http://www.deshumanisation.com/images/stories/hottentot-venus-sawtche.jpg Les dernières années de Sarah Baartman, dite la « Vénus hottentote », dans un très beau film d’Abdellatif Kechiche.


«Les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité. » Nous sommes à Paris, en 1817, lors de la séance plénière de l’Académie de médecine. L’anatomiste Georges Cuvier parle devant le moulage du corps de Sarah Baartman, dite la « Vénus hottentote », qu’il a lui-même réalisé après avoir disséqué son cadavre (Cf. F.-X. Fauvelle-Aymar, « Les tribulations de la Vénus hottentote », L’Histoire n° 273, février 2003, pp. 79-84.).


Ce n’est pas le crâne qui a fait la réputation de Sarah Baartman et son succès dans les salles de spectacle, mais ses fesses et son sexe. Dès son adolescence, cette Khoïkhoï, peuple de l’actuelle Afrique du Sud, alors sous la domination des Boers, est affectée de stéatopygie (hypertrophie des fesses) et de macronymphie (organes sexuels protubérants). A une vingtaine d’années, elle est vendue à un commerçant du Cap, Pieter Caezar, du frère duquel elle devient la servante et la maîtresse. Celui-ci (Hendrick Caezar), conscient du potentiel exotique et commercial de sa servante, commence à la produire dans des numéros publics, entre exhibition triviale, spectacle de danse et reconstitution de la « vie sauvage » africaine. Le succès est immédiat au Cap, comme il le sera à Londres, où le couple arrive en 1810.


Mais le numéro de Sarah provoque également le scandale. Fin novembre 1810, l’Institution africaine dépose plainte contre Caezar pour esclavagisme. Le procès est un événement public à Londres. Mais le témoignage de Sarah Baartman est à la fois déconcertant et décisif : « Je n’ai pas de plaintes à formuler contre mon maître ou ceux qui m’exhibent. Je suis parfaitement heureuse dans ma présente situation et je n’ai pas de désir quelconque de retourner dans mon pays. » Manipulée par son mentor, la jeune femme n’en est pas moins persuadée d’oeuvrer pour l’art.


Abdellatif Kechiche met en lumière toutes les ambiguïtés du personnage. Le corps de Sarah - dont le rôle est magnifiquement interprété par Yahima Torrès - porte ce paradoxe : il est à la fois beau et monstrueux, émouvant et repoussant, fier et dominé. Bien des scènes atteignent à une justesse qui se déploie dans le présent du filmage, le grain d’une peau, le scintillement pervers d’un regard, la honte ou la révolte qui anime un geste.


Ici, ce sont les détails qui font l’histoire, qui mettent en forme une vérité où passent l’oppression des regards, l’asservissement de cette femme, le racisme d’une société, mais aussi sa volonté d’artiste ; autant de paradoxes qui forgent un personnage. C’est la force de ce film : il n’impose pas un discours à ses spectateurs, ne les transforme ni en militants, ni en voyeurs d’une société perverse et raciste, mais fait naître une forme de compréhension compassionnelle et émouvante qu’on peut nommer « respect ».


En 1814, Sarah quitte Londres pour conquérir Paris. Elle travaille au Palais-Royal, inspire un opéra comique, est exhibée dans les salons de la haute société. Puis l’engouement passe et la Vénus noire sombre dans l’alcoolisme et la prostitution. Elle meurt le 29 décembre 1815, à Paris, victime d’une pneumonie et du mal vénérien. Ce n’est qu’en 2002 que les restes de cette femme - jusque-là conservés au musée de l’Homme à Paris -, devenue un symbole de la nouvelle Afrique du Sud, sont transférés au Cap, à la demande de Nelson Mandela.


Le corps de l'Hottentote

Par Antoine de Baecque
publié dans L'Histoire n° 358 - 11/2010  Acheter L'Histoire n° 358  +



Notes

1. Cf. F.-X. Fauvelle-Aymar, « Les tribulations de la Vénus hottentote », L’Histoire n° 273, février 2003, pp. 79-84.

A. Kechiche, Vénus noire , en salles le 27 octobre.

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