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http://www.decitre.fr/gi/13/9782130545613FS.gifAu Moyen-Âge, les traités de bonne gouvernance recommandent l’emploi d’un « fou » aux côtés du roi. Shakespeare lui-même leur rend hommage : « C’est un métier aussi ardu que l’état de sage, dit-il, car la folie dont il ne fait montre que sagement est ingénieuse ». Qui sont ces fous du roi ? Et quel est leur rôle ?


Rencontre avec Gilles Lecuppre, historien médiéviste.


Quand apparaissent les premiers fous du roi ?


Dès le XIème siècle, on trouve des « fous à gage » dans les cours féodales. Il s’agit de monstres, de fous pathologiques ou de comédiens qui simulent la folie pour couvrir leurs pitreries. Peu à peu, des fous « professionnels » s’installent de façon fixe, en Angleterre notamment. En France, c’est en 1316, qu’est créé le premier office de bouffon. Geoffroy, le fol de Philippe V, devient en quelque sorte le premier fou fonctionnaire !


Comment expliquer cet emploi de fous professionnels ?


L’arrivée des « fous du roi » correspond à l’émergence de ce qu’on appelle communément « l’Etat moderne ». Mais ne voyez pas là un paradoxe. En réalité, plus le pouvoir royal s’accroît, plus son exercice devient « technique ». Au premier abord, le fou répond à un besoin de divertissement personnel du roi.


Qu’est-ce qui caractérise le « fou du roi » au Moyen-Âge ?


Le fou est le spécialiste des mots. Son répertoire est large, des devinettes aux histoires en passant par les chansons et autres sarcasmes. Et sa liberté d’expression est immense : ne peut-on pas tout dire sous le déguisement du fou ? Il se distingue également par son accoutrement, et notamment sa « marotte » : un simulacre de sceptre surmonté d’une tête de roi hilare couverte de grelots. Le fou est donc littéralement le double du roi. Il est d’ailleurs aux côtés du monarque en permanence, en privé comme en public. Sa mission première reste la drôlerie : il se moque du roi, voire de ses visiteurs. Mais il est bien plus qu’un simple amuseur. Alter ego du roi, il lui rappelle en permanence ce qu’il est (un homme) et ce qu’il ne doit pas devenir (un tyran). Tous les traités de gouvernance du Moyen-Âge (les « Miroirs des Princes ») insistent sur ce rôle : par son extravagance, le fou met le pouvoir en perspective. Il est un garde-fou, en somme !


Le fou intervient-il dans les décisions royales ?


Indirectement, oui. Il faut savoir qu’au Moyen-Âge, le roi ne gouverne pas seul. Il est entouré en permanence d’un réseau de conseillers - des nobles, essentiellement, qui constituent une cour où se conjuguent flagornerie et défense des intérêts individuels. Dans ce cadre, le fou jouit d’une position privilégiée : sa folie, réelle ou supposée, l’autorise à intégrer dans son discours les choses qui déplaisent et que les autres courtisans ne peuvent se permettre de dire. Sans atteindre le rôle de conseiller, il a le privilège tortueux de remettre le roi à sa place. En un sens, on peut aussi considérer qu’il représente une certaine opinion publique, même si tel n’est pas son rôle. Il exerce donc bien une influence... même si elle reste subliminale.


Le fou a donc au fond quelque chose d’un sage...


Vous l’aurez compris, il ne s’agit pas de véritables fous. Au début peut-être, mais rapidement cette charge très prisée (c’est un emploi à vie !) est dévolue à d’anciens savants, médecins ou apothicaires qui se « reconvertissent » en poètes. C’est notamment le cas du plus célèbre d’entre eux, Triboulet, bouffon de François Ier dont Victor Hugo a fait le personnage central de sa pièce, « Le roi s’amuse ».


Et quand disparaissent-ils ?


La dernière figure importante est celle de L’Angély, qui officiait auprès de... Louis XIV ! Mais déjà à l’époque il n’a plus les attributs du fou et son discours s’est lissé, penchant de plus en plus vers la satire bienséante et fidèle. Au fond, le fou du roi « se dissout » à mesure que toute la cour se pique de faire de bons mots. Pas besoin de fou du roi à l’époque de Voltaire ou Beaumarchais !


Aujourd’hui, plus personne ne joue donc ce rôle ?


Les fonctions de gouvernement sont devenues trop sérieuses pour accepter des fous au sein même des palais. Même si la satire, elle, se porte bien ! Cela dit... Prenez George Bush : lors d’une cérémonie officielle récente à la Maison Blanche, il est apparu le mois dernier accompagné d’un sosie. Toute la soirée, ce dernier s’est ri des travers du Président - y compris de ses gaffes commises lors de déplacements à l’étranger. On retrouve bien là l’idée du « double du roi » !

 

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure et agrégé de l’Université, Gilles Lecuppre est maître de conférences en histoire médiévale à l’Université Paris X - Nanterre. En 2005, il a publié aux PUF « L’imposture politique au Moyen-Age ». - publié le 31/05/2006

 

 

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