière !".

 

Entre déclin et musée ?


Le XXème siècle sera le siècle du bidet ou ne sera pas ! En effet, comme le notent les auteurs (p151), impossible d’imaginer le confort sanitaire sans bidet. D’ailleurs, on peut s’interroger sur cette permanence. Quoiqu’il en soit, il prend sa place entre lavabo et baignoire, sa forme se standardise. Son âge d’or court sur une partie du XXème siècle. En effet, lorsqu’on regarde les chiffres de la construction de logements en France (514 000 logements construits dans les années 70), on comprend la banalisation de cet objet. En 1954, d’après le recensement, seuls 4% des logements dans les communes rurales étaient munis de douche ou de baignoire, 15% dans les agglomérations urbaines. En 1962, le taux d’équipement des salles de bain passe à 30%, et en 1992, 93,4%. Cependant, avec la récession du bâtiment commence le déclin du bidet. Si les Français n’hésitent pas à se laisser tenter par un confort électro-ménager varié (cuisine notamment), rares sont ceux qui changent leur abattant, cuvette de WC, et encore moins leur bidet. A cela, plusieurs explications sont avancées par les fabricants : l’apparition de contraceptifs modernes (!), le manque de place, le fait de privilégier la machine à laver au bidet dans les salles de bain. Les auteurs avancent l’idée que chaque société produisant ses normes, le rapport de la notre à l’intime et à l’hygiène a sans doute évolué. Malgré un relooking par les designers (Philippe Stack entra autres), le bidet tombe en désuétude. Quel meilleur critère d’appréciation que les normes de confort fixées aux hôtels : en 1964, on considérait que l’équipement en bidet constituait un facteur de classement des établissements (aucun bidet dans les hôtels de dernière catégorie).. En 1986, un hôtel peut être homologué 3 étoiles même si seules 40% des chambres sont garnies de bidets ! Enfin, l’ouvrage se termine par une petite focale sur le cas italien (inspirée des recherches de F. Ghin).

 

Pour conclure ...

 

Longtemps, la société a rejeté certains lieux du corps. On trouve ce trait commun aux siècles des Lumières et de l’âge industriel. L’eau cependant, a une vertu rédemptrice et on ne pouvait condamner ceux qui se baignaient. C’est l’industrie par la banalisation de l’objet qui le sortira de cette ambigüité (hygiène d’un côté, luxure de l’autre). Cette période finalement ne durera pas : le confort sanitaire ne passe plus aujourd’hui par le bidet. Place alors au bidet en tant qu’objet d’histoire, qui a toute sa place dans les musées qui le cachent encore. Néanmoins, au-delà des anecdotes, croustillantes pour certaines, inquiétantes pour d’autres, faire l’histoire d’un objet comme le bidet, c’est avant tout mesurer le rapport de la société à l’hygiène, à l’intime et aux normes sociales et culturelles qu’elle produit.

 

Gwen Renault © Clionautes

 


mardi 28 juillet 2009, par Gwenaelle Hergott

 


Histoire - Documentaires (123)

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